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Les chapitre 17 et 18 de Nimrodh les oubliés en ligne sur le site d'Écritures plurielles !

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 Silence éphémère

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Aurélien
Korioschromophile


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MessageSujet: Silence éphémère   Ven 1 Aoû - 12:00

Chapitre 1 : Ville fantôme.




L’ambiance est lourde et vide. Malgré cette situation de huis clos, dans un appartement au cinquième étage d’un édifice comme celui-ci, on ressent le vide autour. L’atmosphère donne l’impression que la pièce dans laquelle nous sommes n’est plus une pièce. Seulement une partie délimitée de l’espace sur laquelle on aurait posé un couvercle. C’est ce que l’on ressent, par exemple, lorsqu’on occupe un hangar public, faute de mieux.

Mais ce n’est pas un hangar ; et je ne le squatte pas. C’est chez moi. Et aussi embarrassante que puisse être la situation, je suis en droit d’y rester, au mépris du monde extérieur qui ne se prête plus à ce qu’une quelconque notion du chez-soi ait lieu d’être. Mais je vais sortir. Il le faudra bien. Juste le temps de trouver ce dont j’ai besoin avant de quitter les lieux.

Dans le tiroir d’un meuble, je trouve un objet de forme allongée et de couleur brune. A l’intérieur sont logés plusieurs papiers, dont une carte d’adhérent de l’ordre et une carte d’identité.

Nom : Erua
Prénom : Neil

Neil Erua. C’est moi. Évidemment. On n’imprime pas les é majuscules, sur les cartes d’identité. Au dessous, une photo, prise il y a deux trois ans. Je n’ai pas beaucoup changé, mais la réglementation en vigueur m’a interdit de me ressembler, sur les photos. Le règlement oblige les gens à s’attacher les cheveux derrière la tête, or les miens ont plus ou moins tendance, bouclés et fournis qu’ils sont, à se loger sur les côtés. De plus, ils sont châtain et tombent aux épaules. La photo en noir et blanc donne l’impression qu’ils sont noirs et courts. Allez donner un portrait comme celui-là aux forces de sécurité, et ils ne me reconnaîtraient pas à moins de cinq centimètres. Enfin, tout ça n’avait pas vraiment d’importance, maintenant.

Et même ce portefeuille ne me sera sans doute pas utile. Le prenant tout de même, je me retourne, et me cogne soudain la tête contre le lustre, ce qui a pour effet de me faire lâcher mes papiers. Baissant la tête pour les ramasser, j’aperçois à nouveau ma carte d’identité.

Taille : 1m90.

Tu m’étonnes… Ma taille surdimensionnée ne présente pas que des inconvénients, toutefois. Elle me rappelle –en me poussant à me cogner régulièrement contre le lustre- l’argent que j’y ai caché pour les mauvais jours éventuels. Qu’on le croie ou non, j’ai fait exprès de le mettre là pour cette raison précise. Et je me sens ridicule. Maintenant que les mauvais jours sont arrivés, cet argent ne me servira plus. C’était à prévoir. Seule l’opulence et le bien vivre donnent la possibilité, l’occasion, et l’envie de dépenser de l’argent. Du moins, de dépenser autant d’argent d’un coup, ce qui serait nécessaire dans un contexte de « mauvais jours » classique, où l’argent manque et où chacun remuerait ciel, terre, et concitoyens juste pour en retrouver, que ce soit dans le minerai sous la terre ou chez les concitoyens. Quant au ciel, lorsque toutes les ressources auraient été épuisées, certaines personnes se seraient levées et auraient cherché à y grimper pour y chercher fortune aussi.

Après tout, ils n'auraient sans doute pas tort. Bien que nous vivions dans une société industrielle où l'argent est dépensé pour être regagné avec les intérêts, si vraiment il fallait explorer l'univers pour ramener le minerai qu'il faut, les scientifiques se hâteraient de découvrir que certaines planètes sont faites d'or massif, argument de poids pour déployer une armada dernier cri sponsorisée par une puissante firme fabriquant des conduites de gaz, qui, même si elle ne trouve pas de planète en or, finira bien par trouver un caillou ayant un tant soit peu de valeur dans un environnement hostile où tous les hommes seront morts, ainsi l'expédition serait-elle rentable quand même puisque le manque d'or à proximité serait compensé par un manque de personnel à payer au retour. Mais peut-être qu'au vu des circonstances, parler de personnel et de manque de personnel s'avère sans objet... Alors contre mauvaise fortune bon cœur. Autant prendre tout cet argent avec moi.

Equipé de tout ce que j'ai pu trouver de transportable, je me résous à sortir. Il ne me reste plus que quelques étages à descendre à pied pour découvrir Altelorrapolis, vide et silencieuse. Je n'ai jamais su à quoi était dû ce nom à coucher dehors. Sans doute un conquérant du nom d'Al'telor l'avait-il conquise après quoi personne n'avait trouvé d'idée pour la rebaptiser après la mort d'un homme dont la malchance était telle que son nom se terminait par une consonne, et que par conséquent, il avait fallu l'altérer pour qu'une ville s'appelle comme lui. C'était certain. En langues anciennes, on ne trouve jamais de double consonne, et même les sons en double voyelles faisaient l'objet d'une lettre ancienne particulière qu'on a rarement le coeur à enlever du nom des villes lorsque change l'alphabet. Altelorrapolis était toutefois une métropole. Une capitale, même. Aujourd'hui, c'est un champ d'immeubles mal entretenus, où des rues émanent des gaz échappés de conduites mal entretenues elles-aussi, faute de personnel pour les entretenir. Cela fait une semaine à peu près que c'est comme ça. Une semaine qu'il n'y a plus personne ici -une semaine qu'on n'y voit plus personne. Les évènements de la semaine dernière semblent avoir rayé rapidement, pûrement, et simplement, l'humanité de la carte, laissant chaque édifice dans un état qui laisserait pourtant croire que rien ne s'est produit.

C'est par ailleurs d'autant plus frustrant que, dans un paysage apocalyptique, au moins, l'on se dit que même si quelqu'un avait pu survivre, il serait plus malheureux vivant dans une terre devenue hostile et inhospitalière que mort. Ici, Le gite et le couvert tend les bras, et il n'y a personne même pour se servir.

Je ne pense pas qu'une région du monde ait été épargnée par cette Catastrophe, car dans le cas contraire, des secours seraient venus, même d'un autre continent. Même si d'un point de vue géopolitique, notre beau pays n'avait pas que des amis, je ne sais pas si le manque de personnel pour accourir à Altelorrapolis n'est pas symptomatique du manque de personnel tout court, et je suis à peu près sûr que rien n'est moins incertain; mais tout ce que je sais, et tout ce dont je suis sûr, c'est que je viens de me voir courir, passer l'angle d'un immeuble, et disparaître dans la brume.

Il y a trois choses qui ne collent pas. Je cours rarement. Et le fait que je me voie moi-même est assez paradoxal en soi. De plus, me voir disparaître après avoir tourné à un angle mort est géométriquement impossible. De toute évidence, il s'agit d'une hallucination. Je n'ai jamais d'hallucination, et les gaz qui s'échappent des tuyaux souterrains ne sont pas hallucinogènes. Perplexe, je sors de mon portefeuille ma carte de l'ordre, comme si je saisissais un message caché, un appel au passage à l'acte, et une indication sur la marche à suivre, comme si l'illumination cosmique à laquelle seuls les illuminés croient venait de me tomber dessus comme un marteau lumineux et cosmique sur une enclume en forme de Neil Erua. A l'Ordre, on apprend à prendre ce genre d'appel mystique à la légère, s'en tenant à un pragmatisme tenace que seul un événement précis dans l'histoire de l'ordre pourrait un jour briser. D'un autre côté, peut-être le temps est-il venu, finalement
.
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Hoshi
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Sam 2 Aoû - 12:18

Jack Keystner

Elle s’étend loin. La route. Droite, à perte de vue. Peut-être au loin, dans quelques temps, j’apercevrai la ville. Les premiers immeubles. Cela fait bientôt cinq jours que je marche, après avoir quitté mon habitation.

Déserte était la place du marché. Désertes étaient les rues pourtant tellement pratiquées en temps normal. Un arrêt du temps… ou tout comme.
Déserte était la ville, au matin. Lorsque je me suis levé. Lorsque, comme chaque matin, je me suis penché par la fenêtre, après avoir bu un café, froid, comme chaque matin, car je l’oublie toujours…
Je ne suis pas de ces personnes qui épient pour le commérage. Non. Le commérage est l’expression d’une certaine pauvreté. Pas pauvreté matérielle. Non. Une pauvreté mentale. Les gens qui n’ont rien à dire mais qui voudraient. Alors ils observent. Pour avoir quelque chose à dire… Je me contredis. De ce point de vue, c’est du commérage. Car je n’ai rien à dire.

Et je marche, au milieu de la route. Droite. Déserte. A perte de vue. C’est une route importante. Assez, du moins. Elle s’en va vers la métropole. Je m’y dirige aussi. Elle est devant moi. Loin. Au loin. Oui. Mais je ne la vois pas encore.
Alors j’avance. En traînant les pieds, comme je l’ai toujours fait. Mon regard se pose sur tout. Je ne suis pas champion de course.
Maintenant encore plus qu’avant. Maintenant qu’il n’y a plus personne sur cette route déserte. Maintenant que je n’ai plus ces bavardages incessants pour brouiller mes pensées, arrêter ma phrase. Devoir la recommencer. Encore. Encore une fois. Parce qu’elle s’est perdue, dans mes pensées.
Il n’y a plus que les pleurs pour me déranger.

Oh ce matin-là, comme c’était calme. Très calme. Plus personne dans les rues. Rues inchangées pourtant. Maisons inchangées. Paysage inchangé. Pourtant, tout était changé comme ça ne l’avait jamais été. Je venais de finir le premier chapitre de mon quatrième livre… Je l’ai pris quand même. On ne sait jamais. Peut-être ma ville est-elle la seule concernée par cet événement étrange ?

Une illumination me vient. Oui. C’est cela. Le monde n’a pas changé. Je suis bel et bien devenu fou. Je me suis fait avaler par mes pensées. Oui. Oui. C’est cela. A vivre écarté des autres. Cela devait arriver ! Non ? Ah ah ! Quel drôle de personnage.

Un peu de sérieux, je vous prie. Il ne faut pas divaguer autant. Il n’y a personne sur cette route non plus. Personne ne vient de la métropole. Non. Alors, la métropole peut-être, elle aussi est déserte. Ca en fait, du monde.

Des champs. Autour de la route. Des champs. Jaune. Marron. Vert. Couleurs de la Terre. Le bleu du ciel. Pas de nuages. Un découpage du sol géométrique. Carré. Rectangulaire.

Je m’arrête un peu. Pour reprendre mon souffle. Quatre fois la lune était montée dans le ciel depuis mon départ. Je suis fatigué. Très fatigué. Si, si, je dors. Au bord de la route. A cheval cela aurait été tellement plus simple. Plus rapide. Aucun cheval. Rien du tout. Enfuis ? Peut-être. Disparus comme les hommes ? Peut-être aussi. Je me retourne vers là d’où je viens. On ne voit plus ma ville.
Je me tourne vers ma destination. Je ne vois rien non plus. Je dois être l’homme le plus lent qui existe… Enfin là, c’est pas trop ça de le dire. Je ne sais même pas si je vais en rencontrer, à présent, des hommes. Quand il y en avait encore. J’étais certainement le plus lent. La preuve. Cinq jours de marche. Bilan : je ne vois toujours pas la ville. Je m’arrête souvent. Une minute pour regarder le ciel. Deux minutes pour observer quelques traces sur le sol. Et les pleurs. Les pleurs. Faibles. Hésitants parfois. Flous.
Je me remets en route. Le ciel n’est plus au zénith. Une journée de plus entamée, rongée par le temps.

Je ne reviendrai pas en arrière. J’ai pris cette route. D’autres personnes croiseront-elles mon chemin ? Pour bien me montrer que ce n’est pas un simple tour de mon esprit. Motivation de ce voyage. C’est ironique. Je n’ai jamais cherché le contact avec les autres et voilà qu’aujourd’hui, pour me prouver des choses, à moi, Jack Keystner, je dois trouver d’autres… survivants ? !
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ChaoticPesme
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Dim 3 Aoû - 13:50

Siegfried :

Il est bon ce chocolat, mais un peu bourratif tout de même. J'ai toujours rêvé de faire ça depuis que je suis gosse : Pouvoir manger un gâteau au chocolat en me servant moi même dans la vitrine du confiseur, sans rendre de compte à personne. Si je voulais, je pourrais manger même tout ce qu'il y a dans le magasin, personne ne serait venu m'interdire quoi que se soit. J'ai toujours voulu pouvoir me permettre tout ce que je veux sans que personne ne puisse rien me reprocher. Seulement, depuis le début de cette semaine, même le chocolat laisse un peu trop d'amertume dans la bouche.

Les premières heures de la catastrophe, je m'étais d'abord mit à chercher, chercher dans les immeubles, les maisons, les grosse enseignes et les petites... Rien. Ou plutôt, personne. J'avais croisé des chiens en laisse avec personne au bout, des voitures encastrées les unes dans les autres et dans les murs, des vélos couchés dans les rues et même un tramway qui avait défoncé la devanture d'une épicerie. Les gens n'étaient pas morts, il n'étaient plus là, c'est tout. Seul, il me reste ces quelques plaisirs qu'on ne peut s'accorder que lorsque personne ne vous regarde, mais quand je finis de jouer avec les cloches du beffroi de la ville, tout me semble soudain trop silencieux.

Les amis, la famille, les connaissances et les emmerdeurs... Ils ne sont pas morts, non, il sont simplement ailleurs. Ailleurs... Je pense qu'il est temps que j'arrête de m'empiffrer et que je bouge un peu. Pour les retrouver ? Trouver d'autres gens qui n'ont pas été affectés par la Catastrophe, peut être. Je ne sais pas, l'un ou l'autre ou les deux. Ce qui est sûr, c'est qu'ils ne sont pas ici. Il s'est passé quelque chose d'anormal il y a deux semaines, une déchirure dans le temps... Ce dont je suis à peu près sûr, c'est que d'autres parties du pays ont été affectés aussi : Plus d'émissions de radio, plus de journaux provenant d'ailleurs. A moins d'être un auteur de cette nouvelle vague qu'on appelle « Science Fiction », une telle chose ne peut pas se produire dans la réalité, ils sont ailleurs. Je vais passer chez moi et prendre quelques affaires. S'il y a bien un espace dans cette ville que je trouve inchangé, c'est bien là bas. Je menais une vie de professeur de sport, entassant le linge sale et oubliant régulièrement de sortir la poubelle avant qu'elle ne déborde... Cette vie va se retrouver figée dans le temps pour être remplacée par une autre, comme cet endroit qu'on croirait arrêté dans le temps.

Je sors de la confiserie et je ne peux m'empêcher de rester quelques instants à contempler le spectacle qui a été le plus impressionnant de ces dernières semaines :
C'était après une journée de travail normal au collège Artebal que je rentrais chez moi. Là, la Catastrophe m'est tombé dessus comme une brique sur la tête. Ce fut un vacarme, un vacarme de silence absolu, juste avant le final : Ce bruit qui sifflait comme le vent – Je déteste le bruit, je l'entends partout - un bruit qui se rapprochait à tout vitesse. Je suis sorti de mon lit en vitesse pour voir l'évènement en direct. Un dirigeable de ligne s'est écrasé comme une pierre contre une maison à seulement deux cents mètres de moi dans la nuit. Seulement, en regardant bien l'épave à présent, je me dis que ce n'est peut être pas le plus grave accident matériel que je vais voir dans mes recherches.
Lorsque j'ai enfin rassemblé mes affaires (après avoir hésité à emmener mon gramophone), il m'est venu une question évidente à laquelle je n'ai pas pensé auparavant : Où aller pour débuter mes recherches ? Je n'allais pas partir au hasard, et quasiment toute ma famille et mes amis habitaient ici. Il n'y a que mon oncle fortuné qui vit à Altelorrapolis. Je suis en froid avec lui depuis l'année dernière... En fait, j'espère assez qu'il ait aussi disparu, parce que ça me semble être la meilleure piste à suivre pour le moment. Non pas que j'aurais plus de chances de trouver plus de personnes là-bas plutôt qu'ailleurs, mais étant la ville la plus peuplée du pays, j'aurais statistiquement plus de chance d'y trouver quelqu'un. Je ne PEUX pas être le seul, c'est impossible.
En sortant de chez moi, je me suis senti un peu bête : J'avais deux sacs à dos, un grand sac assez lourd et Artelorrapolis est à un peu plus de cent kilomètres. Je ne peux pas voyager à pied avec tout ça et je ne sais pas combien de temps peuvent durer mes recherches, donc impossible de me séparer de toute la mangeaille. J'ai eu alors une idée simple, pas très honnête, mais simple. Parmi les voitures sur la route, toutes n'ont pas été accidentées et celles qui ne le sont pas, cela ne prendra pas longtemps pour les faire chauffer. Des chocolats, pourquoi pas une voiture, je pense que personne ne viendra la réclamer pendant un moment. Je n'avais plus qu'à choisir...


Dernière édition par ChaoticPesme le Mer 6 Aoû - 22:19, édité 1 fois
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Lysander
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Mar 5 Aoû - 16:01

Ashran Oberon:

Ce qui est le plus embêtant, c'est le silence. On peut s'habituer à tout, mais je pense que le silence parfait est le plus dérangeant, à moins que ce ne soit ce bourdonnement permanent.

L'air est plat, bien que l'observatoire soit placé de manière à surmonter les usines, la vue change de jour en jour, plus je regarde, plus j'ai l'impression de me trouver sur une autre planète, de redécouvrir un monde que je croyais connaître.

J'aimerais tant pouvoir survoler cette étendue pour observer toutes ces villes sans la vapeur. Les gros nuages sont déjà pratiquement dissipés, comme si les usines à peine endormies retenaient leur souffle.

Le monde change quand on le regarde à travers un télescope. Bien que cela fasse déjà quelques temps que je me suis installé ici, je n'y ai jamais autant pris de plaisir que maintenant. Sans tous ces obstacles artificiels, les lumières, le bruit, le plaisir est vraiment là.
Certains se contenteraient de contempler les étoiles à l'infini, mais ce que je préfère, c'est de regarder autour de moi. Ce vide est fascinant, jamais un homme n'a dû avoir un tel regard sur ce monde. Chaque jour je contemple les routes, les fleuves, les lignes aériennes, j'augmente le zoom à son maximum pour voir aussi loin que je le peux, à m'en faire mal aux yeux.
Je scrute à la recherche du moindre petit détail, du moindre petit bruissement, ma réalité se détermine à mon champ de vision.

Les journées se suivent et se ressemblent. Ce n'est pas pour me déplaire, l'aléatoire et la nouveauté sont des concepts humains. Justement humain je le suis, pas tout à fait entièrement, du moins plus maintenant, mais je suis toujours poussé par la curiosité, et j'aime ce petit frisson, chaque fois que je tourne lentement le téléscope, que je retrouve mes repères. Je suis ce sentier que je me suis mis à arpenter régulièrement, tout en étant à l'abri dans mon sanctuaire de béton.

Pourtant ce jour là, tout ce qu'il y a de plus banal, je distingue une colonne de fumée. Ce n'est pas une usine, elle ne rejette pas quelque chose d'aussi petit ; non ce filet, vu de mon abri, est mince, presque transparent, peut-être qu'après tout ce temps j'hallucine, il parait que la solitude rend fou, mais je ne suis pas vraiment seul, je ne l'ai jamais été et je ne me sens pas fou....

Ma tranquilité est ébranlée, je ne peux pas me résoudre à ne rien faire. C'est peut-être un convoi, un dirigeable qui s'est écrasé. Dans ce cas, peut-être que j'arriverai à le remettre sur pied, ou que la nacelle de sauvetage est encore utilisable.

Je ne compte plus les jours où je ne suis pas sorti de mon promontoire. Les vivres commencent à se faire rares, il faut bien quitter le paradis un jour..
Les chevaux mécaniques, bien moins pratiques que les nouvelles voitures, mais plus facile à "conduire", ont l'air en bon état, je devrais atteindre le point en quelques heures.
Mes affaires sont vite rassemblées. Je fixe la capuche sur mon manteau, le temps change tellement vite que le soleil peut très vite se retrouver changé en pluie torrentielle. J'ai perdu un gant, tant pis. Je fixe la courroie sur mon vieux fusil, vestige de mon passage à l'armée. Bien que ce ne soit pas un système récent, le rechargement lent est compensé par une portée convenable qui fait défaut aux nouveaux.
Ainsi équipé j'enfourche une monture que je dirige dans la direction des signaux de fumées, me guidant à l'aide de mon compas de navigation. Comme je m'y attendais le temps change, le soleil n'a pas le temps de s' éclipser que la pluie tombe à verse. Etrangement, la fumée continue de paraître, y aurait-il encore une usine en fonction ?
Au bout de quelques heures de route j'aperçois enfin un village, je force la monture à accélérer, qui grince à cause de la pluie.

Je pénètre timidement dans ce village, j'observe les rues, les façades, identiques à toutes les villes que j'ai traversées récemment, sauf une sorte de maison, ou plutôt d'échoppe, par laquelle s'échappe une petite fumée blanche que j'identifie tout de suite. Prudemment, je longe un muret, j'essaie de me faire le plus petit possible, ma main prête à basculer mon arme. La façade s'étire devant moi, je trébuche, tombe sur ma jambe mécanique qui "cling" ; dans le silence, ça résonne. A genoux , j'aperçois une silhouette qui se redresse, surprise, et tout ce que je trouve à dire à ce moment-là, est un banal bonjour.
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Kallisto
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Mer 6 Aoû - 20:23

Chapitre 2 : Survivants...










Karell Oriloge :


Cela fait un petit moment déjà que je vais m’occuper du potager matin et soir, tous les jours. Cela fait un petit moment déjà que je ne croise plus les voisins, les passants, mon père. Cela fait un petit moment déjà que je suis seule. Enfin, je le croyais.
Un homme est à genoux, à quelques mètres de moi. Le premier être humain que je rencontre. Il tombe à point nommé, si je puis m’exprimer ainsi.
C’est une personne ne dépassant peut-être pas la trentaine, roux aux yeux verts, vêtu comme un voyageur et armé d’un vieux fusil.
J’entends encore son « Bonjour » se voulant crédible à mes oreilles. Je laisse mon panier par terre et trottine pour l’aider à se relever.
« Bonjour, Monsieur. Vous n’avez rien de cassé ?
- Non, non, ne vous inquiétez pas, dit-il en se relevant.
De nouveau sur ces deux pieds, je peux juger de la stature du personnage. Je le voyais un peu plus grand. Mais ce genre de détail n’a aucune importance.
- Puis-je me permettre de vous inviter à déjeuner en ma compagnie ? Votre monture mécanique pourra refroidir pendant ce temps, et vous pourrez souffler un peu.
Je rougis moi-même de mon audace. Mais Père n’est pas là pour juger de mon attitude. Il ne reste plus que moi.
L’homme semble surpris de ma proposition, puis accepte en souriant :
- Pourquoi pas ?
Je lui rends son sourire et ramasse les quelques légumes que j’ai pu récolter dans mon panier. Lui gare son cheval devant le portail du jardin. Les quelques volutes de vapeur s’échappant des naseaux d’acier de l’automate s’envolent tels des petits nuages.
Je l’invite d’un geste de la main à me suivre et ouvre la porte de la boutique. Je retire les quelques traces de boue sur mes bottines avant d’entrer.
- Cette horlogerie est à vous ? demande-t-il.
- A mon père.
Je le laisse regarder les vitrines emplies de montres, d’horloges, de rouages, ainsi que les illustrations placardées aux murs.
- Venez, la cuisine est par ici.
J’ouvre une petite porte derrière le comptoir et pénètre dans un couloir avant de déboucher dans la cuisine. La pièce est lumineuse grâce aux nombreuses fenêtres parsemées selon l’avis de Père, et assez grande pour accueillir environ quatre personnes.
- J’espère que cela ne vous dérange pas de prendre le petit déjeuner dans la cuisine, je prononce d’un ton désolé.
- Non, c’est parfait.
Il s’installe sur une des chaises avant de retirer tout son attirail. Son regard parcourt les meubles de bois et de cuivre, le mur couleur crème, l’extérieur.
Je saisis la cruche de lait et deux verres, puis les pose sur la table.
- Désirez-vous de la brioche ? Elle date d’hier.
- Oui. Tiens, vous avez un chauffe-plat ? On ne dirait pas que votre cuisine est moderne au premier coup d’œil.
- C’est exact, je réponds. Nous avons voulu mélanger l’ancien style et le nouveau dans une certaine harmonie.
J’enclenche l’appareil en appuyant sur le petit bouton de laiton. De la fumée s’en échappe et l’opercule s’ouvre doucement. Je glisse la brioche à l’intérieur et referme.
- Ce sera bon dans quelques minutes.
La scène m’aurait paru presque irréalisable il y a encore très récemment. Je n’ai jamais invité d’inconnu chez moi, mais la situation qui se présente désormais à nous peut amener du changement.
L’homme me fixe des yeux. J’essaye de ne pas y faire attention. C’est moi qui ai décidé de l’inviter, c’est à moi d’assumer.
Une légère sonnerie retentit dans la cuisine, je sors la viennoiserie toute chaude, et la place devant l’inconnu, près de son verre.
- Servez-vous, s’il vous plaît, je murmure en m’asseyant en face de lui.
- D’accord.
Je verse du lait dans son verre, lui découpe une grosse tranche de brioche. Cela me fait une impression étrange d’avoir quelqu’un devant moi. Je ne suis plus toute seule, même si la solitude ne me dérange pas vraiment. Lorsque Père travaillait dans son atelier, je pouvais ne pas le voir pendant des jours et des jours.
- Je peux me servir encore du lait, Mademoiselle… commence mon interlocuteur.
- Oh ! Pardonnez-moi, je manque à tous mes devoirs, je bredouille les yeux baissés. Je m’appelle Karell. Karell Oriloge.
Je n’ose pas relever la tête. Quelle idiote je fais ! Voilà ce qui arrive lorsque l’on n’est pas assez concentrée sur le monde alentour.
- Pas la peine de vous excuser, lance l’inconnu. Moi non plus je ne me suis pas présenté. Mon nom est Ashran Oberon.
J’ignore s’il a trouvé mon attitude ridicule, mais je suis ainsi. Il faut toujours rester poli. C’est une règle de savoir-vivre pouvant être très utile si besoin est. Dans tous les cas, Monsieur Oberon ne semble pas se moquer de moi.
Nous continuons de manger, en silence. Le vent souffle doucement à l’extérieur, et j’ai l’impression d’entendre autre chose. Comme un crissement, très doux et discret sur le gravier. Un animal ? Non, si c’était une petite créature je n’entendrais sûrement pas. Quelqu’un d’autre ?
Monsieur Oberon aussi semble avoir entendu le bruit. Je me lève le plus doucement possible et me dirige vers l’intérieur de la boutique, laissant mon invité finir son repas.
J’ose un regard vers la devanture, droit devant moi.
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Tchoucky
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Ven 8 Aoû - 19:12

Eileen Tenira de Myahault :



J'ai eu ce geste absurde de choisir avec soin ma tenue avant de sortir.
Je pourrais m'en passer, je pense.
Depuis le temps que je me les impose, ces multiples épaisseurs de vêtements, corsets serrés, bas de satin, pantalons de dentelle, cache-corsets, jupons, jupons, et jupons encore, tout ça en dessous de la robe. Robe qui doit être l'exacte robe de la circonstance, humble mais remarquable quand il faut être modeste, superbe mais pas trop chargée quand il faut être voyante... Et arranger mes cheveux harmonieusement, maquiller mon visage de la manière qui l'avantage le plus.
Au bout de deux ans de mariage, j'avais appris à me mettre en scène en toutes circonstances, Edward dût-il me surprendre en négligé, ce négligé là devait être une oeuvre d'art.
Je pourrais baisser le masque maintenant. Il n'y a plus personne. Il n'y aura plus jamais personne. Pourtant, je continue. Je n'arrive pas à arrêter.
Mes talons claquent sur le pavé. Mon ombrelle à la main, je marche au milieu de la rue, reine de cette ville désormais figée. Où vais-je ? Je l'ignore. Il fallait juste que je sorte. J'ignore ce que je cherche. Ou plutôt si, je sais que je cherche Edward. Je suis pourtant veuve depuis des années, maintenant. Je ne le trouverai pas, ni ici, ni ailleurs. Mais je le cherche. Encore. C'est comme pour la tenue, je ne peux pas m'en défendre.
Est-ce que je vais mourir ?
Peut-être.
Ça m'est égal.
Je suis affamée. Ça fait deux jours que je n'arrive plus à me nourrir. La nourriture ne reste pas dans mon estomac. J'ai déjà de la peine à l'avaler. Malgré ma faim, il faut que je me force à ingurgiter les repas que je me prépare. Ensuite je les vomis. Mon corps refuse d'être encore là, dans cette ville déserte.
Et moi, je crois que je refuse aussi...
Ça fait une semaine que je quitte le manoir chaque matin et que j'arpente les rues de cette ville pour trouver d'autres survivants. Admettons-le, il n'y a plus personne. Ils sont tous partis. Il n'y a plus que moi. Et moi... Ça fait une semaine que je refuse de m'en aller. Que je m'accroche à ce qui me rattache à cette existence. Que je continue à entretenir mon corps, mon allure. Que je fais des exercices de diction devant le miroir pour ne pas perdre cette voix qui plaisait tant.
Ne me suis-je pas assez battue ? Ne faudrait-il pas que ça s'arrête bien vite ? Je vais mourir de toute façon. C'est une certitude, maintenant.
Il fait si beau, ce matin...
La Tour Majestueuse se dresse devant moi. Je ne m'étais même pas rendue compte que mes pas m'avaient amenée là.
Oui, c'est là la réponse. J'y pénètre, et me dirige vers l'élévateur. On l'a construite pour que les étrangers qui viennent nous visiter puissent voir d'un seul coup d'oeil toute notre ville.
Altelorrapolis.
La ville où demain est devenu aujourd'hui. La ville des voitures, des usines, des chevaux mécaniques. La ville de la science, de la recherche, de l'industrie, des nouvelles applications technologiques.
Il fallait que je vienne ici. Ici, seulement, je pouvais m'élever assez pour être hors d'atteinte. Et cette ville m'a donné le pouvoir.
Quel pouvoir ? Je suis seule au monde. Seule. Seule. Seule.
Il y a du vent, là haut. Les bâtiments élevés de la ville se découpent dans l'air bleu. J'aimerais que quelqu'un me regarde, encore une fois. Juste une fois.
Sans doute qu'ils me regardent de quelque part, tous ceux qui sont partis. Sans doute est-ce pour ça que je veille, en enjambant le garde-fou, à le faire le plus gracieusement possible. C'est haut. Il y a dix-huit étages en dessous de moi. Seules mes mains sur la rambarde sont encore un obstacle entre moi et le vide. J'ai encore mon ombrelle dans une main. Je lève cette main de la rambarde, ouvre l'ombrelle et la laisse tomber avant moi. Lentement, elle virevolte vers le sol. Ma chute à moi sera plus rapide, mais elle sera toute aussi gracieuse, je ne pourrai pas m'en empêcher. Faut-il que je ferme les yeux ?

Lentement, je commence à desserrer les doigts de la seule main qui me retient encore de prendre mon envol. Je...
Ah !
Ma vue s'est soudain troublée. Un instant, un bref instant, plus bref qu'un battement d'aile de colibri, au lieu du vide en dessous de moi j'ai cru voir... Ne pas sauter ! Ne pas sauter !

Ma main se crispe sur la rampe, mais le sursaut m'a déséquilibrée. Mes pieds se dérobent, glissent de la corniche. Choc dans le bras qui me tient encore. Pourquoi bats-je des pieds pour essayer de remonter sur la corniche ? Pourquoi m'accroché-je comme ça à la rambarde ? Pourquoi je n'ai plus envie de sauter ?
Mal. Mal dans le bras. Mal.
Et soudain, un visage, au dessus de moi. Un homme. Roux, yeux verts.
_ Votre main !
Je le regarde sans comprendre ce qu'il veut.
_ Votre main, vite !
Je lui tends ma main libre. Il la saisit et me tire à lui. Je me sens soulevée. Avant que j'ai eu le temps de comprendre quoi que ce soit je suis de nouveau du bon coté du garde-fou, au sommet de la Tour Majestueuse, devant Altelorrapolis, la ville où demain est devenu aujourd'hui.
J'ai envie de me laisser choir sur la dalle. J'oblige mes jambes à rester droites. Je soutiens le regard de l'homme. J'inspire lentement, pour parler d'une voix qui ne tremble pas.
_ Qui êtes vous ? Comment étiez vous là ?
J'ai veillé à ce que mon ton ne trahisse rien d'autre que de l'étonnement et de l'interrogation. L'homme me répond d'un ton indifférent.
_ Nous vous avons vue passer dans la rue. Nous vous avons appelée plusieurs fois, mais vous ne sembliez pas nous entendre. Alors nous vous avons suivie.
_ Nous ?
Je regarde vers la porte du toit. Une jeune femme que je n'avais pas remarquée attend un peu en retrait. Elle est habillée de clair, sans coquetterie, jolie, mais pas suffisamment pour que ça se remarque vraiment.
_ Vous sembliez comme en transe. Vous sentez vous bien ? me demande-t-elle d'une voix douce.
J'ai pour principe de ne pas être redevable envers les gens tant que je ne sais pas si je peux leur faire assez confiance pour qu'ils n'abusent pas de cette dette. Je ne répondrai pas.
_ Mon nom est Eileen. Eileen Tenira de Myahault. Je suis la propriétaire des Firmes Tenira et leurs succursales.
_ Oh, fait la jeune fille, visiblement impressionnée.
Pas de réaction de l'homme, mais je m'y attendais. C'est visiblement le genre de personne qui ne se laisse atteindre par rien.
_ Y a-t-il d'autres survivants ? demandé-je avant qu'ils aient le temps de revenir sur ce que je faisais du mauvais coté de la rambarde au dix-huitième étage de la Tour Majestueuse.
_ Je n'ai quitté mon observatoire que ce matin, me répond l'homme d'un ton sans émotion. Et pour l'instant, je n'ai rencontré que mademoiselle Oriloge et vous-même.
Oriloge.. Mon esprit se met à fonctionner à toute vitesse. On m'a évoqué ce nom, déjà. Il doit être assez réputé dans un certain milieu, mais je n'arrive pas à me rappeler lequel. Je crois que je me souviens du prénom qui allait avec. Prothéo. Non, Prosper.
_ Vous êtes la fille de Prosper Oriloge ? Demandé-je.
Le visage de mademoiselle Oriloge passe de la stupeur au ravissement.
_ Se pourrait-il vraiment que vous connaissiez mon père ? Vous ?
_ Connaître est un bien grand mot. J'ai eu le plaisir d'avoir affaire à lui. C'est un expert dans son domaine. Il vous a transmis son talent ?

_ Je fais un peu d'horlogerie aussi, il est vrai, mais je ne suis point aussi habile.
Elle parle d'une voix mesurée, posée. Ses émotions transparaissent mais ne lui échappent pas, elle les exprime de manière délibérée. C'est ce qu'on appelle une brave demoiselle. Le genre qu'on enferme pour la protéger.
Un horloger, donc. J'ai eu de la chance de me rappeler du bon prénom.
_ J'ai commandé une horloge à votre père, il y a quelques années, pour l'envoyer en cadeau de mariage à un associé. A ce qu'il m'a dit, depuis, l'horloge n'a pas pris une seconde de retard. C'était une très belle performance de la part de votre père.
Les joues de mademoiselle Oriloge s'empourprent de fierté filiale. Je me tourne vers l'autre.
_ Vous avez quitté votre observatoire à pied ?
_ Non, en cheval mécanique.
_ Je possède une voiture. Peut-être pourriez vous la prendre, vous pourriez parcourir plus de distance, ainsi nous aurions plus de chance de découvrir s'il y en a d'autre comme nous.
_ Je préfère me déplacer en cheval mécanique. Et puis, je suppose que vous avez déjà eu le temps de faire usage de votre voiture dans ce but.
Je ne sais pas conduire, et je n'ai plus de chauffeur.
_ Étant seule, j'ai jugé préférable de ne pas m'éloigner de chez moi. Mais à présent que nous sommes trois, peut-être pourrions nous tenter l'aventure.
_ En effet, dit l'homme sans trahir d'émotion.
Il ne s'en laissera pas compter. Cependant, il y a bien quelque chose qui l'a poussé à sortir, à chercher d'autres survivants.
_ S'il y en a d'autres, avez vous une idée de comment les trouver ?
_ La fumée. Répond-il. J'ai repéré mademoiselle Oriloge grâce à la fumée de sa cheminée. Là où un foyer est allumé, quelqu'un vit.
Une lueur vague s'allume dans ses yeux. Fierté d'avoir trouvé ? Plaisir d'avoir cherché ? Quoi qu'il en soit, on peut l’entraîner par là. Je jette un regard vers le panorama.
_ D'ici, nous pouvons voir toute la ville. Pensez vous qu'on puisse en repérer d'autres ?
Il fronce les sourcils. L'idée fait son chemin dans son esprit.

_ Les foyers ne restent pas allumés tout le jour. Il faut attendre.

_ Attendre ? Mais combien de temps ? Demande la jeune fille qui se prend au jeu.
_ Ma fois, on allume du feu pour cuire la nourriture, en général. On peut supposer qu'il s'en allumera vers midi. Restons ici et attendons de voir si une cheminée s'allumera.
_ Je vais me poster à la face nord, dit Mademoiselle Oriloge. Je m'appelle Karell.
_ Je prends la face ouest, dis-je. A vous le sud et l'est, monsieur.

_ Ashran Obéron.
Nous nous séparons pour aller à nos points d'observation respectifs. J'ai réussi. La possibilité de trouver d'autres survivants est suffisamment attrayante pour mobiliser entièrement leur esprit. Ils ont oublié dans quelle position je me trouvais lorsqu'ils sont arrivés. Pas de dette, pas de redevance. Je ne suis plus seule.
Maintenant...
Maintenant, j'aimerais bien comprendre ce que c'était, cette chose que j'ai vue devant moi et qui m'a retenue de sauter dans le vide au dernier moment.


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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Lun 11 Aoû - 14:03

Siegfried :





« Altelorrapolis quinze kilomètres »

Je suis content que la Viae dix-huit qui a coûté si cher à la capitale ait été terminée avant que tout cela ne se produise. Cela fait deux heures que je circule sur la petite voie réservée aux voitures, le reste étant pour les chevaux mécaniques je n'ai pas trop de mal à me déplacer malgré les quelques obstacles immobiles sur mon chemin. J'ai eu l'occasion à plusieurs reprises de conduire une voiture. Cela m'a paru à l'époque une montagne mais une fois le tourneur à nouveau en main cela a été un jeu d'enfant de me déplacer. Jouer avec les canaux de poussée à vapeur et maintenir en équilibre les variateurs est une vraie distraction dans ce paysage morne et silencieux.

Cependant, voilà qu'à une dizaine de kilomètres de ma destination, j'aperçois une chose que je ne m'attendais à la fois pas à croiser si vite ni sur la Viae. Je m'approche du bord du champ qui borde la route en jouant du tourneur, puis je coupe l'injection hydraulique. Je parle, d'abord doucement, mais il n'y a aucune réaction. Je monte au fur et à mesure dans les octaves mais il ne se passe toujours rien ; c'est alors que je descends. Un homme vivant, ou du moins c'est ce que j'espère. Cela m'a déjà étonné qu'il ne m'ait pas entendu m'arrêter – les voitures, par rapport aux chevaux mécaniques ne sont pas des modèles de discrétion – mais qu'il ne m'ait entendu ni parler ni hurler... Soit il est mort assez, soit il...

_ Humm ?

C'est ce que j'entends vaguement provenant de la tête livide de l'homme qui vient de la redresser d'entre ses genoux.

Il me regarde avec dédain, ne semblant pas croire que je sois là devant lui.

_ Vous m'entendez ?

_ Vous êtes vrai, ou vous êtes juste dans ma tête ?

Je ne sais pas par quel genre de troubles cet homme est passé, mais il a l'air troublé. Pas désespéré, juste pris d'une fatigue extrême.

_ Oui je suis réel. Vous étiez sur le chemin d' Altelorrapolis ?

Ne sachant pas trop quoi dire face à cet inconnu, je décide de l'inciter à bouger de sa position. Je n'aime pas voir les gens prostrés dans leur coin alors qu'ils n'ont aucune raison de l'être. Je lui tends une main amicale pour essayer de déclencher une réaction quelconque. L'homme hésite pendant une minute, il détourne le regard et semble ne pas vouloir me regarder, puis il tourne à nouveau la tête et me regarde droit dans les yeux, un genre de sourire timide s'affiche sur ses lèvres. Il prends ma main et je l'aide à se relever. Je le sens faible, on dirait qu'il a parcouru un long chemin à pied jusqu'ici, tout seul. Je prends ses quelques affaires et le dirige vers la porte de la voiture. Il ne lâche pas ma main jusqu'à ce qu'il s'assoit sur le fauteuil du passager. Sans rien dire je vais me rassoir sur celui du conducteur, je tire sur un levier et je regarde la jauge de pression un instant.

_ Il va falloir attendre une minute avant de redémarrer, déclaré-je.

L'inconnu me fait un signe de la tête d'approbation et se met à regarder droit devant lui. Il n'a vraiment pas l'air bavard du tout, voilà qui est fort dommage, parce qu'en ce qui me concerne, j'aime les longues conversations.

_ D'où venez vous ?

_ Humm ?

Il parait surpris, surpris en pleine méditation ou je ne sais quoi, déjà profondément plongé dans ses pensées.

_ D'où venez-vous ? Vous avez l'air d'avoir fait beaucoup de chemin à pied.

Il retourne la tête vers l'avant, fixant le vide. Je crois d'abord qu'il ne me répondra pas. Je m'apprête à le relancer sur autre chose quand il me surprend par sa réponse.

_ Je viens de quelques deux cents kilomètres vers le sud. Je n'ai fait que suivre la route, pendant près d'une semaine.

_ Une semaine ? Mais comment avez vous fait pour tenir aussi longtemps rien qu'en suivant la route ?

Il hésita un instant puis il finit par dire :

_ Je ne pense pas que vous aimeriez savoir ce que j'ai mangé pendant cette semaine là...

Je ne sais pas si je dois prendre le sourire en coin qu'il affiche comme une plaisanterie ou comme une réflexion des plus sérieuses. Dans le doute, je préfère ne pas continuer sur ce sujet. Néanmoins, je tends la main derrière moi vers le rangement à valise et je sors du sac protège chaleur quelques biscuits « emportés » des échoppes de chez moi.

_ Vous avez faim ?

Il regarde négligemment ce que je lui tends pour saisir trois ou quatre biscuits, me gratifiant d'un « merci » tout juste audible. J'annonce alors le départ tandis que la pression atteint un niveau suffisant.

Cependant, en fermant la porte, j'ai soudain l'impression d'avoir le souffle coupé, la tête en feu... Je me presse les mains aussi fortement que possible sur mes oreilles, je crie, je m'entends hurler ! Il faut que ça s'arrête tout de suite ! Que quelqu'un arrête ce bruit où je vais exploser !

Je sens alors des mains se poser sur mes bras et retirer mes mains de mes oreilles, ça s'est arrêté. Ouf. C'est vraiment insupportable quand ça se produit, j'ai toujours envie de mourir pour que ça s'arrête plus vite encore...

_ Hé, vous allez bien ?

Je tourne la tête vers l'homme à côté de moi, l'air inquiet, et je le comprends. Cela fait tout de même drôle de le voir ainsi, cent fois plus concerné qu'il n'a jamais été depuis que je l'ai vu. Je commence à articuler tant bien que mal :

_ Oui... oui, ça va, ça va mieux.

_ Vous êtes sûr d'être en état de diriger le véhicule ?

_ Oui, ne vous en faites pas, c'est passé. Cela me fait toujours cela quand j'entends siffler le vent. Vous êtes sûr de bien avoir fermé votre porte.

Il ne paraît pas comprendre, puis il se met à regarder sur le côté en me répondant que sa porte était bien fermée. Si ce n'est pas la sienne, ce doit être la mienne. J'ouvre une nouvelle fois puis je referme, enfin je tire le levier pour enclencher le premier canal, nous repartons.

Au bout de quelques minutes, je ressentis à nouveau le besoin de parler. Je ne sais pas encore beaucoup de choses de ma mystérieuse nouvelle connaissance... Je ne m'en méfie pas, mais j'aime tout de même savoir avec qui je voyage.

_ Comment vous appelez-vous ?

_ Jack. Keystner.

Il y avait comme un mélange d'hésitation et de nouvelle spontanéité dans sa voix. Peut être ma brutale réaction en entendant le vent siffler l'a sorti momentanément de sa fatigue. En l'observant, je vois son regard vagabonder dans la voiture, puis, tombant sur mon arc de compétition ainsi que le pistolet, il finit par me poser la question à laquelle je m'attends depuis quelques secondes :

_ Vous êtes, enfin, vous étiez policier ?

_ Non, vous n'y êtes pas, dis-je avec une pointe de fierté. Ce que vous voyez là, ce sont des armes de compétition, mais vous voyez vous même, avec ce qu'il s'est passé récemment, je n'aurais pas aimé partir sans elles.

_ Et vous, comment vous appelez vous ?

_ Siegfried, dis-je un peu étonné par cette soudaine question.

Jack semble attendre autre chose de ma part, je lui réponds tout de suite.

« Mon nom de famille est inutile pour le moment, désolé mais j'ai du mal avec lui, vous me permettrez de le taire. »

Il paraît surpris mais ne cherche pas à insister.

Nous sommes à présent aux portes d'Altelorrapolis. La grande ville s'étend devant nous, majestueuse, luisante au soleil de début de soirée qui commence à rougir à l'est. Il embrase vraiment toute la cité dans un manteau écarlate du plus bel effet. Cela serait un superbe spectacle si la ville n'était pas en même temps aussi froide, sans vie, sans personne d'autre que nous pour la regarder.

Sans personne d'autre ? Non, peut être pas... J'arrête immédiatement la voiture en freinant un peu brutalement. Mon compagnon de voyage est surpris et semble vouloir dire quelque chose, mais je lui intime le silence. Il me semble avoir entendu un bruit résonnant, mais le bruit de la voiture l'a couvert. Au bout de deux minutes, j'entends une nouvelle fois ce bruit, à présent j'en suis sûr : c'est un coup de feu.
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Hoshi
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Mer 13 Aoû - 16:55

Jack Keystner :

Je ne suis pas fou. Enfin, je ne crois pas. Je pense que cet homme ne sort pas de mon imagination. Le bruit retentissant non plus.

_ Un coup de feu, il me dit.

Je l’ai aussi entendu. C’est pour ça qu’il s’est arrêté si brusquement. Un crissement. On repart. A grande vitesse. Je ne sais pas s’il sait vraiment d’où ça venait. Peu importe. J’ai trouvé celui-là. Je le suis. Peut-être y en aura-t-il d’autres. Faisons-lui confiance.

_ J’ai l’impression que ça vient de cette tour, là bas.
Relance la conversation.
_Ca n’a pas été tiré tout seul, il y a forcément quelqu’un pour l’avoir tiré.

_ Forcément.

Je réponds ceci tout en le pensant. Mais ça peut-être autre chose. Enfin. Mon compagnon semble être optimiste. Essayons de suivre sa mentalité. Essayons. Malgré les pleurs.
Les pleurs. Les pleurs. Au loin. N’y pensons pas. Distrait. Les pleurs. Les pleurs…

_ Eh…
Une voix…
_EH !!
Insistante.
_Jack !!
Jack, oui c’est moi…

On me secoue. Réveil. Un peu flou. Ah oui. Siegfried. La voiture est à l’arrêt.

_ Vous avez entendu quelque chose, encore ? Je lui dis.
Essayer de ne pas parler de cet intermède.

Il semble voir que je ne désire pas entrer dans des explications.

_ Non non… Nous sommes juste arrivés. Vous pourrez sortir de la voiture ?

Très discrète comme invitation. Silence. Il se résigne.

_ Bon, je sors, moi.

Il ouvre la porte. Il sort. Je le suis. Pose les pieds dehors. Titube légèrement. La fatigue. J’ai dû m’endormir un petit moment. J’ai pas tant dormi cette semaine.
Regard sur la tour. Haute. Haute. Un frisson. L’idée de devoir monter. Je n’ai pas le vertige mais monter si haut signifie beaucoup de marches…

_ Eh bien, qu’il me dit, vous venez ? Ou bien préférez-vous rester en bas ?

Je veux rester en bas. Mais le sourire invitant qu’il a me donne l’impression de ne pas pouvoir refuser. Bien. Qu’il en soit ainsi. Je m’avance à ses côtés.

_ Allons-y…
Avec un ton quelque peu inquiet...

Je ne suis pas résistant. Je n’ai pas dormi depuis longtemps. Il faut faire des efforts… Sinon on arrivera à rien. Je l’ai bien vu. Je ne me suis pas vraiment décarcassé lorsque j’ai écrit mes livres. Pas assez pour bien me faire comprendre. Echec. Mais passons. Ce n’est pas de ça dont il est question.

Nous entrons. Mon inquiétude diminue. J’ai aperçu un élévateur. Il n’est pas petit. Mais pas grand non plus. On y tiendra à deux.
Effectivement. L’ascension est rapide. La porte s’ouvre. Siegfried sort en premier. Hésitation. Un pas. Un coup de vent. Je perds un peu l’équilibre. M’appuyant sur la rambarde je peux voir la ville. Altelorrapolis. Grande ville. Mon regard se perd dans cette étendue d’immeubles. D’usines. J’aperçois la route dont nous venons, Siegfried et moi. C’est drôle de dire ça. « Nous ». Je regarde l’horizon. Espérant apercevoir la ville d’où je viens. Peine perdue. Une semaine de marche. On ne la verra pas comme ça.

_ Jack ?

_ Humm ? Je l’ai entendu, mais je ne sais pas si Siegfried a dit quelque chose avant.

_ Votre compagnon semble rêveur.

Une voix que je ne connais pas. On ne peut donc plus rêvasser ?

Effectivement. A côté de Siegfried se tient un autre homme. Et deux femmes aussi. On a tiré le gros lot, je crois. Je regarde l’homme qui a parlé. Pas grand. Pas petit. Seul signe particulier, il est roux.

_ Vous êtes ? Je dis. Essayant de ne pas sembler trop surpris.

_ Ashran Oberon. Et voici mademoiselle Oriloge et madame de Myahault.

_ Humm.

J’observe un peu les deux femmes présentées. Dame de Myahault est habillée de bien belle manière. On voit tout de suite qu’elle n’appartient pas à la petite société. Quelle société maintenant ? Qui sait… Et la société redeviendra-t-elle celle d’avant ? Qui sait… Pour l’instant je crois que nous sommes à la même échelle. La société existe-t-elle encore ailleurs ? Qui sait… Je n’ai pas le courage de vérifier tout ça.

_ Jack ?

J’étais encore rêveur. Habitude. Même devant les autres.

_ Heu… Jack Keystner… J’envoie les mots sans savoir si la question était bien la bonne.

_ Pourquoi avez-vous tiré ? Demande Siegfried.

_ Je voulais essayer de faire remarquer à d’éventuelles autres personnes notre présence. Essayer de trouver d’autres personnes vivantes, répond monsieur Oberon.

_ Ca a marché, mais heureusement que vous avez tiré plusieurs fois, j'ai hésité la première fois, Siegfried répond avec une pointe d’humour dans la voix.

Si j’avais été seul, je n’aurais pas noté le coup de feu. Dois-je en être reconnaissant envers Siegfried ? La suite le dira. Confiance. Confiance. Faisons confiance. Essayons.
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Jeu 14 Aoû - 14:02

Karell Oriloge :

Avant la catastrophe, la Tour Majestueuse était un lieu de rencontre réputé. Elle semble l’être restée à ce jour.
Nous sommes désormais cinq. Trois hommes et deux femmes. Monsieur Obéron, mon invité roux au fusil ; Madame Tenira de Myahault, richissime membre de la haute société ; ainsi que Messieurs Keystner et Siegfried, les deux nouveaux arrivants.
Nous pouvons remercier à ce titre Monsieur Obéron pour avoir eu l’idée de tirer des coups de feu à l’aide de son arme. Sans cela, nous n’aurions jamais pu rencontrer ces personnes.
Le vent souffle en haut du bâtiment et si ne faisions pas attention, l’un de nous pourrait chuter, voire pire… N’y pensons pas.
Je sors ma petite montre à gousset de ma ceinture et l’ouvre. Il est tard. Nous avons d’ailleurs manqué le déjeuner, ce qui est contraire à mes habitudes. Hélas, j’ai comme l’impression que ce ne sera pas le dernier manquement aux règles.
« Madame et Messieurs, j’ose timidement, il me semblerait judicieux de descendre de ce panorama. Le vent risque de s’intensifier d’ici la fin de la journée. De plus, il existe certainement d’autres endroits bien plus appropriés pour faire connaissance, si toutefois vous le souhaitez, bien entendu.
L’assemblée me regarde. Je baisse immédiatement les yeux. Les aurais-je froissés ? Pourtant, j’ai essayé de parler le plus poliment possible.
« Vous avez raison Mademoiselle Oriloge, s’exclame Monsieur Siegfried. Rester ici dans ce froid et ce vent n’est vraiment pas ma tasse de thé. Et puis je pense que plus personne ne viendra. Quelqu’un a un lieu à proposer ?
Monsieur Keystner fixe les nuages, dans une profonde réflexion. Peut-être ne connaît-il pas cette ville. Après tout, il m’a fallut du temps pour
Madame Tenira de Myahault s’avance tout en tirant majestueusement sur ses gants. Elle parcourt notre petit groupe du regard et lance :
- Puisque personne ne propose d’alternative à la Tour Majestueuse, je vous convie donc dans mon manoir des Tenira. Nous pourrons discuter et mettre en place une stratégie pour les prochains jours. Qu’en pensez-vous ?
- Je suis d’accord, répond Monsieur Obéron.
- De même, réplique Monsieur Siegfried. Ca me va très bien.
Monsieur Keystner, lui, hoche simplement la tête.
- Bien, alors suivez-moi, déclare notre hôtesse. La route n’est pas très longue jusqu’à ma demeure. »
Nous nous dirigeons tous vers l’élévateur et passons tous deux par deux, la machine ne pouvant contenir qu’un couple de personne. La superbe vue de la ville est happée par la vitesse de la machine et nous plongeons doucement jusqu’au sol.
Tout au long de notre promenade sur la route pavée, personne ne prononce un seul mot. Nous ne nous connaissons peut-être pas suffisamment pour parlementer ensemble. Je peux tout à fait comprendre cela. Nous sommes pour l’instant des inconnus en groupe.
Monsieur Obéron et Monsieur Siegfried commencent pourtant à discuter entre eux. Enfin, il s’agit surtout de la voix de l’homme aux lunettes que j’entends. Il doit être très sociable. C’est une bonne chose pour nous.
Je n’ose pas me joindre à eux. Il serait impoli de me joindre à leur conversation sans leur autorisation. Je préfère les écouter.
Celle qui nous conduit marche d’un pas assuré, une main tenant sa longue écharpe autour de sa taille, l’autre contre sa hanche. Cette femme m’impressionne et m’inspire un profond respect. Cela ne doit pas uniquement résulter de son éminent statut social.
Derrière moi, Monsieur Keystner traîne des pieds. Est-il épuisé ? Pourtant, nous ne marchons que depuis un quart d’heure. Ou alors, n’a-t-il pas eu le temps de reprendre son souffle à la Tour Majestueuse car il a effectué un voyage fatiguant jusqu’ici ? Je suis bien trop curieuse, cela ne me regarde pas !
Madame Tenira de Myahault s’arrête devant une immense bâtisse décorée d’un élégant jardin, bien que peu entretenu. Elle franchit l’immense portail et nous invite d’un gracieux geste de la main à entrer.
Je suis les autres, les mains jointes. Si j’avais su qu’un jour une femme aussi célèbre m’inviterait un jour en son manoir, je me serais un peu mieux arrangée. Je lisse discrètement ma jupe du plat de la main et essuie avec réserve mes chaussures sur le pailla-vapeur. La chaleur du petit nuage se formant à mes pieds dissout toute la poussière accumulée depuis ce matin. Je me sens déjà plus en confiance avec moi-même.
Enfin, je traverse l’imposante porte d’entrée.


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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Jeu 14 Aoû - 23:10

Chapitre 3 : De l'humanité.


Eileen Tenira de Myahault :

Sombre et silencieux hall du manoir des Tenira. Escalier de marbre, mur à colonnes, lourds rideaux de velours vert. Le gigantesque portrait d'Edward toise les nouveaux arrivants. J'allume les becs à gaz pour avoir de la lumière, et me retourne pour observer le groupe. Mademoiselle Oriloge ose à peine mettre un pied sur les luxueuses dalles noires et blanches. Le petit Siegfried exprime son impression par un sifflement sonore qui choque beaucoup la demoiselle. Il est visible que pour elle, les règles de notre société n'ont pas disparue avec les habitants de cette ville. Elle ne veut pas que ça disparaisse. Sans doute a-t-elle peur que sans elles, nous retournions à l'état animal. Pour elle, il faut que je continue à jouer mon rôle de Madame Tenira, Baronne de Myahault. Et pour les autres ?
Le regard d'Obéron, parcourant le hall d'un oeil critique est impénétrable, mais je commence à le cerner. Il trouve amusant le spectacle de ma splendeur dans un contexte ou elle n'a plus lieu d'être. Il va guetter ma réaction de Baronne déchue. Il faudra avoir la meilleure attitude possible. Être forte, accepter que mon titre n'existe plus que pour Mademoiselle Oriloge. Le Siegfried ne devrait pas être trop difficile à apprivoiser, c'est le genre de gens qui aime tout le monde et est aimé de tout le monde. Reste le rêveur. Pour l'instant, la seule chose qu'il semble attendre, c'est qu'on le laisse rêver tranquille. Soit.
Survivants. Encore sous le choc, plein d'énergie, ou résignés... De quoi auraient-ils besoin ? D'un cadre. D'un but. Le manoir Tenira n'est pas le décor qu'il faut. Au temps où le monde existait encore, ce faste, ce luxe étaient mes armes. Le portrait d'Edward en faisait partie. Je suis une femme à la tête d'une industrie d'homme, et je dois me cacher derrière l'image de feu mon mari pour qu'on me respecte. Je devais, pardon.
_ Allons dans la cuisine, dis-je.
Le hall n'est pas le décor qu'il faut. La Tour Majestueuse l'était. Espace ou toute personne de toute classe sociale peut se rencontrer. Juste en dessous du ciel, de l'immense ciel à coté de qui l'humanité n'est rien, et les classes sociales ridicules. La cuisine est l'espace commun à toute maison, et celle d'un manoir est assez grande pour accueillir du monde.
Par bonheur, elle est propre. C'est la seule pièce que j'occupe depuis une semaine, je ne peux faire autrement que l'entretenir afin qu'elle me donne encore l'illusion de ne pas être laissée à l'abandon. Mes nouveaux compagnons s'installent autour de la grande table, et très naturellement, je me retrouve à son extrémité. Je ne m'assieds pas.
Tout ça ne se passe pas comme je voudrais. Je n'ai pas le contrôle. Je me compose cependant un sourire chaleureux, et prends la parole.
_ Nous savons déjà que nous sommes cinq survivants. Bien que personne d'autre n'ai répondu à l'appel des coups de feu, il n'est pas impossible qu'il y en ait encore d'autres, quelque part dans la ville.

Siegfried m'interrompt.
_ Ou ailleurs.

Je m'assieds, saisissant l'occasion de laisser un autre s'adresser au groupe, et de l'observer.
_ On n'a plus de contact avec les autres villes. On ne sait pas si ce qui nous est arrivé est arrivé partout. Si ça se trouve, la zone d'influence de la catastrophe a une limite, et au delà, il y a encore des gens, qui vont nous envoyer du secours.
_ Mon jeune ami, intervient Obéron, s'il y avait des secours, pourquoi ne sont-ils pas encore arrivés ? Ca fait une semaine.
_ Trop grande surface à parcourir. Répond Siegfried sans se démonter. Espace trop incertain à explorer. Les raisons ne manquent pas.
Obéron s'apprête à répliquer. Je l'interromps.
_ Pour l'instant, nous avons la responsabilité de cette ville. Que devons nous faire dans l'immédiat ?
Un silence gêné suis mes paroles.
Une semaine.
Depuis une semaine, nous ne faisons que chercher. Nous nous sommes trouvés. Et maintenant, nous ne savons pas quoi faire.
Mademoiselle Oriloge se lève, sa montre en main.
_ Dans l'immédiat, je propose de nous restaurer. Il est deux heures trente de l'après midi. Madame Tenira, si vous me permettez de disposer des ustensiles de votre cuisine, je me charge de préparer un déjeuner pour tous.
Une main de glace m'étreint l'estomac. Ca fait deux jours que je n'arrive pas à garder un repas dans l'estomac. Je souhaite de tout coeur que ma faiblesse ne transparaisse pas devant mes nouveaux compagnons.

_ Je vous en prie, mademoiselle. Disposez de tout ce dont vous voulez.

La jeune femme se dirige aussitôt vers les placards et commence à s'affairer, tandis que nous restons tous là, assis, sans réaction. Amorphes.
Silence.
Lourd silence.
Bruit d'ustensiles déplacés dans la cuisine, et silence.
Il faut proposer quelque chose.

_ Le son ne porte peut-être pas assez loin. C'est sans doute un signal lumineux très puissant en haut de la tour majestueuse, qui serait vu de très loin depuis la campagne alentour.
_ Mais comment fabriquer un signal lumineux si puissant ? M'objecte Obéron.
_ Nous trouverons, s'enthousiasme Siegfried. Après avoir déjeuner, nous irons parcourir la ville avec ma voiture à la recherche de matériel approchant.
_ Ceux qui savent conduire pourront aussi prendre la mienne, dis-je. Les recherches avanceront davantage.
Et puis soudain, la voix du rêveur. On ne l'a pas beaucoup entendu, depuis qu'on s'est retrouvé.

_ Qu'avez vous fait, depuis une semaine ?
Faire la conversation. Oui, juste ça. C'est ce qu'il nous faut.
J'entends aussi nettement que s'il avait été sonore le soupir de soulagement que chacun pousse intérieurement.
Depuis la cuisinière, mademoiselle Oriloge commence, de sa voix claire :

_ Eh bien, lors de la catastrophe, je...


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Lex
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Sam 16 Aoû - 22:43

????

Un bruit. Une turbine. J’émerge péniblement de mon sommeil. Flûte, je me suis encore endormie.

C’est comme ça depuis une semaine : je dors, je mange, je me ballade un peu, je dors. Quoiqu’à la vérité ça ne date pas vraiment d’une semaine. L’existence est souvent d’un ennui mortel.

Je me souviens qu’avant, j’attendais sans réel espoir que quelque chose se passe, un imprévu qui bouleverse l’ordre établi des choses et cet éternel quotidien. Je m’imaginais partir à l’aventure, risquer ma vie chaque jour simplement par amour des grands frissons. J’aurais été marin, explorateur, que sais-je ? Mais je suis une femme, avant tout ; la simple absence de quelques misérables onces de chair placées au bon endroit m’a privé dès la naissance de toute opportunité de ce genre.

D’un autre côté la condition féminine possède ses propres atouts, et pas des moindres. Je me souviens du rire de mon père lorsqu’il perdait un énième combat face à ma mère. Il aimait me rappeler qu’avec un peu de ruse, une femme pouvait obtenir tout ce qu’elle désirait, et que c’était là que résidait le véritable pouvoir. Ma sœur l’avait parfaitement compris et appliqué, elle qui avait épousé un jeune bourgeois prometteur. Je devais à mon tour plonger dans le ballet du monde et jouer des règles instituées pour tirer le gros de la couverture à moi.

La réalité cependant, a un goût fade qu’aucun évènement ne peut enlever. Voilà une semaine que tout le monde a déserté. Le monde tel que je l’avais observé et étudié pendant dix-sept ans a perdu toute son âme. Les atouts ont quitté ma main, et je n’ai pas plus saisi l’occasion de partir à l’aventure.

Le bruit approche, puis s’arrête.

« C’est ça le chantier de construction ? Je n’y avais jamais mis les pieds.


- Rien d’étonnant, c’est un quartier très sécurisé. Propriété de l’armée.


- C’est assez impressionnant. »

Les voix passent tout près de moi. La voix d’une femme, douce. La voix d’un homme, sérieuse.

« Allons par ici. On trouvera sans doute ce que l’on cherche du côté des ateliers de montage.

- Vous avez l’air de bien connaître le coin. Monsieur Oberon. »

Une troisième voix, d’homme. Presque éteinte. D’autres personnes ont donc échappé au ‘phénomène’.

Je ne sais pas trop comment réagir. En mon for intérieur j’étais persuadée d’être seule et je n’ai pas spécialement cherché à savoir s’il y avait d’autres
survivants, mais maintenant que j’y pense, cela paraît assez logique. Il n’y
avait aucune raison pour que je sois la seule épargnée par le ‘phénomène’. Et en réfléchissant encore davantage, il est aussi logique que ces survivants cherchent à s’emparer de dirigeables bien que cela soit un comportement inconscient. Seulement voilà, il n’y a pas un seul dirigeable achevé ici. Ils s’en rendront compte bien assez vite.

Pourquoi est-ce que je les suis ?

« Heureusement que ça s'est produit en journée, les hangars ne devraient pas être verrouillés.

- C’est vrai, je n’y avais pas pensé. »

Je les vois à présent. La voix sérieuse a les cheveux roux et porte un fusil en bandoulière. Je n’aime pas trop ça. La voix douce est, quant à elle, une jeune femme de taille moyenne dont je ne vois que le dos, mais sa silhouette me plaît. La troisième voix se tient un peu à l’écart, l’aspect chétif et l’air abattu. C’est une compagnie assez hétéroclite. Je vois qu’ils sont venus en automobile, il ne s’agit donc pas de n’importe qui.

Les ‘étrangers’ pénètrent dans la zone sécurisée du chantier aéronautique et se dirigent directement vers les grands hangars où les dirigeables sont assemblés.

« Ne me regardez pas comme ça, dit voix sérieuse, il m’est arrivé de venir ici quelques fois par le passé, c’est tout.

- Dé…désolé, je suis juste un peu surprise, bafouille voix douce avant de se ressaisir. Je ne devrais pas. Excusez mon impolitesse.

- Ce n’est rien.»

Le petit groupe arrive enfin aux ateliers de montage et s’arrête devant l’immense porte grande ouverte.

« Bien, que nous faut-il pour faire de la lumière ?, s’interroge voix sérieuse. Nous pourrions utiliser le gaz des dirigeables comme support pour la flamme. Je pense qu’avec quatre bonbonnes et un gonfleur bien réglé nous pouvons produire une bonne lumière pendant cinq ou six heures.

- J’imagine bien à quoi peuvent ressembler les bonbonnes, intervient voix éteinte, mais pouvez-vous nous décrire le gonfleur ?

- Ça ressemble à ça.»

L’homme aux cheveux roux pointe son doigt vers une énorme machine d’une cinquantaine de pieds de haut et au moins du double en longueur.

« Vous…vous plaisantez ?

- Non, pas du tout, répond tranquillement voix sérieuse. Mais il existe des modèles beaucoup plus réduits. C’est ce que nous cherchons. Il faut en trouver un de sept pieds de long. Il n’y aura pas plus petit.

- Je suppose que les bonbonnes aussi seront plus réduites, commente voix éteinte en observant le gigantesque appareil.

- En effet, confirme voix sérieuse. Des bonbonnes de cinq pieds. Il doit y en avoir dans la réserve, au fond. Venez avec moi monsieur Keystner, chacune doit bien peser au moins deux cent cinquante livres.

- Pendant ce temps je vais voir si je ne trouve pas un gonfleur, dit voix douce, plein de bonne volonté.

- Très bien, on se rejoint ici dans une heure, quoiqu’il arrive.

- Entendu. »

La jeune femme les regarde s’éloigner puis, les perdant de vue, se met à regarder autour d’elle. Cachée derrière une partie de la nacelle en construction, je l’observe déambuler entre les différents éléments du futur dirigeable. Elle n’a pas l’air beaucoup plus âgée que moi, mais suffisamment pour qu’on lise sur son délicat visage une maturité qui doit me faire défaut. Sans paraître riche, sa tenue est soignée.

Elle ne trouvera jamais ce qu’elle cherche par ici.

« Les…Les gonfleurs de bord sont…hum…Les gonfleurs de bord sont chez les équipementiers. »

Cela fait plus d’une semaine que je n’ai pas parlé. C’est une sensation étrange que d’entendre ma propre voix. Voix douce se retourne en sursaut, mais la surprise sur son visage fait aussitôt place à la douceur.

« Bonjour mademoiselle, me fait-elle.

- Euh…bon…bonjour. »

Je la vois qui m’étudie rapidement. Je suis un peu plus petite qu’elle, moins
distinguée, en tout cas beaucoup moins jolie.

« Je m’appelle Karell Oriloge, se présente voix douce, attendant visiblement que je fasse de même.

- Je… »

Mais déjà j’entends les voix des deux hommes qui s’approchent.

« Excusez-moi voix douce, dis-je précipitamment, je ne peux pas rester. »

Et je m’éloigne rapidement afin de me cacher à nouveau.

« Voix douce ?, s’étonne voix douce, avant de partir d’un petit rire. »

Qu’est-ce qui m’a pris de l’appeler comme ça ?

Les deux hommes poussent un chariot sur lequel est placée une bonbonne de gaz.

« Vous n’avez rien trouvé mademoiselle Oriloge ? demande voix sérieuse.

- Que sont les ‘équipementiers’ monsieur Obéron ?

- Les…mais bien sûr !, s’exclame-t-il. Le gonfleur doit se trouver dans la
section des équipements. Et bien mademoiselle, vous êtes un esprit brillant.
Accompagnez nous, encore trois bonbonnes comme celle-ci et nous irons chercher le gonfleur.

- Bien. »

Et la petite équipe disparait derrière la porte du hangar. Leur entreprise
m’intrigue.


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Tchoucky
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Dim 17 Aoû - 10:23

Chapitre 4 : Ailleurs.




Neil Erua

« Et… C’est loin ? Me demande ce Siegfied »

La question est difficile. Je sors ma carte du continent, en prenant bien soin de n’en montrer que le dos, et analyse la droite que j’y ai tracée. J’ignore jusqu’où il nous faudra aller, mais je suppose que cela ne doit pas être loin de l’océan. Ce serait trop facile, dans le cas contraire.

« Assez, lui dis-je d’un ton égal. »

La femme… L’aristocrate me regarde fixement depuis que j’ai engagé la discussion avec Siegfried. Elle se méfie. Elle se méfie en fait depuis mon arrivée à leur emplacement, il y a trois heures.

A ce moment là, je me cachais derrière tout ce qui pouvait me dissimuler à leur regard, et ce depuis que j’avais entendu leur coup de feu depuis cette tour… Je les suivais depuis lors, afin d’apprendre ce qu’il me fallait savoir pour les rallier à ma cause. Ils avaient disparus quelques heures à l'intérieur du manoir, puis étaient ressortis. Certains s'étaient dirigés vers la zone industrielle. D'autres vers le quartier des commerces, à pied. J'avais suivi ceux là. Ils cherchaient visiblement du matériel, dans divers buts. Le principal étant de découvrir s'il y avait d'autres survivants dans cette ville. J’avais entendu Siegfried parler, à de nombreuses reprises, d’une hypothétique zone où quelqu’un aurait survécu à la Catastrophe ; aussi ai-je décidé de me servir de cette ficelle pour les convaincre de se déplacer dans la même direction que moi. Et ma direction était toute choisie. Il n’était pas question que j’en change. Vers la fin d'après midi, ils s'étaient rejoints et avaient repris la direction de la tour Majestueuse. Je m'y étais dirigé aussi, mais une fois dans le bâtiment, au lieu de prendre l'élévateur comme eux, je m'étais lancé dans l'ascension des dix-huit étages d'escalier. Lorsque j'arrivai, ils étaient affairés dans la construction d'une gigantesque lanterne, mais leur affairement avait quelque chose de faux. L'objectif qu'il s'était fixés étaient atteint. Au delà, ils n'avaient plus de but précis, et une once de découragement revenait peser comme du plomb sur leur humeur. Profitant d’un instant où Siegfied faisait à nouveau part au groupe de ses espoirs, je suis sorti de ma cachette derrière un bâtiment, et leur ai adressé la parole de la manière la plus innocente dont j’étais capable.

« Pardonnez-moi de vous interrompre, leur ai-je dit, mais j’ai cru vous entendre vous demander si quelqu’un, quelque part, avait survécu.

- On vous a pas vu arriver, m’a dit la femme que j’ai su être une aristocrate, d’où venez-vous ?

- Je suis un éclaireur en mission pour la principauté d’Antera, leur répondis-je. Le gouvernement plénipotentiaire m’envoie chercher les rescapés des environs d’Altelorrapolis, et nous pensons qu’il y en a d’autres dans les autres grandes villes et leurs banlieues ».

La principauté d’Antera existait – enfin, avait existé avant sa fusion avec le pays voisin. C’était une petite principauté inconnue du reste du monde ou presque ; mais je ne m’attendais pas à avoir la chance que personne dans ce groupe ne la connaisse.

« Et donc, m’a dit Siegfried d’un air enthousiaste, vous allez nous mener à Antera ?

-Oui, répondis-je.

-Pourquoi ne pas avoir envoyé des équipes de plusieurs personnes, si c’était pour retrouver des rescapés ? Me demanda-t-on ».

C’était une jeune fille. J’appris plus tard qu’elle s’appelait Karell. Et elle touchait droit au but. Cela allait être plus compliqué que prévu. L’air suffisant, je pris une inspiration, et montrai fugitivement ma carte du continent, pointant le doigt sur le chemin, en profitant pour y jeter un coup d’œil moi-même. Je remarquai ce qu’il me fallait.

« Ces investigations, sur la base du volontariat, étaient menées par des équipes de cinq personnes avec des chevaux mécaniques.

-Et alors ?

-Alors, vous voyez, là ? C’est un marécage. A pieds pas de problème. A cheval mécanique, on s’enfonce instantanément. De plus, comme si cela ne suffisait pas, certains serpents qui y vivent sont attirés par l’odeur ferrugineuse de la rouille mêlée à la graisse de moteur des chevaux. Du coup, lorsque quelqu’un s’y enfonce… Disons… Jusqu’aux chevilles avec un cheval mécanique, les serpents viennent mordre.

-Alors les autres sont morts ? Me demanda l’homme que je savais être écrivain.

-Oui.

-Comment avez-vous survécu, alors ? Demanda à son tour l’aristocrate ».

Ce serait gros, comme mensonge. Mais après tout, plus c’est gros, mieux ça passe. C’était une blague notoire, à l’Ordre. Ce qui faisait la sagesse des plus hauts gradés dans l’Ordre était, entre autres, qu’ils avaient toujours la présence d’esprit de dire que les lois universelles de la logique étaient applicables à tous les domaines. Le plus haut gradé, lui, avait l’humilité d’ajouter avec humour que la maxime « plus c’est gros, mieux ça passe » devait somme toute être parfaitement logique.

« J’avais perdu mon cheval mécanique à cause d’une panne de moteur. Au moment de traverser le marécage, ils étaient loin devant, et avant que j’aie pu les prévenir ou les rattraper, ils avaient déjà subi la morsure fatale des serpents des marais.

-Minute, me demanda l’aristocrate, ça veut dire qu’on devra faire face à tous ces dangers ?

-Oh, répondis-je, à part le marais, il n’y a rien de bien embêtant. Et nous sommes à pied. Il ne devrait pas y avoir de problème. D’ailleurs, nous n’avons pas le choix, si nous voulons gagner Antera ».

Ils me crurent. L’ennui, c’est que j’avais une direction –qui correspondait à celle d’Antera- mais pas de destination. Ainsi, je n’avais aucune idée des distances, mais je supposais que c’était loin, car, une semaine plus tôt, en me voyant pour la première fois courir après un je-ne-sais-quoi invisible, j’avais décidé de prendre la rue indiquée par le virage que je m’étais vu prendre.

Comme par hasard, il s’agissait d’une rue très longue, qui menait directement à la sortie de la ville. Perplexe, j’ai alors regardé autour de moi. J’ai alors trouvé un panneau avec un plan de la ville, utilisé généralement pour les touristes, avec l’angle indiqué par un cercle avec « Vous êtes ici » écrit dessus. Je n’étais pas un vandale, mais je voulais cette carte. Il m’a donc fallu briser la vitre qui la renfermait pour l’obtenir.

J’ai alors décidé de suivre le chemin pris par mon double excité, pour finalement le recroiser plus loin, qui continuait de courir après quelque chose qui l’avait manifestement déjà semé, raison pour laquelle je ne voyais toujours pas de quoi il s’agissait. Cette fois-ci, il ne fit aucun virage. Intrigué, je me suis mis à avoir une idée tordue, confirmée par deux autres fois où j’eux une vision de ce double qui courait, toujours dans la même direction. C’était donc dans cette direction que je devais aller. Dans cette direction précisément. Sans tourner. Enfin, si, en tournant pour éviter les obstacles. Il me faudrait un équipement.

Je savais où aller. Je me souvenais d’une boutique pour touristes, qui avait pour nom « Au royaume de l’explorateur », et dont le style était juste assez désuet pour plaire. Au milieu de chapeaux ronds et marron, je trouvai ce qu’il me fallait. Une carte du continent, et une boussole. Me remettant dans la direction de la rue, je pris la boussole avec la lettre « S » en alignement avec mon bras, puis je fis une entaille avec mon ongle là où la flèche indiquait le Nord. Ainsi, en faisant se superposer l’entaille à la flèche, je pourrais toujours savoir que je me dirigeais dans la bonne direction. Je n’avais plus rien à faire là, à Altelorrapolis.

J’ai donc quitté la ville par la route.

Cependant, par simple curiosité, je me suis éloigné de la route, à quelques kilomètres, en prenant une route imaginaire, tangente à la ville au point où la grande route qu’avait prise mon double quittait Altelorrapolis. J’ai alors attendu de revoir mon double. Je l’ai revu. Toujours aussi fougueux, et –plus inquiétant- toujours dans la même direction. Ou presque. Mais à l’œil nu, c’était la même direction. Ma destination était un point. Cela, j’en étais convaincu. Dans ce cas, je supposai que quelle que soit ma position, mon double essaierait de s’y rendre en ligne droite. S’il allait toujours quasiment dans la même direction, malgré le chemin que j’avais fait depuis la route, c’est que ce point devait être assez lointain. Mais je n’aurais pas su dire de combien. Je décidai alors de prendre ma carte du continent, et, à l’aide de la boussole, de tracer la ligne directionnelle que je devais suivre. Les précisions viendraient avec les visions. En voyant ce qu’il me faudrait traverser, je compris qu’il me faudrait des équipiers.

J’ai passé les quelques jours qui suivirent à regagner Altelorrapolis et à aviser, lorsque soudain, j’ai entendu le coup de feu.


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Lysander
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Jeu 21 Aoû - 20:05

Ashran Oberon


Notre "phare" est achevé, mais j'ai bien l'impression qu'il n'amènera pas plus de monde .

Nous sommes six en haut de la tour, j'ai le sentiment étrange que cela fait bien longtemps que je n'ai pas vu autant de personne réunies.

Le voyageur, Neil, malgré ses affirmations, n'a rien d'un militaire, il ressemble plus à un vulgaire mercenaire, voir à un voyageur en quête de reconnaissance, laquelle, je ne le saurais probablement jamais.
Antera, depuis ça fusion, je ne pensais pas qu'il y avait encore un gouvernement actif.

Visiblement le seul préoccupé par toutes ces nouvelles, j'ai besoin de quelques réponses.

_ Selon vous, combien de temps mettrons nous pour couvrir le chemin, au train où vont les choses, nous ne savons même pas si ces chemins existent encore. Vous êtes un "Soldat" aguerris, pas nous, comment allez vous faire pour nous guider sans encombre à Antera, alors que vos compagnons sont tombés ?

J'observe, il m'exaspère, rien ne le surprend, on dirait qu'il s'était préparé à tout ça, je serais suspicieux, je dirais que ça fait des jours qu'il s'entraîne à répéter son discours ...

_ Monsieur ? Ha oui, Oberon ? C'est cela ? Déjà sachez que le terrain n'est pas en si mauvais état, et pour l'avoir parcouru, je vous certifie que même pour des voyageurs inexpérimentés il est totalement praticable, et s'il le faut je m'engage à porter l'une de ces demoiselles. De plus, je ne suis pas ou plus le seul homme ici, et je parle bien d'homme et non de soldat. Mes compagnons, comme vous dites, étaient volontaires et loin d'être des soldats. De plus comme je l'ai indiqué à monsieur Siegfried, maintenant que je connais les pièges, nous ne tomberons plus dedans.

Son ton est froid, je ne l'aime pas. Tout en écoutant ses explications qui ne me rassurent guère, j'observe la réaction des autres. Personne ne semble vouloir prendre parti, malgré une certaine tension. Je sens que tout le monde n'est pas convaincu par l'éclaireur d'Antera.

_ Nous devrions peut-être nous organiser. De toute façon nous n'avons pas d'autre alternative, nous n'allons pas rester ici jusqu'à notre mort. Antera nous attend, je ne compte pas les décevoir, je partirai avec Neil.
Tout en prononçant ces paroles, Siegfried jauge du regard toutes les personnes présente dans l'assemblée. Il a l'air convaincu. Quand il croise le mien, il ne s'attarde pas, mais lui, je le sens sincère.

Jack, le silencieux, j'avais presque oublié qu'il était avec nous. Il n'a pas dit mot. Avec la Baronne Tenira de Myahault, ce sont les seuls chez qui je n'arrive pas à déceler leurs sentiments. Lui car perpétuellement en retrait, et elle grâce à son éducation, je présume, ne laisse rien transparaître.

J'évite de m'attarder plus longtemps sur elle, maintenant. Je regretterais presque de ne plus être seul en sa compagnie, il y a certaine émotion qu'il vaut mieux laisser enfouies surtout en ces temps étranges.

J'entends Siegfried parler. Plus je l'écoute et plus je me demande si je ne suis pas un peu parano, mais quelque chose cloche avec ce Neil (dont j'ai occulté le nom de famille.).

_ Ne devrions nous pas laisser un mot ici ?
La voix de Karrel me sort de mes pensées. Qui sait, si quelqu'un aperçoit le signal et que nous ne sommes plus ici, il serait peut-être préférable d'indiquer où se trouve la population.

_ Nous avons encore le temps de penser à tout ça. De toute façon nous ne sommes pas encore partis. Pour entreprendre ce voyage, il va nous falloir des provisions, je ne suis pas sûr que nous puissions compter sur la chasse en chemin.

La remarque de Siegfried est pertinente. De plus, là où nous nous trouvons, nous avons toutes les chances de trouver ce qu'il nous faut.

_ Encore une chose monsieur Ventura, vous êtes partis de Antera sans aucun moyen de communication? Le plus simple ne serait-il pas d'attendre où d'envoyer un signal à vos supérieurs pour qu'ils nous envoient un dirigeable ? Si mes souvenirs sont bon, Antera en possédait au moins un.
Je ne lui laisse pas le temps de répondre, je continue d'un ton encore plus froid que lui, du moins j'essaye :
_ Pourquoi avoir envoyé des éclaireurs à pieds, plutôt que des dirigeables directement?

Sans se départir de son calme, il prend son temps. Soit il invente le plus beau mensonge du monde, soit il prend un malin plaisir a me faire perdre patience. Sa réponse transperce le silence qui s'est établi parmi le groupe depuis le début de cette conversation.

_ Je ne suis pas dans la tête des politiques monsieur Oberon, mais les dirigeables ont tous été réquisitionnés, du moins à Antera. D'après ce que j'en ai compris, pour mettre le gouvernement en lieu sûr. Votre scepticisme à mon encontre nuit à ma mission, et si vous y êtes hostile, libre à vous de ne pas venir, même si je dois admettre que ce choix me déplaîrait, mes ordres étant clairs, il faut ramener tous le monde.

Les quelques instants de silence paraissent longs, je préfère ne rien répliquer. J'en profite pour reprendre mon calme. Ces propos bien que logiques me laisse un arrière-goût amer. Je n'arrive plus à distinguer mes sentiments, si c'est de la méfiance vis a vis de cet étranger ou de la jalousie basique.

Le soleil couchant donne des reflets rosâtres à la pièce. D'un commun accord nous avons décidé d'explorer les diffèrentes étages pour repérer ce qu'il y avait de récupérable, avant de retourner au manoir Tenira, auto-proclamé lieu le plus sûr par sa propriétaire.

Ne voulant pas se faire surprendre par la nuit, nous nous hâtons de faire les premiers repérages. Karell laisse un mot auprès du "phare", expliquant où nous nous trouvons. Ensuite nous nous dirigeons vers le manoir. Siegfried véhicule les demoiselles dans la voiture avec les quelques provisions déjà récupérée. Neil, Jack et moi, faisons le court parcours à pied dans un silence quasiment religieux .

Le jours suivant, après un bref déjeuner, au manoir les discussions s'enchaînent comme si de rien n'était et que tous le monde ce connaissait, malgré une certaine distance tout de même, ce qui offre une atmosphère en apparence joyeuse, mais complètement artificielle.
Pour conserver le semblant de communauté renaissante, j'évite toute anicroche avec Neil, j'essaie même de l'éviter tout court.
Nous préparons une exploration a la tour pour l'après midi , Karell insiste pour y allez. Elle souhaite s'assurer que son message est toujours là. Je lui cède ma place , et je reste donc en compagnie de Madame Tenira de Myahault et de Neil.
Je m'isole dans une des nombreuses chambres, ce jour de repos est salvateur et je compte bien en profiter.
Le bourdonnement ces jours ci se fait moins présent, ou alors je n'y ai pas prêté attention. Je le préfère aux conversations religieuses auxquelles mes deux "compagnons" s'adonnent depuis tout à l'heure. Quand je suis parti de la pièce, Eileen m'a lancé un regard, était-ce de la crainte? De Qui? Pourquoi? Etait-elle déçue que je parte? Tout ce monde me faisait étrangement réfléchir. L'heure de partir arrive à grand pas, et le moment venu, je ne suis toujours pas certain de mes décisions.

Bercé par ces réflexions, allongé sur le grand lit, les yeux clos, Ashran s'endort. Il peut bien se le permettre, le monde ne va pas s'envoler une deuxième fois.
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Kallisto
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Dim 24 Aoû - 15:37

Karell Oriloge :

J’ai encore honte d’avoir caché aux autres l’existence de cette demoiselle. Cependant, c’est à moi, qu’elle s’est dévoilée, et non pas à Monsieur Oberon ou encore à Monsieur Keystner. Par peur sans doute.
Je peux comprendre ses sentiments. Elle est seule, perdue, ne sait pas à qui se fier. Nous sommes des étrangers pour elle. Il lui faut donc du temps pour s’accommoder à notre présence. C’est pour cela que j’aimerais tenter de ralentir le départ pour Antéra. Il faut que cette jeune fille nous rejoigne, même si cela risque d’être long.
J’ai laissé un message près du phare, en espérant que cela l’attire. Pour le reste de notre groupe, ce papier est adressé à d’hypothétiques nouveaux venus. Je ne sais pas moi-même si je crois en l’arrivée d’autres personnes. Laissons passer le temps, nous verrons bien.
Notre éclatante construction brille de tous ses feux. Les nuages commencent doucement à se colorer de petites touches de rose. Le crépuscule n’est pas loin.
« Mademoiselle Oriloge, lance Monsieur Siegfried, il est temps de rentrer au manoir.
- Déjà ?
Je croise les mains sur ma ceinture. Il faut que je trouve quelque chose à dire pour rester encore un peu ici.
- Monsieur Siegfried, cela risque-t-il de vous déranger si je reste encore un peu seule ici ? J’aimerais voir le coucher de soleil. Avec toute cette suite d’événements, je n’ai pas pu en profiter.
Et cela est vrai en somme.
Mon interlocuteur esquisse un sourire avant de répondre :
- Pas de problème ! Vous êtes un peu romantique sur les bords, non ?
- Non, non, dis-je en baissant la tête. On peut dire qu’il s’agit d’un rituel.
- Oh, dans ce cas, excusez-moi. Vous pourrez rentrer toute seule ?
- Oui, ne vous en faites pas. Et puis, je ne risque plus rien désormais, à me promener seule le soir.
- C’est vrai. Et bien, à tout à l’heure ! »
Il s’en va d’un pas décontracté vers l’élévateur. Je retourne à mon observation du ciel. Il est vrai que je n’ai pas pu me livrer à cette activité depuis longtemps. Père trouvait également cela très romantique. Peut-être pas pour les mêmes raisons que Monsieur Siegfried.
Je m’assois sur un banc, devant le vide. Il faudrait que je retourne chez moi afin de récupérer quelques effets avant de partir vers cette destination inconnue. J’essayerai d’en parler à mon hôte en rentrant au manoir. Il ne serait pas sage de voyager sans bagage.
J’entends un bruissement derrière moi. Serait-ce encore Monsieur Siegfried ? Non, je ne le pense pas. Il ne faut pas que je me retourne tout de suite. Attendons.
« Euh… murmure une petite voix.
Je tourne la tête. La jeune fille de la dernière fois. Je peux maintenant l’observer plus précisément. Elle semble à peine plus jeune que moi. Des cheveux châtains jusqu’aux épaules, des yeux en amande couleur ambre, une taille fine.
- Bonsoir, je commence d’une voix se voulant rassurante.
- Bonsoir, me répond-t-elle avant de devenir muette.
Elle n’a peut-être pas envie de parler, ou ne sait pas quoi dire. Cela ne me dérange pas le moins du monde.
- Ils sont partis, vous pouvez vous approcher sans crainte.
- Je sais.
Il ne faut pas que je la force. Après tout, il nous reste encore un peu de temps.
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Lex
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Jeu 28 Aoû - 16:06

Chapitre 5 : Apprivoisement



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C’était donc pour ça qu’ils étaient venus cambrioler le chantier aéronaval. Transformer la vieille tour en phare à moustique. Et tel le stupide moucheron que je suis, j’étais venue voir ce qui pouvait bien être à l’origine de cette forte lumière. Je connaissais déjà la réponse bien sûr : des bonbonnes de gaz, un gonfleur pour pouvoir contrôler la flamme, et quelques miroirs. Simple et efficace.

Le soleil commençait à disparaître au loin. La tour avait beau être terriblement laide vue d’en dessous, le panorama, de là-haut, était proprement extraordinaire. On voyait au-delà de l’étendu grise d’Altelorrapolis, les plaines à l’ouest, les montagnes au nord. On ne parvenait cependant pas à apercevoir la mer à l’est.

Le vent soufflait assez fort à cette altitude et je m’apprêtais à rebrousser chemin en me traitant d’idiote lorsque je vis une silhouette sur un banc, en direction du couchant. Voix douce. Je m’approchai le plus discrètement possible. Elle n’avait pas paru surprise cependant lorsque j’avais tenté gauchement d’entrer en contact.

Je savais bien que les autres n’étaient pas présents. Mais je préférais rester un peu en retrait, dans l’ombre du phare.

« Qu’est-ce que vous cherchez à faire ? Demandai-je prudemment.
- Comment ça ? »

Je ne répondis pas.

« Nous voulons réunir un maximum de personnes, m’expliqua-t-elle. Parmi celles qui restent encore.
- Vous pensez vraiment que les gens vont venir juste parce qu’ils voient de la lumière ? rétorquai-je.
- Vous êtes bien venue, remarqua-t-elle sans se départir de sa voix douce. Mademoiselle…»

J’étais décidément la pire des idiotes.

Un long silence s’installa entre nous. Enfin, mon interlocutrice poussa un léger soupir.

« Je pense que c’est dans la nature humaine de chercher de la compagnie.
- Vous paraissez pourtant bien seule sur ce banc, lui fis-je remarquer âcrement.
- Nous sommes compliqués il est vrai, s’excusa-t-elle, un léger sourire dans la voix. »

Le ciel était désormais plus noir qu’écarlate et la température s’en faisait ressentir. Nous n’échangions pas un mot, elle sur son banc à contempler le ciel, moi en retrait à contempler mes pieds.

« C’est beau vous ne trouvez pas ? »

On ne voyait plus grand-chose, et la lumière du phare empêchait de distinguer convenablement les étoiles. Je ne trouvais pas cela ‘beau’.

« Ces jeux de lumière, et… »

Elle laissa sa phrase en suspens, comme gênée par ce qu’elle était sur le point de dire. Pour ma part, je ne trouvais pas la lumière du phare envoûtante ni quoique ce fût, à part peut-être ennuyante pour tous ces insectes qu’elle attirait à elle.

« Je suis contente que vous soyez venue, mademoiselle… »

Je ne finis pas sa phrase qu’elle s’attendait sans doute à me voir compléter par mon nom. Il faisait décidément bien trop froid, et notre semblant de conversation ne menait à rien. Honnêtement, la présence de ces gens m’ennuyait ; je ne savais quoi penser, bouleversée, oscillant entre curiosité et farouche irritation. Je m’éclipsai sans un mot.
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sebrich
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Ven 29 Aoû - 16:00

Colin bourre-pif


_Cela devrait être bon.

Je glisse le petit calibre dans la petite ceinture attachée à ma cheville. Le magasin d'armes possédait un arsenal assez conséquent, et assez ironiquement, ne possédait pas une vitre renforcée, ce qui avait permis à une brique lancée avec un certain talent de se frayer un chemin.

Depuis le coup de feu que j'avais entendu dans la ville, je m'était mis à réfléchir. Oh assez rapidement, genre cinq secondes:

Coup de feu-arme-main tenant l'arme-gens-danger.

Alors, après avoir poussé un soupir de soulagement, du fait de savoir que je n'étais pas seul, je me remis à entreprendre ce que j'avais entrepris toute ma vie: dominer pour survivre.

Je sors du magasin, et regarde autour de moi, admirant la belle rue de verre que j'avais créée à force de travaille assidu pendant toute cette semaine.

Plusieurs choses y étaient passées: des gâteaux que je rêvais de manger étant plus petit, des étals qui étaient possédés par des commerçants que je haïssais, et surtout de l'argent.

Je m'étais dit que si les habitants étaient simplement partis faire un tour, je pouvais en profiter pour m'enrichir rapidement, ce qui ferait que quand ils reviendraient, je pourrais encore vivre comme un pacha, malgré la police.

J'arpente tranquillement les rues, qui auraient pu par le passé me voir mourir des centaines de fois, si je n'étais pas assez débrouillard. Mais fort heureusement pour moi, j'ai vite appris à vivre dans la rue, au moyen de mon intelligence et de mes poings.

J'avais décidé dès le début à ne pas utiliser une machine à vapeur. Si j'ai la chance de pouvoir faire ce que je veux dans cette ville pourrie, ce serait idiot de mourir bêtement avec un de ces chevaux à vapeur.

Surtout que je devais maintenant éviter de faire tout bruit pouvant me faire repérer par ceux que je chassais.

J'avais décidé dès le début de ne pas aller à ce phare, ça pouvait être un piège. Je me dirige donc vers un nouveau "casse" pour me détendre:le manoir Tenira .

Je connaissais ses propriétaires et je les haïssais, car ils étaient en partis responsables de la vie pourrie que je menais.



La grille n'est pas très haute, ainsi je l'escalade rapidement. Le portail est ouvert, mais c'est moins marrant de passer par devant que par derrière.

A force d'habitude, je me met à marcher plier en deux, afin de ne pas être repéré. Malgré le fait qu'il n'y ait plus personne dans la ville.

Je regarde le jardin et me mets à pester contre ces riches. A quoi cela sert d'avoir de la verdure encore et encore, si on s'échine à enfumer toute cette ville, empêchant par jour de grands travaux de voir à cent mètres. Tenez cette fontaine par exemple. De l'eau qui coule encore et encore, alors que la plupart des maisons des quartiers pauvres n'avaient même pas de quoi se nettoyer, ce qui donnait des maladies galopantes.

Depuis l'utilisation abusive de l'eau dans les sociétés et dans les maisons de riches, elle avait augmenté à un prix phénoménale. Je me rappelais ces journées creuses, où des amis de la rue et moi devions aller discrètement dans le parc de la ville afin de boire à notre soif dans la fontaine, sans être attrapés par les gardes.

Devant la fontaine, je vois ma première victime depuis longtemps.

J'en suis abasourdis. Depuis si longtemps que je cherchais, je l'ai devant moi, comme ça par hasard. Un sourire mauvais m'éclaira le visage.

Tout doucement, je prends le fusil à canon long qui était attaché dans mon dos, et mets le jeune homme en joue. Je m'approche discrètement de lui, lui prends l'épaule et le retourne vivement.

_Donne moi ton argent et tes armes, dis-je.

Il ne réagit pas. Il a le regard dans la vague, comme si il ne voyait pas la mort certaine se trouvant devant lui.

_Oh! dis-je de mauvaise humeur.

Il semble se reconnecter dans la réalité, et me regarde comme si je devais lui donner une réponse.

Il me tend la question qui va avec.

_C'est bien un fusil que vous avez là?
_Euh, ouais.
_C'est bien ce qui me semblait.

Nous replongeons dans le silence, lui repartant dans son monde, moi me questionnant sur cet étrange individu. Je lui fais les poches rapidement: ni armes, ni argent.

_Eh! entends-je dans mon dos.

Je me retourne vivement.

_Un problème? dis-je à la dame qui a poussé ce cri.

Malgré mon arme, elle ne semble pas impressionnée. Pire, elle me regarde avec un air affable, comme si j'étais un vieil ami qui venait la voir après une longue période.

Je comprends qui elle est. Une seule personne riche peut faire preuve de tant d'hypocrisie face au danger et à une personne comme moi. Une bouffée de colère monte en moi, et me fait charger l'arme.


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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Ven 29 Aoû - 20:51

Siegfried :




L'air se fait plus léger à mesure que je m'approche du manoir des Tenira. La journée a plutôt été tranquille et je suis content de rentrer. J'ai cependant senti, avant de quitter la tour, comme une sorte de gêne chez la demoiselle Oriloge. J'ai l'impression que ce n'est pas seulement pour regarder le coucher de soleil... Mais après tout, en quoi ça pouvait bien me regarder (et puis je ne la connaissais pas encore suffisamment pour essayer de deviner).

Peut être que c'est plus le fait de devoir attendre son retour pour dîner qui me préoccupe plus qu'autre chose. Je ne devrais pas me plaindre. Après tout nous avons de la chance de pouvoir encore faire des repas normaux.

Je trouve tout cela presque amusant. Aux côtés de ces gens, j'ai l'impression plus que jamais de faire partie d'une équipe autre que celle de mes collègues d'écoles. Ceux ci s'étaient toujours bien entendus avec moi et j'ai le sentiment que c'est en train de se reproduire ici.

Toujours plongé dans le monde des relations humaines j'oblique à l'angle de la rue où se trouve le manoir lorsque j'entends soudain un cri. Je reconnais la voix de notre hôtesse, mais au lieu d'accourir jusqu'au portail d'entrée, je me mets à marcher plus doucement. C'est le genre de cri qui annoncerait plutôt la venue d'un assassin que la vue d'une souris. Alors que j'arrive au bout du mur d'entrée je reconnus le visage de Jack, mais quelques secondes plus tard, je me plaque sur le mur hors de vue : il y a avec lui un autre homme que je ne connais pas. J'aurais bien été salué chaleureusement ce nouveau venu, content de voir un autre survivant, si celui-ci ne tenait pas en joug notre hôtesse. Jack est derrière lui, mais je sens qu'il le regarde aussi. Ce n'est pas que je pense que Jack n'est pas courageux, mais qu'il devait lui falloir un moment à peser le pour et le contre pour savoir s'il veut risquer sa vie ou non.

J'observe les mains de l'inconnu qui se crispent sur son arme, son doigt est hésitant et je devine son regard plein de haine. Si personne ne fait rien je crois qu'il n'hésitera plus très longtemps avant de soulager son arme du poids d'une balle.

Je dois choisir exactement le bon moment. Il faut que personne n'ai le temps de me voir avant que je le désarme. Si Jack ou madame Tenira s'aperçoivent de ma présence cela pourrait bien alerter l'inconnu aussi. Mais où diable sont Oberon et Erua ? Ils n'ont pas entendu le cri, où ils ne sont pas là ?

L'homme est à trois-quatre mètres, en faisant des grandes enjambées je peux y arriver. Je saisis précisément l'instant où tout les regards sont dirigés vers l'agresseur et je frappe. Le coup de feu part... Mais il n'a atteint personne. Il est parti à l'instant même où je donnais un coup de pieds dans le canon du fusil, le faisant voltiger aux dessus de nos têtes. Profitant de la surprise de l'inconnu, je passe derrière lui, juste devant Jack éberlué, le saisit par le dessous des épaules – C'est difficile, il est presque aussi musclé que moi – et lui fait un croc-en-jambe pour le faire tomber au sol face contre terre. Le voilà maîtrisé.

Je vois soudain Oberon sortir du manoir ainsi que Erua. Le premier ose s'avancer vers nous, le deuxième reste en retrait.

_ Que se passe-t-il ici ? Fait-il d'un ton étonnamment réservé.

_ Il a d'autres armes sur lui je le sens, dis-je sans répondre, fouillez-le et prenez-les !

Oberon s'exécute et trouve encore deux autres armes. Sans que je ne lui demande rien, Erua fait de même, il trouve à son tour une arme plaquée contre la cheville. L'inconnu proteste bien évidement et tente de se débattre mais je ne lâche pas prise. Tout le monde se rapproche, y compris madame Tenira, qui s'est visiblement remise du choc. Je ne peux pas passer la nuit allongé sur cet homme :

« Écoutez-moi, je vais relâcher mon emprise et vous êtes complètement désarmé. Vous ne tenterez aucune autre imbécilité. »

Encore pressé contre moi de tout mon poids, l'homme lâche un grand soupir dans lequel j'ai distingué un « d'accord » exaspéré. Je me suis mis alors à califourchon sur son dos et me redresse en relâchant ses bras. Il se relève à son tour pour immédiatement se rassoir sur une pierre du jardin.

_ Pourquoi me braquer alors que je n'ai ni arme ni argent ? Demanda Jack.

Je me suis attendu à ce que le questionné ne réponde pas, mais j'ai eu tort.

_ Pour savoir si tu as de l'argent ou autre il faut bien le « demander » d'abord, fit l'inconnu d'un ton colérique mais empli de sarcasme.

C'est psychologique, sans doute, mais comme le groupe s'est amassé autour de lui, j'agite les bras pour nous disperser un peu. J'ai toujours eu l'impression que ces cercles denses autour des gens gênent les conversations. Pendant que je fais cela, je vois le regard de l'homme dirigé vers madame Tenira, il ne la quitte pas des yeux. Je fais instinctivement barrière – même si cela doit paraître impoli – et pose à mon tour une question qui me brûle les lèvres.

_ Je ne vous demanderai pas pourquoi vous avez fait cela, cela paraît suffisamment clair. Mais vous rendez vous compte que c'est totalement ridicule ?

Il me regarde d'un air méchant et me dit :

_ Ridicule... Pour des gens comme vous oui. Le mot « survivre » vous paraît ridicule parce que vous n'avez pas besoin de le faire. Pour les gens comme vous tout est facile... Dans ce monde vide je peux mener la vie comme bon me semble. Si ça ne vous plaît pas, je n'en ai rien à faire. D'ailleurs...

Il se lève de sa pierre et essaie de me contourner pour s'approcher de notre hôtesse.

« Même désarmé, qu'est ce qui pourrait m'empêcher de prendre ce que je veux, reprendre mes armes et m'en aller avec de l'argent plein les poches ? »

J'entends alors derrière moi le son d'un fusil qu'on arme, puis je vois un canon passer à côté de mon épaule.

« Ceci, peut être. » fit Oberon dans mon dos.

Leurs regards se rencontrent. J'ignore si Ashran aurait vraiment osé tirer ou si c'est simplement pour essayer de calmer l'homme, mais j'ai senti que ce n'était pas la meilleure solution.

_ Baissez votre arme Ashran.

_ Pourquoi ? dit-il sans cesser de viser

_ Pour ne pas faire comme lui. S'il vous plaît.

Nos regards se croisent, il hésite froidement. Il regarde à nouveau devant lui puis il baisse enfin son fusil. Tout le monde a eu l'air surpris de ma réaction – plus que de celle d'Oberon – mais personne n'a fait de commentaire.

« Écoutez-moi »

J'ai été tenté d'essayer de poser une main amicale sur l'épaule de l'homme, mais il l'aurait sans doute repoussée.

« Je ne sais pas quel genre de « survie » vous avez menée jusqu'à maintenant, et ce n'est pas la question. Si nous étions encore à une certaine époque, j'aurais peut-être pu comprendre votre geste, ou du moins j'aurais eu un motif sensé pour l'expliquer. Mais, dites moi, à quoi bon vouloir tant posséder ? »

Il se retient de me rire au nez, pensant certainement que je suis idiot.

_ Alors être riche ça n'a pas de sens pour vous ? Demandez à cette dame pour voir !

Il pointe du doigt madame Tenira. Je fais à nouveau barrière.

_ Regardez autour de vous, regardez la ville. A présent répondez moi encore : Quel est l'intérêt de vouloir posséder autant d'argent lorsque vous êtes seul ? A quoi vous sert-il de régner en maître bien armé sur un royaume vide ?

Cette fois, il ne répondit pas, je pense que je commence à avancer.

_ Vous parliez de survivre. J'ai déjà dit que je ne savais pas par quel genre de survie vous êtes passé, mais à présent, nous sommes tous des survivants. Tous, nous sommes au même niveau, au même stade, nous appartenons tous à la même échelle sociale : Celle des survivants. Il n'y a plus de distinction.

J'ai fait le tour des regards de mes compagnons, tous sont tournés vers moi, surpris ou simplement d'accord avec moi.

L'air colérique de l'homme s'est effacé. A défaut d'être aussi d'accord avec moi, au moins il est calme. Ashran m'a soudain demandé si je voyais un inconvénient à ce qu'il emmène notre inconnu à l'intérieur. Je lui ai répondu que non, puis il l'a gentiment prié de l'accompagner. Neil n'a rien dit mais il a lancé un sourire avant de rentrer. Jack m'a posé une main sur l'épaule et m'a sourit aussi. Quand à madame Tenira, elle m'a chaleureusement remercié d'avoir été là.

J'étais content de moi et visiblement le reste de mes compagnons aussi.


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Tchoucky
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Dim 31 Aoû - 22:57

Eileen Tenira de Myahault :

Cors et aboiements en harmonie. Bruits de sabots sur le compost. Éclats fauves du soleil à travers les arbres. La respiration du cheval entre les cuisses d'Eileen. Comme un envol.
La bête est encerclée. C'est l'hallali. Les chiens la repoussent vers les chasseurs.
C'est un cerf. Une magnifique ramure. Un roi. Royal même devant la mort. Il faut le voir se débattre et tenter de se dégager. Mais les chiens sont bien dressés, et ne lui laissent aucune échappatoire.
_ Il est beau...
A coté d'elle, la duchesse de Fronsac approuve. En effet, c'est une superbe bête. Un domestique apporte son fusil à Eileen.
_ A vous l'honneur, madame Tenira, lui lance galamment le duc, non sans un élégant coup de son chapeau de chasse.
Eileen ne lui prête pas attention. Elle vise. Le fusil pèse sans peser dans ses bras, contre son épaule.
Au bout de son canon, le cerf. 125 livres de vitalité et de beauté, de fourrure de chair d'os et de noblesse. Au bout de son canon. Le cœur d'Eileen bat à toute vitesse. Sa respiration accélère. Un sourire lui échappe malgré elle. Jouissance intense, orgasmique. Le pouvoir...
Une seconde pour viser. Le doigt sur la gâchette qui se crispe doucement. Détonation, secousse dans l'épaule, dans tout le corps d'Eileen. La vie du cerf est achevée. Il git maintenant sur l'humus, gigantesque, plus beau que jamais dans la mort.
_ Joli tir, Baronne, complimente le duc.
Sans commentaire, Eileen rend le fusil à son domestique. Elle gratifie le duc d'un sourire charmant, mais aujourd'hui, charmer n'a aucune importance. Il n'y a qu'elle, le cheval et la forêt.
_ Rentrez au pavillon, mes amis, je vais chevaucher encore un peu.
_ Êtes-vous bien sûre que ce soit prudent, madame Tenira ?
_ Les bois sont peuplés aujourd'hui. Je ne crains rien.
Le concert des cors à recommencé, saluant la victoire d'Eileen. Une bonne tireuse. Une bonne cavalière. Mais même la réussite n'a pas d'importance, aujourd'hui. Ce qui compte, c'est cette ivresse. Le pouvoir...

Me revoilà dans ma chambre, du moins ce qui était ma chambre quand j'étais la baronne Tenira de Myahault. Je devrais être émue. On vient quand même de braquer un fusil sur moi. On a même tiré. Mais non. Sur le moment, j'ai éprouvé tout au plus de la surprise. D'abord de voir un homme débouler et braquer notre si taciturne Jack. Ensuite de me faire sauver par Siegfried. Mais d'inquiétude, de ressentiment, non. Après tout, hier matin, j'étais en haut de la Tour Majestueuse dans le but de me jeter du haut.
Ça y est, un frisson...
Qu'ai-je vu du haut de la tour, au moment où j'allais me jeter ? Ou plutôt, qu'ai-je cru voir ?
Je chasse le souvenir. Ça ne sert à rien de réfléchir à ce que je ne peux pas comprendre. Et j'ai d'autres choses importantes à penser.
Je verrouille la porte de ce qui a constitué mon espace le plus secret depuis des années. Pour la dernière fois.
J'ai étalé devant moi, sur le lit, toute ma garde robe. Je caresse du bout du doigt la robe jaune que j'avais fait coudre pour l'inauguration de l'usine de métallurgie que j'ai fait construire l'année dernière, pour m'agrandir. Elle est en velours. J'en aime la douceur et la texture.
Au milieu du lit trône ma robe de mariée. Un chef d'œuvre de raffinement élégant et sobre. Digne de la noblesse dont je suis issue. Je n'ai pas grossi depuis mes quinze ans, mais j'ai un peu grandi. Je ne sais pas si elle m'irait encore. Je ne vais pas la réessayer.
Ma tenue de chasse est ce que j'ai de plus souple et solide. J'en ai un peu retouché la coupe hier soir, pour qu'elle fasse plus sobre, moins aristocrate. Il est important que mes compagnons puissent voir en moi ce qu’ils souhaitent y voir. Après l'avoir revêtue, je me tourne vers la cheminée. J'y remets une buche et rallume le foyer. Je laisse le feu prendre, puis j'y dépose une à une mes robes.
Je regarde brûler l'amas de paillettes et de tissus qui a constitué ma vie en essayant de faire le point sur les dynamiques qui structurent la nouvelle communauté à laquelle j'appartiens.
Nous sommes des âmes éparpillées et disparates, privées des repères qui nous ont construits jusqu'à présent. Nous aurions dû retourner à l'état sauvage, mais il y a Siegfried, et l'énergie positive dont il déborde. Il nous a proposé un but, et une structure. Nous nous y sommes fiés parce que nous avions besoin de retrouver une société humaine dans ce monde vide, et l'homme s'est révélé à la hauteur de nos besoins. Obéron continue à se cantonner dans sa position d'observateur réfléchi, et Karell Oriloge dans ses codes de conduite, le silencieux Jack dans sa solitude, mais c'est devenu le réflexe de tout le monde, se tourner vers Siegfried quand on pense « les autres ». Siegfried est le groupe. Et ça, il l'a compris, l'autre.
Le feu est en train de s'éteindre.
Je retourne ouvrir la porte, et sors en la laissant grande ouverte. Je ne retournerai plus dormir dans cette chambre. Elle n'est pas plus à moi que n'est le reste de ce monde vide et dévasté. Si je veux qu'une chose m'appartienne encore maintenant que les cartes sont redistribuées, il faut que je recommence à penser.
Je dois parler à Ashran Obéron. Mais avant, il y a la formalité du nouveau venu à remplir. Ça tombe bien, depuis qu'on l'a fait entrer dans le manoir, Obéron ne le lâche pas d'une semelle. Il n'a pas encore manifesté son intention de cesser les hostilités avec nous de quelque manière que ce soit. Il s'est contenté de rentrer dans le manoir comme Siegfried l'y invitait, et maintenant il marche de pièce en pièce, regardant tout, l'air fermé. Il ne pipe mot. Il garde les lèvres et les poings serrés. Il n'est pas ici en tant qu'invité, mais prisonnier. Il est entré, mû par cette certitude si évidente que même sa fureur et sa haine ne suffisent pas à l'effacer, comme quoi les mondes qui s'écroulent, on ne disparaît avec eux que si l'on refuse d'y renoncer. Dehors l'attendent ses souvenirs, ses regrets, et des fantômes. Ici, les bases d'un aujourd'hui dont personne ne sait s'il a un demain qui va avec, mais dont nous pouvons au moins promettre l'aujourd'hui. On lui impose de renoncer à ses armes, de rejoindre notre communauté. Un prisonnier est quelque chose de trop dangereux. Il faut qu'il choisisse de rester en toute bonne conscience, malgré ce qui lui pose problème. A savoir, moi.
Je les trouve tous les deux dans ce qui a été autrefois le fumoir, Obéron adossé à une fenêtre, surveillant le petit voyou d'un coin de l'œil. Celui ci fait les cent pas dans la pièce, examinant le mobilier, en manifestant le mieux qu'il peut son dégoût, par des soupirs, des froncements de sourcils, des gestes irrités. Il meurt d'envie qu'Obéron lui demande la cause de son rire, et de pouvoir déverser son fiel. Mais son gardien n'a pas l'intention de jouer son jeu. Il se contente d'observer, avec dans ses yeux cette petite lueur qui représente chez lui _ maintenant, je le sais _ l'amusement. Ashran est un homme sur qui il est difficile d'avoir prise, car il n'a que peu d'attache sur le monde. La distance à laquelle il choisi de se placer par rapport au reste du monde n'est pas une armure. Le monde ne le blesse pas, ne l'effraie pas. Il l'intéresse et l'amuse. C'est par là qu'il faut prendre cet homme. Il faut être un sujet d'étude intéressant et amusant. Aussi vais-je lui donner à observer.
Le type que nous avons fait entrer s'énerve de plus en plus. Il a besoin de parler. Mais Ashran Obéron n'engagera pas la conversation. La rage du nouveau venu contre le fumoir à l'abandon bout si fort que je crois sentir des vagues de chaleurs jusque sur mon visage.
Il faut dire qu'elle est très représentative de ma richesse d'Avant, cette pièce. J'y avais fait installer des fauteuils en drap blanc brodés d'or de Gimlague, chacun agrémenté d'un cendrier en marbre. Des panneaux en bois vernis représentant des scènes de chasse ornent les murs. Ils ont été faits sur commande par un peintre de renom, la signature en est bien visible. Notre prisonnier sait visiblement à quoi il a affaire. Il est en train de fixer les panneaux d'un air désapprobateur. Sans la présence d'Ashran Obéron derrière lui, il se livrerait sans doute à quelque acte de pillage ou vandalisme.
_ Madame Tenira ?
Ashran Obéron a enfin remarqué ma présence. Il semble un peu surpris de ne pas m'avoir entendue entrer, et un peu vexé d'avoir été ainsi observé, lui qui d'habitude se réserve le rôle de celui qui observe.
_ Ne vous dérangez pas pour moi, Monsieur Obéron, je voulais seulement discuter avec ce jeune homme.
Le deuxième se retourne à son tour. Je sens son soulagement presque perceptible. L'objet de sa haine est devant lui. Il va enfin pouvoir déchainer sa fureur. Il essaye de composer son expression de manière à ce que son visage ressemble le plus à celui du mépris si le mépris avait un visage. Je ne dois rien exprimer. Soutenir son regard, c'est tout. Quoi que j'exprime, il l'interprétera de manière à confirmer ce qu'il pense de moi. Tant que je ne dis rien, que je n'exprime rien, j'ai les cartes en main.
Spectateur et arbitre muet de la confrontation qui va avoir lieu, Obéron vient discrètement se placer à égale distance de nous. Je suis à l'abri des coups, si le gars veut s'exprimer en acte, plutôt qu'en mot. Mais il ne bouge pas. Mon silence le met en difficulté, comme le faisait celui d'Obéron quelques instants auparavant. Il ne veut pas m'insulter, ou me frapper, il veut me vaincre, m'humilier. Et ça il ne peut le faire seul. Il veut gagner le témoin à sa cause contre moi. Et pour ça, il faut que je fasse quelque chose, ou dise quelque chose, qui justifie l'attaque qui va me tomber dessus. Il est hors de question que je le fasse, hors de question que je porte le premier coup, mais il faut que l'affrontement ait lieu.


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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Dim 31 Aoû - 22:58

_ Commencez, dis-je, sur un ton relativement neutre, mais doux.
_ Que je commence quoi ?
_ Vous avez des choses à me dire. Enfin, pas à moi. A ce que je représente : les riches. Tant que vous n'aurez pas dit ces choses, vous n'arriverez pas à vivre avec nous. Or, nous nous retrouvons seuls dans un monde totalement désert, sans aucune des structures qui nous faisaient vivre jusqu'à présent. Pour l'instant nous pouvons encore trouver dans la ville de quoi subsister à nos besoins, mais Dieu sait combien de temps ça va prendre. A un moment il y aura des décisions à prendre, des choses à faire. Si nous voulons rester en vie, nous avons besoin d'être le plus nombreux possible. Vous avez besoin de nous et nous de vous. Alors réglons la question de votre haine contre moi. Dites moi combien je suis haïssable et pourquoi, ensuite vous vous rendrez compte qu'il n'y a que moi qui vous dégoute à ce point, et que vous n'avez pas besoin de rejeter les autres membres de notre... récente communauté. Je suis la seule à avoir été riche, sur l'ensemble des réfugiés qui sont dans ce manoir.
J'ai parlé trop longtemps. Mon discours l'a d'abord déstabilisé, mais le temps que je finisse, il a réussi à se ressaisir.
_ Pourriture d'aristo ! Vous croyez que vous allez m'attendrir avec vos petits airs amicaux, et que vous pourrez me poignarder dans le dos ensuite ! Ça marche peut-être avec votre bande de sagouins, mais pas avec moi, fillette ! Pas à moi ! Eux n'ont pas vécu dans les bas quartiers d'Altelorrapolis ! Eux n'ont pas eu l'occasion de voir votre vrai visage ! A vous et à toute votre engeance d'exploiteurs et d'affameurs !
Nous voilà partis. Ça devrait être gérable, maintenant, il suffit d'écouter. Je m'appuie sur un des dossiers de fauteuil et continue à soutenir son regard, un masque neutre toujours sur le visage.
_ Alors ? Combien vous avez claqué, rien que pour la déco de cette pièce ? Je suis sûre qu'avec ce fauteuil, j'aurais pu me payer une piaule et manger à ma faim jusqu'à quatre-vingt ans, au lieu de tirer les bourses et dormir dans les hangars ! Ça vous fait jouir, je suppose, d'avoir dans votre salon la piaule et la bouffe d'un pauvre gars comme moi ! Et de rouler dans la voiture qui aurait pu servir à me payer l'école ! Ça vous fait jouir, hein, de penser que de pauvres gars comme moi ont une tête qui fonctionne et demande qu'à servir, mais que l'argent qu'ils n'ont pas pour s'occuper d'elle, vous roulez dedans ! Vous... Vous... Et tous les autres... Vous...
Il n'est pas un orateur. Il n'a pas l'habitude de parler. Ses mots lui échappent. Je vois le profil se dessiner. Enfant des rues, tire-laine... Pour être resté vivant dans la rue, a sûrement dû se mettre sous la protection de plus vieux caïds moyennant services peu recommandables. Être mêlé à pas mal d'histoires pas nettes. Avoir appris très tôt à ne faire confiance à personne, à n'avoir que des ennemis et des alliés, suivant la stratégie du moment, mais être en guerre contre tout le monde, autres voleurs du quartiers, police, riches...
_ Vous estimez, dis-je d'une voix toujours neutre, que mon argent aurait dû être redistribué équitablement.
_ Pourquoi pas ? Qu'est-ce que vous en faites, de tout votre argent, à part vous vautrer dans la soie en vous gavant de pâtisseries ?
_ A rien.
_ Alors pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi est-ce que j'ai dû crever de faim chaque jour depuis ma naissance ? Pourquoi j'ai dû grandir seul parce que ma mère pouvait pas me garder au bordel ?
Fils de prostituée. Et abandonné. Faut que j'en sache plus.
_ Vous en voulez à votre mère ?
_ Ma mère ? C'est bien les riches, ça. Tout de suite à accuser les malheureux ! Vous croyez qu'elle a eu le choix, ma mère ? La patronne voulait me noyer. Un môme dans la maison, ça faisait mauvaise impression au client. Alors elle a ouvert le soupirail de la cave à charbon et elle m'a dit de filer par là.
_ Vous aviez quel âge ?
_ 4 ans. Vous imaginez, un môme de quatre ans, tout seul, dans une rue ?
Il s'épuise. Notre conversation ne dure depuis pas longtemps, mais il n'a pas été habitué à s'exprimer. Il ne comprend pas pourquoi sa haine glisse sur moi comme l'eau sur la cire, pourquoi je ne cherche ni à l'apaiser, ni à l'écraser, ni à prendre le pouvoir sur lui. Il doute.
_ Oui. C'est un miracle que vous soyez en vie.
Si nous arrivons à en faire un allié, il sera un atout majeur. Un homme qui a une telle volonté de vivre, malgré l'adversité ne peut qu'entraîner vers le haut, pourvu que son énergie ne soit pas dirigée contre le groupe, mais contre les obstacles. Mais ne pressons rien.
_ A quoi vous jouez avec moi ? Vous essayez de croire que vous avez pitié de moi ?
_ Quoi que j'éprouve à votre sujet, est-ce vraiment important, pour l'instant ? Et qu'est-ce qui a vraiment de l'importance, là, maintenant tout de suite ?
_ Comment ça ? C'est quoi, cette question ?
_ Une simple question. Vous aviez besoin de me dire votre haine, c'est fait. De quoi avez vous besoin, maintenant ? C'est une vraie question.
Il crache sur le tapis qui il y a quelques semaines aurait permis de racheter le bordel de sa mère et en faire un hôpital.
_ Je n'ai besoin de rien venant de vous !
_ Je sais. Vous êtes clair sur ce point. Je ne demande pas que vous me disiez ce dont vous avez besoin. Je demande ce dont vous avez besoin. Il est important que vous le sachiez.
_ J'ai besoin de tout ce dont j'ai eu besoin pour l'instant. De quoi bouffer, un endroit où crécher qui soit suffisamment bien planqué pour éviter les mauvaises rencontres.
_ Dans ce cas, la cuisine est pleine des victuailles que Siegfried a ramenées de la Tour. Et toutes les pièces de ce manoir, bien que totalement laissées à l'abandon, ont un verrou qui ferme. Vous pouvez en choisir une où vous planquer, et ne vous inquiétez pas, ça ne vous donne aucune dette envers moi, je ne suis plus propriétaire de ce manoir. C'était Avant. Maintenant, il appartient à ceux qui l'habitent.
_ Ah oui ? Alors, vous ne voyez aucun inconvénient à ce que je fasse ceci ?
Il saisit le vase en porcelaine qui trône majestueusement sur la cheminée, et le jette au sol. L'objet se brise en mille éclats. J'estime sa valeur assez importante pour installer l'eau courante à un immeuble insalubre. Il me regarde, espère qu'enfin je trahisse une émotion quelconque. Je garde le visage que j'ai depuis le début de la conversation, et qui lui est visiblement impénétrable. Sa déception est visible.
_ Nous vous proposons de rester. Je dis bien « nous ». Je n'entre pas en compte. J'ai été riche Avant. Plus aujourd'hui. Je suis ce que vous êtes tous, une réfugiée. Ne me regardez pas, avant de décider si vous voulez rester. Regardez les autres. On est tous logés à la même enseigne maintenant.
_ Ben voyons !
Il a à présent un sourire goguenard. Il écrase les fragments de porcelaines avec bonheur et me lance un regard moqueur.
_ Puisque me voilà copropriétaire de cette bicoque, je vais en continuer la visite, et voir si j'y trouve un coin où m'installer.
Il sort. Obéron s'apprête à le suivre, mais je le retiens par le bras, et mets un doigt sur mes lèvres.
Nous entendons la porte de la salle à manger s'ouvrir et se refermer.
_ Vous ne craignez pas qu'il agresse quelqu'un d'autre ?
_ Plus maintenant. Il va chercher d'autres meubles à casser, ça ne fera de mal à personne, et ça lui fera un bien fou. Après, peut-être que Siegfried pourra le convaincre de supporter de se trouver dans la même pièce que moi. Mais il n'attaquera plus personne, il n'en a plus besoin.
_ Si vous le dites, je vais donc retourner...
_ Avant que vous retourniez où que ce soit, je souhaiterais profiter de l'occasion pour vous parler seul à seul. Ça ne vous dérange pas ?
Ma requête le surprend. Et de nouveau, le petit éclat, dans ses yeux.
_ Non, bien sûr, ma chère. Mais de quoi avez-vous besoin de me parler qui ne puisse être entendu que de moi?
_ Hum...
Je fais mine de chercher mes mots. Il s'assied sur un des fauteuils, et je l'imite.
_ Monsieur Obéron, j'ai cru remarquer que vous entreteniez une certaine méfiance vis à vis de l'antérien.
_ Vous êtes une fine observatrice. En effet, il ne m'inspire aucune confiance.
_ Pourquoi donc ?
_ Il est arrivé au bon moment. Comme s'il nous observait et qu'il guettait l'occasion pour nous rejoindre. Bizarre pour le dernier survivant d'une équipe de sauveteurs. Et son histoire me semble incohérente par bien des endroits, bien qu'on ne puisse pas le prendre en défaut.
Il se livre facilement. Mais sans naïveté. Il veut savoir où je veux en venir, et il parle pour me faire parler. Je fuis son regard, et crispe mes mains sur mes genoux, donnant toute l'apparence de la nervosité.
_ Mais, dis-je, vous devez reconnaître que chaque fois qu'on lui demande d'expliquer une incohérence dans son histoire, il donne une explication simple, et très rationnelle. De plus, si l'on reste objectif, son histoire est tout à fait vraisemblable. Nous sommes déjà sept survivants dans cette ville. D'autres ont sans doute été davantage épargnés.
_ Vous me demandez donc de le croire, madame Tenira.
On ne peut pas jouer longtemps avec lui. Il va droit au but. Mais peu importe, c'était prévu.
_ Je vous demande, monsieur Obéron, de me dire si je dois vous croire plutôt que lui, et pourquoi.
_ Si vous me posez la question, c'est que vous doutez.
_ Je vois vos doutes. Et je vous tiens pour un esprit fiable. Cependant, cet étranger nous apporte le salut, ou au moins l'espoir. Deux choses dont nous avons grand besoin, et il faut y réfléchir à deux fois avant de les repousser.
_ Je comprends ça, madame Tenira. Cependant...
Il n'achève pas. Je me penche vers lui et murmure à mi voix.
_ Pensez vous que nous courrions un danger à suivre cet homme ?
_ En toute franchise je l'ignore, madame Tenira. Mais j'hésite vraiment à le suivre.
_ Et moi, je vous demande de le faire, monsieur Obéron. Car si cet homme est un danger, je ne laisserai pas les autres le suivre aveuglément. Je les accompagnerai pour être là, s'il est nécessaire de s'opposer à lui. Bien sûr, vous n'êtes pas tenu d'adopter la même position. Mais j'apprécierais de ne pas être seule.
Il rayonne. Je l'ai convaincu qu'il m'a convaincue, et convaincue d'avoir sur moi un pouvoir non négligeable. Il n'est pas homme à se laisser tenter par le pouvoir, mais il se laisse tenter aisément par le jeu.
_ Eh bien, nous y réfléchirons, madame Tenira. Nous y réfléchirons.


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Hoshi
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Mar 2 Sep - 22:06

Chapitre 6 : Tempête(s)





Jack Keystner

Merci. Je pourrais le dire. Certainement. Je n’ai pas compris. Pas l’attitude de ce nouvel arrivant. Non. Plutôt cette invitation offerte par Siegfried. Faisons confiance. Il est désarmé. Sait-il se servir de ses poings ? Je n’irai pas vérifier…
Il y a aussi cet envoyé. Monsieur Erua. Ainsi nous allons partir. Retrouver la société. Telle qu’avant. La même place. Effacée. Peut-être j’écrirai encore. Nous n’y sommes pas.
Tout de suite, un nouveau survivant est arrivé. Juste. Une question. Survivant depuis quand ? Il semble lutter depuis longtemps. Longtemps avant que la société soit mise à mal. Il est intéressant. Pas sympathique. Intéressant.

Le manoir Tenira est grand. Je ne sais où il a bien pu aller. Hall. Escalier. Portes sur le coté. Des voix. Je m’adosse légèrement contre le mur. La voix de notre nouveau compagnon. Une autre. Moins forte. Madame Tenira. Je ne distingue pas les mots. Juste les voix. Je n’écoute pas. J’observe le sol. Un parquet très verni. Très particulier. Incomparable. Indescriptible. Couvert par un grand tapis qui s’étend dans le hall. Bel ornement.
Bruit de casse. Je lève un peu les yeux vers la porte. L’agresseur a repris la parole. Court dialogue. Bruits de pas. La porte s’ouvre et notre nouvel « ami » sort en trombe. Il n’a pas prêté attention à moi. Il ouvre une autre porte et entre dans une autre salle. Je l’entends farfouiller. Bruit de vaisselle s’écrasant au sol. Ainsi il a décidé de s’amuser. J’ai bien envie d’ouvrir la porte. De l’observer en pleine activité. Différents bruits d’objets brisés. Ou simplement écrasés. Tout ne casse pas. Il semble juste vouloir ranger à sa manière… Je me demande si Siegfried a bien fait de l’épargner quand même. Peut-être… Peut-être…
Je ne l’entends plus. Le décor se détache. Les pleurs.


Encore un matin… Doucement, il se lève, porte une main à sa bouche, baille et s’étire. L’homme se lève, courbé, comme si le poids du monde pesait sur ses épaules. Il s’installe à la table, comme chaque jour, reste un moment assis, puis, comme tiré d’un rêve il réalise ce qu’il fait. Il se relève, d’un pas las et fatigué, et se dirige vers une armoire d’où il sort un pain, et un pot quelconque contenant quelque confiture. Cela posé sur la table, il sort de la pièce, prend un paquet de feuilles qu’il amène à coté de son déjeuner. Tout en avalant sa tartine, il relit, pour une cinquième ou sixième fois, ce manuscrit qu’il trouve toujours incomplet. Mais il n’a pas le temps de rajouter un paragraphe ici, ni là, car c’est aujourd’hui que ce manuscrit sera porté à son éditeur. C’est le premier livre qu’il a écrit et c’est non sans une pointe d’appréhension mais aussi avec un peu d’espoir qu’il relit son œuvre. Quel sera le verdict ?
Jack Keystner l’ignore encore. Il mord une dernière fois dans sa tartine avant de se lever. Il ne finit jamais la nourriture, quand il n’a plus faim, il jette, la gourmandise est une chose qu’il n’a pas comprise. Il se dirige, le pas toujours trainant vers sa chambre où il ramasse des vêtements par terre. Il s’habille comme il fait tous les jours, sans s’occuper de l’impression qu’il dégagera, ça ne l’importe pas. Il attrape une vieille sacoche dans laquelle il range ses précieuses feuilles. Il sort de chez lui en fermant la porte, à clé, bien entendu, d’un geste systématique qui est devenu inconscient pour lui. Il fait trois pas, descend des escaliers puis s’arrête, farfouillant dans sa poche d’où il sort ses clés. Il reste un moment à réfléchir puis se retourne, remonte les escaliers, enclenche la porte : elle est bien fermée. Jack Keystner pense, à chaque instant, même en fermant la porte de sa petite maison. Cela le pousse souvent à faire deux fois la même chose parce qu’il n’y fait pas attention, il pense, c’est tout. Il marche dans la rue, les yeux baissés sur le sol, pourtant il voit tant d’autres choses. Il relève la tête, ose balayer du regard le monde alentour. Des gens avancent aussi, ils semblent affairés, heureux, toute sorte de sentiments sont inscrits dans leurs visages. Jack continue son trajet en observant les passants et en réfléchissant à des tas de choses, comme toujours. Puis il arrive enfin devant un bâtiment imposant. C’est là que se trouve la maison d’édition à laquelle il va présenter son manuscrit. Il sent une vague de chaleur entrer en lui. Il hésite un moment puis pousse un long soupir et entre dans l’immeuble. Après avoir monté quelques étages non sans peine, c’est essoufflé qu’il entre dans ce qui ressemble à une salle d’attente. Elle est vide ; Jack s’avance vers la grande porte qui se trouve au fond de la pièce, certainement le bureau de l’éditeur. Il frappe mais aucune réponse ne vient, il s’assoit alors dans un des fauteuils mis à disposition plutôt confortable. Il sort ses papiers qu’il ne peut s’empêcher de relire encore et encore mais rapidement son regard se plonge dans le vide et Jack Keystner retourne aux pensées et aux rêveries. Une voix le sort de son sommeil éveillé, il revient à la réalité :
_Humm ? Il a l’habitude de dire ça lorsqu’il ne sait pas ce que la personne a dit avant.
_Bonjour monsieur, répète l’homme distingué qui se trouve devant lui, voulez-vous me suivre ?
Jack Keystner ne répond pas, il se lève, lassé, et suit d’une démarche trainante l’éditeur dans son bureau. L’homme s’assoit derrière un superbe bureau et l’invite à faire de même dans un des deux fauteuils placés de l’autre côté. Il se laisse tomber dedans et regarde son interlocuteur avec un regard simple, attendant la question habituelle, selon lui, des éditeurs. Il n’a pas besoin d’attendre longtemps.
_Alors, que voulez-vous, monsieur … ?
_Keystner, il complète, je voudrais vous soumettre mon manuscrit… Il farfouille un moment. Voici.
L’éditeur attrape les feuilles et observe lentement les lignes écrites avec une écriture rapide, ponctuée de taches par endroit, un travail, juge-t-il, qui promet déjà des surprises, et peut-être pas particulièrement agréables.
-Bien, il dit finalement, soyez sûr que je lirai votre manuscrit avec… grand intérêt, il finit avec une pointe d’hésitation et une légère once d’ironie.
Il se lève et poursuit :
_Je vous enverrai un courrier dès que j’aurai pris une décision.
Jack Keystner se lève à son tour, sert la main de l’homme et se dirige en trainant les pieds sur le parquet flambant neuf et verni vers la sortie. C’est pour lui, il espère, le début d’un avenir intéressant. Il espère…


Un craquement. Je me retrouve adossé contre le mur. J’ai légèrement glissé. Un instant d’oubli. La porte de la salle à manger, ouverte. L’agresseur, devant moi. Pas un mot. Un seul regard. Il s’en va. Il monte les escaliers. Disparaît dans un couloir.

Léger bâillement. Le temps de retrouver un peu mes esprits. Je me redresse. Jambes un peu chancelantes. Un pas. Deux. Trois. Ca y est. Je suis reparti. Pieds traînants légèrement. Coup d’œil dans la salle à manger. Très belle décoration. Je pars. Je suis son chemin. Monte les escaliers. Tourne dans le couloir vers lequel il est allé. Des portes. Nombreuses. Un tapis déroulé le long du couloir. Sur le parquet brillant. J’avance. Une porte ouverte. Il est surement dans cette salle-là. Je glisse un regard rapide. Vide. Il en est déjà sorti. Il ne l’a pas réaménagée. Je continue alors. Encore des portes. Craquement. Derrière une porte fermée. Est-ce lui ? Je m’approche un peu. Stupide. Il ne parle pas tout seul. Je ne peux être sûr. Ma main se pose sur la poignée. J’ouvre. Et non. La porte s’ouvre sur monsieur Erua. Il se retourne rapidement. Confusion.

_Heu… Veuillez m’excuser… Ce n’est pas vous que je cherchais.

_Il n’y a pas de problèmes.
Air un petit peu agacé. Quand même.

Je referme la porte. Continue mon chemin. Un craquement. Un bruit sourd. Cette fois-ci j’en suis sûr. J’ouvre cette nouvelle porte. Il est là. C’est une chambre. Enfin, il n’y a pas de lit. C’est plutôt un salon. Une petite table. Des fauteuils. Un meuble ressemblant à un buffet. Sans verroterie. Sans couverts. Et une armoire. Explosée. C’est lui qui l’a fait. Notre nouveau « compagnon ». Un soupir. Et maintenant ? Que va-t-il détruire dans cette salle ? Encore un soupir. Il se retourne. Il me voit.


_Tu vas me suivre longtemps ? Il me dit.

_Heu…
Je cherche mes mots
_Sans vouloir vous importuner…
Je sais bien que je le fais quand même. Il est hostile.
_Je me demandais si vous aviez besoin de quelqu’un pour faire la visite…
Excuse.

_Je suis ici chez moi, c’est la baronne qui l’a dit. Au même titre qu’elle. C’est ironique, hein ?
Certainement… Je ne saisis pas ce qui est drôle.
_Je suis ici chez moi, il reprend, donc je n’ai pas besoin de visiter.

Je ne réponds pas. Je réfléchis sur l’ironie qu’il a évoquée. Ca doit lui plaire de se trouver dans une si belle maison. Moi de même. Ce n’est pas avec ce que je gagne que…

_Bon, alors !
Je sors des pensées. Il attend.
_Tu vas rester ici encore longtemps ?

Il avance vers moi. Je lui bloque le passage. Il ne peut pas sortir. Il s’énerve.

_J’ai pas encore trouvé une chambre qui me plait, alors dégage, que je continue ma visite.

Petit rire intérieur. Je ne peux m’en empêcher. Je sais que ça va l’irriter. Mais c’est trop tard.

_Je croyais que vous n’aviez pas besoin de visiter…
Je devrais me taire…

Regard furieux. Il m’attrape par le col de chemise. Il va me frapper. Je le sens. Mais non. Il me pousse. Simplement.

_Je vais trouver une chambre qui me convient, si ça te plait pas, tu peux t’en aller. J’habite ici ! J’habite ici !
Il semble éprouver une joie certaine à dire ça. Pourquoi pas.

Il sort. Continue dans le couloir. Ouvrant les portes. Une à une. En faisant un bruit certain à chaque ouverture. Je le suis. Il le remarque. Il se retourne. Encore le regard furieux.

_J’en ai marre que tu me suives, laisse-moi visiter ma maison tranquillement !

Il prend un air menaçant. Sourire intérieur. Encore une fois. Je ne peux retenir les mots.

_Il me semble que j’habite ici aussi, dans ce cas, monsieur. Et j’ai donc aussi le droit d’être dans ce couloir et d’avancer dans cette direction.
Tais-toi. Tais-toi Jack.

Il me lance un éclair. Il est furieux. Mais s’il en vient aux mains. Il aura des représailles. Je n’aime pas profiter des situations comme ça. Mais il est intéressant. Pourrais-je le pousser plus loin ? La question me tiraille.

Il se retourne. Faisant un bruit démesuré avec ses pieds. Il s’arrête devant une chambre.

_Ah, pas mal ! Pas mal !
Il dit cela en semblant s’extasier. Amusant.
_Bon, je m’installe ici.

Tentant. Très tentant. Il entre. Je le suis. Il se jette sur le lit. Pose ses pieds sur les draps propres. Chaussures sales.
Un regard. Soupir. J’ai mis au défi sa patience. Je le sens. Bientôt il ne se contrôlera plus. Moi non plus. Sentiment exaltant. Celui qui empêche ceux qu’il a contaminé de lâcher le bout de lard. J’en ai parlé dans mon second bouquin. Je sais bien comment ça finit. Pour l’avoir observé. Il ne faut pas en arriver là.

_Humm…
Voix assez gênée.
_Puisque vous avez trouvé une chambre à votre aise... Je vais vous laisser…

_C’est ça, il répond.

Je sors de la chambre. Sans oser lui tourner le dos. Sans oser le regarder. Gênant. Je ferme la porte. Remonte le couloir.

C’est la première fois. Ce sentiment s’est emparé de moi. Cela ne me ressemble pas. Peut-être que d’avoir ignoré la compagnie des autres avait entravé ce bien-être. Maintenant. Il a explosé ses chaines. La compagnie. La compagnie. Ce n’est pas désagréable.
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Lysander
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Sam 6 Sep - 0:36

Ashran Oberon

Depuis la conversation avec la baronne , sans arrêt, il ne fait que penser à ça.
Le silence, je l'avais gagné, il semblerait que je l'ai reperdu. Mon esprit était en paix: plus besoin de suivre d'ordre, plus besoin de se méfier. De plus le nouvel énergumène qui nous a rejoint s'amuse à tout détruire. Ce qui me chagrine dans cette histoire, c'est que le vandale a choisi la chambre du manoir à côté de la mienne pour succomber à ses pulsions.

J'aurais dû le flinguer quand j'en avais l'occasion.

Et puis zut, tant pis pour les beaux projets de Siegfried ! Je peux encore me rattraper, cela serait d'utilité publique et ça éviterait qu'il massacre ce manoir. Je me redresse, récupère un vase qui traîne sur la commode, ouvre la porte.

Dans le couloir, Jack ne fait pas attention à moi. Un truc m'échappe, il n'est pas comme d'habitude.

Du bruit. Morceau de chose que l'on écrase par terre. Discrètement, j'entre dans la pièce. De dos, Colin reste immobile. Soudain, il se retourne, la cicatrice à son cou parait énorme, comme un collier qu'on lui aurait imposé de force et qu'on aurait pas pris la peine d'ouvrir pour lui mettre.
Le vase toujours dans la main, Ashran a une hésitation, il entend quelque chose voler, comme des dizaine d'oiseaux. Colin , les yeux grand ouvert, a le regard vitreux et murmure.


_ La mer, elle arrive, je....
Il n'a pas le temps de finir sa phrase que la voix de Eileen retentit dans tout le manoir. Le son est relayé par des haut-parleurs habilement dissimulés dans le mur. Sa voix trahit une légère panique.


_ A tous les résidents du manoir, rejoignez-moi sans poser de question dans la salle a manger, c'est important, je vous demande de faire vite !


Colin est de nouveau lui même, il me bouscule , me faisant presque tomber. Son air vulnérable s'est envolé comme neige au soleil, le vase que j'ai dans la main s'écrase lourdement sur le tapis, je m'élance dans le couloir à la suite du perturbateur, au loin on entend des bruits de pas et des portes qui se ferment.


Ils sont déjà tous dans le salon quand nous arrivons. La baronne a un air grave, Siegfied est nerveux, son visage est diffèrent, Neil reste imperturbable, Karell est assise en tailleur les yeux fermés, et Jack parait plus vivant qu'il ne l'a jamais été.


_ Une tempête approche, une TRÈS grosse tempête ! Si on reste ici , je ne pense pas que l'on sera à l'abri, veuillez me suivre. Le manoir possède une chambre forte en cas d'agression, il devrait pouvoir nous protéger.

_ Attendez une minute ! Si il y a bien une ville où nous sommes en sécurité, c'est bien Altelorrapolis ! Je refuse de m'enfermer avec vous plus que de raison, les tempêtes, c'est moi qui les crée ! Allez tous mourir ! Moi je me barre !

_Colin !
La voix de siegfried retentit, c'est la première fois que je l'entends crier.
_ Je passe vos derniers mots ; mourir, on le risque tous, y compris vous, je ne vous rappellerai pas la puissance des tempêtes. Si tout était normal, évidement, nous n'aurions rien a craindre ; mais je vous rappelle qu'étant donnée la situation dans laquelle nous sommes, les boucliers climatiques sont hors service ici, et sûrement partout ailleurs, hormis Antera.

_ Ça reste a prouver.

_ Qu'insinuez-vous, Monsieur Oberon ? lance Neil, courroucé.

_ Excusez moi je ....
Karell n'a pas le temps de finir sa phrase que Eileen empoigne par les cheveux le rebelle, et enclenche le mécanisme d'ouverture de la chambre forte dissimulée derrière la grande bibliothèque. Dehors, le vent souffle de plus en plus fort. On entend la pluie s'abattre avec force dans le jardin et sur les toits, des coups de tonnerre se font ressentir, ils sont menaçants, très proches.

_ Laissez-le donc partir, si il tient tant que ça, fulmine Ashran.

_Dépêchons-nous, hurle Neil, pour couvrir le tumulte des éléments.

_ Attendez, on ne peut pas !
La panique empêche la jeune femme de finir. Un éclair surpuissant illumine la pièce. Le son est assourdissant. Toute la troupe est sonnée. Tout le monde se hâte de rentrer dans le petit bunker.


Le silence, parfait, pur, quasiment religieux est établi dans la pièce obscure. Un petit faisceau se forme, s'ébroue, s'étend.

La pièce est petite, les murs sont en métal ou autre peut-être, on n'entend rien de l'extérieur. Je n'entends rien du tout, la précédente déflagration m'a complètement assourdi.

Personne n'ose rompre ce silence. On attend, on s'observe. Finalement la voie de Karell ramène tout le monde à la réalité:

Karell : _Vous pensez que c'est terminé ? Comment ça se fait que je n'entends rien ?

Eileen: _ C'est normal. Cette pièce est conçue pour être inviolable et assurer la sécurité de ma famille !

Colin: _ Comment saviez-vous que la tempête arrivait ???

Siegried: Peu importe comment elle l'a su, l'essentiel est que nous soyons tous en vie grâce a elle ! Cessons donc ces querelles.
Son ton est moins sûr, on a plutôt l'impression qu'il cherche à se rassurer lui plutôt qu'à calmer le groupe.

Son calme n'est qu'apparent, je ne dois pas être le seul à avoir remarqué les gouttes de sueurs. Ce qui est déroutant, c'est de ne rien entendre alors que les éléments se déchaînent à l'extérieur, comment allons nous savoir quand ce sera terminé ?

Jack: Je suppose qu'il suffit d'attendre. Bien qu'on ne s'en soucie plus, les tempêtes sont rarement très longues .....

Colin: Bien voyons , et en attendant on joue aux cartes ? Dès que je peux, je me barre.

Ashran: Quand vous voulez ....

Siegfied: Assez ! Cette attitude ne nous mènera nulle part ! Faites cesser ça !

Eileen: De quoi parlez vous ? La pièce est totalement hermétique ...

Neil: Je vais essayer de voir où ça en est ..

Eileen : La porte se verrouille toute seule, elle ne pourra être ouverte que dans cinq minutes.

Colin : Vous nous avez toujours pas dit comment vous aviez su que la tempête arrivait ?

Karell : Peu importe. J'espère juste que la ville a bien supporté la tempête, et que le phare qu'on a eu tant de mal a construire tous ensemble est encore sur pied !

Eileen: Oui , et que personne n'était dehors à ce moment là. Il faudrait sortir Siegfried d'ici, il n'a pas l'air bien.

Ashran: Comment peut on voir à l'extérieur de cette salle ?

Eileen: Comme je le disais , il faut attendre, une fois que la porte sera déverrouillée, nous pourrons sortir.

Colin: Ça ne nous explique toujours pas comment ...

Siegfied: Ça va aller. Il le faut bien. Disons que je suis un peu oppressé, il ne faut pas vous inquiéter ...

Neil: Ho ! Je crois que la porte est déverrouillée, il me faudrait de l'aide pour l'ouvrir.


Jack, Ashran et Neil, tirent la porte. Celle-ci résiste, semble plus lourde qu'elle n'y paraît. Derrière flotte une sorte d'impatience. Tout le monde est tiraillé entre inquiétude et curiosité. Un faible courant d'air frais s'engouffre dans la pièce. La porte complètement ouverte dévoile la salle à manger intacte ; néanmoins, en tendant l'oreille, on perçoit un sifflement, proche. Le gros de la tempête est bien fini, mais une sorte de vent souffle. Tout le monde avance prudemment à travers la pièce. Siegfried reprend un peu de contenance et prend la tête du groupe, tout le monde le suit.


Quand ils pénètrent dans le vestibule de l'entrée, ils découvrent que le manoir n'a pas si bien résisté. Ils ont eu beaucoup de chance, mais une grande partie du toit n'est plus, ainsi que toute l'aile ouest. Plus aucun étage, comme si une armée de Colin en colère avait fini le boulot.


Les yeux ébahis, Karell se retourne vers la baronne qui ne laisse rien transparaître. Jack pour une fois, semble être parmi les mortels, son visage reste figé dans une expression de surprise permanente. Neil ne dit pas un mot. Je regarde Siegfried, il hausse les épaules, ne sait que dire.


J'observe la ville, ravagée, comme si un grand couteau l'avait coupée en deux. Une partie complètement balayée, l'autre intacte, irréelle dans sa fantomatique présence.


Dernière édition par Lysander le Lun 8 Sep - 23:16, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Dim 7 Sep - 12:34

Neil Erua


« Bon, ben ça n’a pas loupé, dis-je. Votre phare est complètement hors d’état. Si vous voulez mon avis, nous devrions partir avant d’avoir à encaisser une nouvelle tempête, et avant de risquer que les débris de la ville nous tombent dessus ».

J’ai connu des conversations plus gaies, au dîner. Mais il fallait rompre le silence, autour de cette grande table du manoir qui n’a pas été détruite par la tempête. Malgré une partie du manoir complètement hors d’état, cette pièce semble restée comme neuve, et a la disposition classique d’une table d’aristocrates. Très longue, et dont la nappe ne couvre pas totalement le bois, de sorte que, même si c’est un bois très cher, la nappe n’en paraît que plus chère encore. C’est le genre de table où l’on n’ose généralement pas manger. Sauf aujourd’hui.
Il est déjà dix-neuf heures trente, et personne n’a desserré les dents depuis que nous sommes allés inspecter le phare ravagé par le vent et les débris des bâtiments alentour. La destruction d’une partie de la ville a complètement découragé ceux qui se réjouissaient de la facilité avec laquelle, au moins, nous pouvions évoluer dans Altelorrapolis pour trouver vivres et matériel ; et agacé ceux qui ne se faisaient plus d’illusions.

« Les plaines qui entourent la ville, et par lesquelles nous devrons passer, sont un endroit sûr comparé à ces immeubles à cause desquels le vent passe à toute vitesse dans les rues. Il faut que l’on parte, maintenant.
_Neil a raison, continue Siegfried. Ça ne sert à rien de rester là comme s’il n’y avait rien d’autre ailleurs ».

L’aristocrate semble croire que je ne vois pas qu’elle me fixe, bien que de profil. Mais elle ne parlera pas. Elle fait confiance à Obéron pour exposer son point de vue à sa place; elle semble attendre de lui qu'il fasse valoir le fait qu'il faut se méfier de moi, avant que l'on parte. Seulement…

« Antera ou pas Antera, finit par dire ce dernier, on ne peut effectivement pas rester moisir ici. On doit partir. Rapidement ».

Seulement on ne peut effectivement plus rester. Et Oberon le sait. Siegfried le sait. Même Colin semble le savoir. Quant à Jack, il ne dira rien. Ni Karell. Pourtant, du bout de la table, je vois cette dernière ouvrir la bouche.

« Attendez, dit-elle, on ne peut… On ne peut pas partir comme cela, il faut… Il faut d’abord être sûr qu’il n’y a plus personne dans Altelorrapolis.
- Je suppose, dis-je, que le phare était tout de même assez voyant pour que quelqu’un l’ait vu. Êtes-vous sûre qu’il soit nécessaire de sillonner une capitale à moitié en ruine pour trouver un éventuel inattentif ?
-Mais le phare a été détruit, répond-elle. Si cela se trouve, il reste du monde… »

Que voulez-vous répondre à ça ? Il est pourtant clair que si elle dit ça, c’est pour qu’on ne parte pas. J'ignore pourquoi elle ne le veut pas, mais c'est flagrant. Dans l’Ordre, on réglait ce genre de problèmes…

« En dehors de cela, Neil, il y a le reste. On ne peut pas réduire la pertinence d’une proposition à celle du but de l’énonciateur.
_Oui, monsieur le précepteur, répond le jeune homme ».


En fait, on ne les réglait pas.

« Soit, je prendrai moi-même le quart Nord-Ouest de la ville. Je le fouillerai de fond en comble, dis-je.
- Alors je prendrai le Sud-Est, répond Obéron.
- Puis-je explorer la partie Nord-Est ? Demande Karell. J’habitais là-bas. Je pourrai repasser chez moi avant de partir.
-Soit, réponds-je.
-Moi, dit Siegfied, je préfère rester ici surveiller Colin.
-Alors, continue Jack tandis que, dans un mouvement de surprise, chacun se tourne vers lui, je prendrai le dernier quart.
-Vous ? Hé bien… Ok. Nous commencerons demain matin à la première heure
-Attendez! La voix de l'aristocrate, qui était partie en cuisine entre temps, retentit. Moi, je ne fais rien. Je peux accompagner Jack.
-C'est vrai, continue Colin, ça nous ferait des vacances
-Non, non, répond Jack, j'aimerais m'aérer un peu. Seul. Cette battue en sera l'occasion.
-Êtes-vous inconscient? S'exclame Obéron. Les ruines de la ville s'effondrent, supposez que vous soyez distrait un moment, lorsque des débris d'immeubles menacent de tomber, et que vous ne les voyiez pas venir...
-Laissez-moi vous accompagner, dit la baronne.
-Je pense, madame, dis-je, que nous devrions le laisser y aller seul comme nous, nous y allons seuls. La partie Sud Ouest a été bien dégagée par la tempête. Si Karell a droit à une virée seule dans les restes de la ville, Jack doit y avoir droit aussi. Et puis vous connaissez le manoir mieux que Siegfried. Si jamais il a besoin de quelque chose, vous serez plus utile ici qu'en ville».

Certes, l’écrivain ne me semble pas tout désigné pour une mission de ce genre, mais de toute façon, l’idée de prendre la partie Sud-Ouest vient de lui. Il s’y investira peut-être. La partie Sud-Ouest…

Le jeune homme quitte le bureau de son précepteur, pour sortir du vaste bâtiment A des locaux de l’Ordre d’Altelorrapolis, et remonte en direction du Nord-Est, vers le centre de la capitale. L’Ordre occupait jusqu’alors un quart de la ville. Malgré sa localisation précise, il comptait plus de membre que la religion dominante de certains pays. En réalité, peu de gens savaient précisément en quoi consistaient les tenants et aboutissants de l’enseignement de l’Ordre…

La partie Sud-Ouest était celle de l’Ordre. Il n’y aura sans doute rien, de toute façon, à trouver là bas. L’écrivain s’en sortira très bien, même s'il y passe son temps dans les nuages. L'aristocrate ne semble pas d'accord. Mais elle acceptera, je le sais.

"Soit, dit-elle enfin".

Comme prévu, nous partons le lendemain, chacun de notre côté, dans les rues désertes de l'ancienne capitale, trois d’entre nous restant au manoir. Du côté Nord-Ouest, j’arpente les rues vides et mornes sans grand espoir d’y trouver qui que ce soit. La ville est sale et grise. On imagine souvent les rues désertes comme couvertes de saletés qui lévitent de temps en temps au gré du vent. La tempête les a toutes balayées. Par "vides", il faut comprendre "vides". Même les conteneurs servant à jeter les ordures ne sont plus accrochés à leur support métallique. Les habitations sont devenues inhabitables ; certaines ont même été détruites. Il me faut parfois crier que je suis là, attendant que quelqu’un sorte ou non, pour éviter de passer au peigne fin chaque immeuble. Cela devra bien suffire.
Il n’y a sans doute plus rien à Antera. Mais c’est par là que nous devons aller. A quoi bon tenter de leur expliquer ? Ils ne comprendraient pas. Personne ne peut comprendre l’Ordre, parce que personne ne cherche à le faire…

… Mais Neil Erua savait parfaitement en quoi ils consistaient. L’ordre était une fusion entre la foi en la raison et la foi dans la religion dominante d’Altelorrapolis et de tout le continent. Les pratiquants de cette religion ne croyaient en somme qu’à un déterminisme des événements, dû à un déterminisme originel ; ce qui lui donnait son statut de religion. Pour l’Ordre, ce déterminisme originel était l’axiôme d’où pouvait partir toute démonstration. En tant qu’école philosophique, l’Ordre se proposait d’établir une théorie de ce qu’il se passait, de ce qui allait se passer, et de ce qui pourrait et devrait se passer alors. De par sa semi-nature religieuse, l’ordre enseignait des choses précises, pouvant sembler dogmatiques. La philosophie se heurtait à des questions sans réponse car elle ne se prononçait pas sur une éventuelle vérité de base ; mais l’Ordre, lui, avait fait son choix en la matière. Toutefois, en tant que courant philosophique, il envisageait la possibilité de se tromper. On y enseignait donc que pour toute décision importante, il valait mieux faire ce qui était raisonnable, plutôt que de favoriser ce que l’Ordre concevait comme rationnel. Ce qui était raisonnable, c’était de ne pas s’encombrer de certitudes trop ancrées.

Pourtant ma décision est raisonnable. Ici, nous sommes perdus. Si je pouvais apporter mon aide pour une tentative d’arranger les choses, même de la part de Colin, je le ferais. Mais personne n’a d’idée si ce n’est moi. J’estime légitime de tout mettre en œuvre pour que chaque idée soit menée à bien. Ils ne voient pas ce qu’ils prétendent regarder autour d’eux. Il ne coûterait rien d’essayer. Il ne coûterait rien de plus d’essayer que de tenter sa chance dans cette ville dévastée, dépeuplée, déserte. Ils voient dans cette ville morte le fantôme d’un siège de la civilisation. Moi, je n’y vois rien, car il n’y a rien à y voir. C’est pour ça que, dès que nous aurons des provisions, il faudra tout essayer.
Me revoilà en train de courir, après je ne sais quelle chose, quasiment à ma propre rencontre, en direction du Sud Est. Je suis dans la direction opposée de celle où nous devons aller. Cette battue nous retarde. Elle est légitime, elle aussi, mais elle nous retarde. Enfin, cet autre qui court, il m’attendra. Si j’ai raison, si j'ai réellement le choix de ce qu'il va se passer, alors les faits m’attendront.
Eux partent du principe que leurs axiomes sont les bons, donc que les autres sont faux ; et c’est pourquoi ils ne comprendraient pas…

Mais une chose était certaine, pour l’ordre. Un jour, pour une raison x ou y, le déterminisme voudra que l’humanité semble condamnée à disparaître. A ce moment là, seul un certain nombre de personnes sera habilité à agir. Mais le nombre de cas possibles serait trop grand. Alors, il serait nécessaire qu’une seule de ces personnes puisse voir ce qu’il faut voir quand il faudrait le voir, et sache au bon moment ce qu’il faudrait savoir. Cette personne serait l’élu, et aurait le choix de ce qu’il devrait se passer ensuite.
Neil Erua se rappela un jour où il parlait au précepteur de l’Ordre.
« Qui sera cette personne, monsieur le précepteur ?
_Bof, répondit le précepteur, sans doute quelqu’un de spécial. Enfin, d’assez spécial pour voir ce que les autres ne voient pas. C'est-à-dire, peut-être extralucide, peut-être complètement fou, ou simplement inconsciemment perturbé par le contexte socio-politique dans lequel il évoluera ».


Peut-être suis-je surréaliste, peut-être. Mais ne le sont-ils pas, eux? Jack et Karell vivent plus ou moins dans leur monde, faisant abstraction des inversions de tendances qui doivent avoir lieu maintenant, Obéron et Siegfried sont très bien, mais ils me semblent bien frileux, pour une ville où tout s'écroule. Quant à la baronne et à Colin, ce sont les pires. Eux ne sont pas bien différents l'un de l'autre, et songent encore à des rapports de puissance malgré qu'on soit les seuls survivants d'une ville morte, qui va... Qui va bientôt être ravagée par une tornade.
J'aperçois au loin une masse poussièreuse qui s'approche de la ville. Elle sera là dans une semaine. Ce n'est pas tout. Sous mes pieds, le sol se met à trembler. Je m'attends à ce que le sol craque à tout moment, mais les tremblements cessent tout d'un coup. Comme pour appuyer le caractère instable de l'instant présent, le poteau indicateur le plus proche de moi s'effondre, manquant de m'écraser. Mince, à la fin. Faut qu'on parte d'ici, et vite! Je dois rentrer prévenir les autres, même s'ils ne comprendraient pas, même si ils ne m'écouteront peut-être pas.

… Ils ne comprendraient pas que je suis peut-être l’élu.
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Kallisto
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Mar 9 Sep - 16:29

Karell Oriloge :


Les nuages de la tempête ne se sont pas encore tout à fait dissipés. Il y a tout de même ça et là quelques rayons de soleil qui percent le ciel et illuminent des parcelles de la ville.
Le lieu est silencieux, sans aucun bruit, ni même celui du vent. Je n’ai plus réellement l’impression de marcher, mais plutôt celle de flotter au-dessus du sol.
J’espère que la jeune demoiselle s’est trouvée un abri durant le déluge. Ce n’est pas la peine de m’inquiéter pour elle. Un des membres de notre petit groupe la rencontrera sûrement, à moins que ce ne soit moi.
Ma maison se trouve encore à quelques centaines de mètres, et je n’ai pas vu une seule âme dans ce décor à demi effondré.
Cela peut paraître étrange, mais il me semble que cette soudaine tempête a ôté toute la tension, tout le désespoir, toute trace de sentiments lourds à porter de cet endroit, afin de n’y laisser qu’une incommensurable sérénité.
Le chemin est jonché de pierres venant des habitations alentours, de végétation emportée par le souffle, d’objets naguère gardés en intérieur.
J’aperçois de loin le mur de la maison. Le toit a disparu, le jardin potager également. Seule cette petite demeure tient de toute sa droiture.
Je pénètre par ce qu’il reste du porche d’entrée. Sans sa couverture de tuile et de bismuth, je découvre l’intérieur du logis sous un tout autre angle.
Heureusement, Père avait demandé aux ouvriers de nous creuser une grande cave, afin de pouvoir y travailler sans être dérangé, de stocker son matériel et ses marchandises, d’y entreposer tout ce qui nous était précieux.
La trappe d’accès est cachée dans la chambre de Père, sous un tapis. Mais maintenant, cette pièce est à ciel ouvert, et seul le lit de bois massif n’a pas réellement changé de place. Le parquet est toujours en bon état, et je trouve sous le pan d’un mur effondré l’ouverture de la cave.
Le générateur de courant de secours fonctionne toujours, et fait luire l’obscurité du sous-sol, intact. La porte du bureau de Père est toujours fermée, comme s’il y était encore enfermé.
Je me dirige vers les placards incrustés dans la pierre et en sort mon bagage de cuir : un grand sac de voyage où je pourrais y mettre quelques effets personnels, si j’en trouve au rez-de-chaussée.
La réserve des objets importants à nos yeux, à Père et à moi, est en aussi bon état que le reste de la cave. Je laisse mon regard arpenter les étagères et les planches suspendues au plafond.
La mauvaise saison n’ayant pas encore commencé, j’avais laissé mon manteau en drap de laine ici. Autant l’emporter avec moi. Je ne connais pas la cité où Monsieur Erua nous emmène, il vaut donc mieux faire preuve de prudence.
Je découvre une pile de linge de rechange, qui, faute de place dans ma chambre, avait été conservée ici. Je la trie avant d’ajouter le strict nécessaire dans mon bagage. J’ai une chance insolente dans cette infortunée situation.
Une malle au fond de la pièce attise étrangement ma curiosité, alors que j’étais sur le point de partir. Je ne reviendrais peut-être jamais ici, autant rester dans mon environnement familier encore un peu, un tout petit peu.
Je remarque tout d’abord un carnet défraîchi, quantité d’anciennes diapositives, mes livres d’instruction, ainsi qu’une boîte bardée de fer commençant à rouiller.
Des souvenirs me reviennent en mémoire, comme des bulles de savon, qui volettent dans mon esprit avant de s’effacer.

« Un conflit s’est déclenché dans le Golfe de Montaullas entre notre nation et celle du Grand Est. Karell, sais-tu ce que cela signifie ? »

La serrure de la boîte contient toujours sa clé. Je la tourne avec délicatesse avant de soulever le couvercle dans un léger grincement.
Il y a un phonofilm à l’intérieur. Je le serre dans mes mains en souriant. Quand je pense que ce petit appareil était couramment utilisé autrefois. Plus personne ne s’en sert guère désormais.
J’ignore si le disque-mémoire renferme encore quelque chose. Je ne peux pas le faire fonctionner ici, pas dans ces conditions. Une idée folle traverse mon esprit : et si je le prenais avec moi ? Peut-être qu’à Antera, je trouverai quelque matériel pouvant l’activer. Je sais qu’il est stupide de s’accrocher maintenant à son passé, mais cet instrument pourrait toujours servir…
Je referme la boîte et la replace dans la malle, avant de me lever. Il ne me reste plus qu’à tenter de chercher ce qu’il me manque parmi ce qu’il subsiste de la maison.
Ensuite, je pourrais me donner pleinement à ma mission de patrouille.
Je regarde une dernière fois la cave, un sourire mélancolique aux lèvres, et éteins le générateur.
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Sam 13 Sep - 17:04

Jack Keystner

Désolation. Je ne m’attendais pas à tant. Même si la tempête a été d’une violence incomparable. J’avance. En silence. Dans ce qui semble avoir été une rue. Semble seulement.
Murs effondrés. Tuiles éparpillées. Des constructions qui se voulaient éternelles. En ruine. Trahissant la vaine espérance de l’Homme. Celle d’avoir son nom à jamais inscrit. Inutile. Inutile.

Je traîne les pieds. Trébuchant au milieu des tuiles. Au milieu des morceaux de murs. Il n’y a rien. Je suis sûr de ne rien trouver. Je le sens. Je suis seul.
J’arrive sur une place. Au milieu, une statue. Brisée. Un héros. Son immortalité n’existe plus. Elle n’a jamais existé. Quoi qu’il arrive. Une pensée vient. Une pensée s’envole. Ephémère. Pour toujours. Statue anonyme. A partir de ce jour. Complainte résonnante. Les pleurs. Ils m’assaillent. Comme les gémissements de la statue. Qui pourtant ne se plaindra plus jamais. Son nom s’est effacé dans les cœurs. Sa mémoire n’a plus lieu d’être. Héros. Désormais reposant en paix. Comme l’inconnu meurt dans son lit. Sans personne pour le regretter.

J’avance. Seul être vivant. Dans la scène désolée. Où la vie est suspendue. L’horloge brisée. Ecrasée au sol. N’affiche plus l’heure. Le temps n’existe plus. La tempête l’a vaincu. Lui. Le temps qui nous emporte. Le temps qu’aucun homme n’avait pu arrêter. Le temps qui continue de couler. Même lorsqu’on ne pense pas à lui. Tout est effacé par lui. Nos corps. Ce que l’on a laissé en ce monde. Même nos pensées. Elles s’effritent et retournent à la poussière. Parce que le temps passe. Sans demander notre avis. Il ne s’en occupe pas. Il se fiche des ornements. Il a raison de tout. Le plus haut bâtiment finira par retourner au sol. Le temps l’emporte. Qu’il ait été bâti par un célèbre architecte. Qu’il ait été bâti par un pauvre artisan. Aucune sorte d’importance.
Seulement. Lui. Le puissant temps. En ce soir. A été devancé. La tempête a tout réduit. Dans sa démence. Même le temps. A l’état de rien.
Et le héros brisé peut sourire. Le temps qui l’a emporté a plié. Mais la satisfaction n’existe plus. Il y a longtemps qu’elle est partie en morceau. Les sentiments ne sont pas éternels. Ils existent tant que le temps l’autorise. Il nous autorise à vivre. Nous sommes là. Survivants. Pourquoi ? Je n’ai pas tellement cherché à savoir. C’est exactement comme si le temps n’avait laissé que nous.

Je bute contre une dalle. Descellée par l’ouragan. Les ornements abandonnés. Tout ce que la main de l’homme a bâti. Tout est en suspend. Comme s’il n’y avait plus rien.

L’homme a besoin des ornements. Parce que c’est sa seule preuve d’existence. Un homme qui ne laisse rien n’aura jamais son nom écrit dans un livre. C’est tellement important… Les nôtres ne seront certainement pas connus. Pas ici du moins. Ici. Le temps a terminé son travail.
Peut-être. Au loin. Y a-t-il des gens ? Je ne sais. Ici. Les noms sont effacés. Les noms de ceux qui n’ont pas eu le temps. Les noms de ceux qui les ont gravés. Mais qui ne seront plus retenu. Parce qu’il n’y a plus personne pour les savoir. Et ainsi les existences inconnues. Fatiguées par le temps. Balayées par la tempête. N’auront comme seule trace dans ce monde le mérite de ne plus être. Ca suffit pour les hommes. Ca suffit pour que ces noms anonymes soient gravés dans l’Histoire. Ils peuvent être fiers. Parce que la vie de ces êtres dont les noms effacés n’auraient jamais dû être reconnus s’est terminée de la manière la plus chaotique qui soit. Tout est bon à prendre. Et parce que nous avons survécu. Jamais. Certainement. Nos noms ne seront retenus. Parce que les noms des survivants restent moins dans les esprits que ceux des disparus. Principe. Les survivants n’ont pas de mérite. C’est comme ça. Ils continuent de vivre. Tant que le temps le permet. Il laisse leurs noms voilés.

Alors. Vivons. Vivons. Peu importe que nous soyons dans le grand livre. Nous vivons. Les hommes vivent pour qu’on se souvienne d’eux une fois morts. Ironie. C’est le souvenir qui compte. Sinon. Il n’y a pas d’existence. Quoi qu’il arrive on appartient au passé. Il y en a si peu qui le savent. Existence. But. Futur. Les hommes regardent vers le futur. Un futur déjà passé.

Souvenirs. Souvenirs. Mon nom. Souvenir. N’appartient déjà-t-il pas au souvenir ? Quel souvenir ? Mon nom n’a pas à être retenu. Le souvenir s’envole.

Je trébuche. Retour à la réalité. Je tourne en rond sur la place. Je suis absolument fasciné. Le paysage effrayant. La scène stagnante. Éveillent en moi une fascination sans égal. Et je m’émerveille. Pendant que le temps semble s’être estompé. Pendant qu’il ne pense plus à nous emmener…
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Dim 14 Sep - 20:08

Eileen Tenira de Myahault :



Et voilà. Ils sont partis. Seule. Encore. Mise au placard comme une inutile. Comme une paria. Il l'a fait exprès, je le sais. Pour que je ne participe pas aux actions du groupe. Pour que je passe pour un poids mort fragile et inutile. L'ordure.... L'ordure... Qu'il crève !
Il a réussi à se débrouiller pour être l'organisateur de cette patrouille. Du coup, tout ce qu'il a fait ou dit contre, qui aurait pu pousser les autres à remettre en question son histoire de sauveteur à la recherche d'éventuels survivants est oubliée. Ils le suivront, quoi que je fasse. Et s'il les emmène en enfer, ils l'y suivront en se faisant juste la réflexion qu'il fait plus chaud qu'on croyait au paradis. Je devrais réfléchir à un moyen de contrebalancer ça. Je devrais réfléchir à une autre façon d'empêcher ce manipulateur de mobiliser le groupe pour son propre compte. Je n'y arrive pas. Je ne parviens pas à mobiliser mes esprits. J'ai juste envie de crier, de hurler. Je suis furieuse. Contre moi-même. J'ai échoué devant ce type.

Je serre les dents. Je suis seule dans mon bureau, Siegfried et Colin sont à l'étage du dessous pour essayer de trier ce qui est récupérable dans le matériel et les provisions qu'on avait rassemblés. Je devrais crier un bon coup, ou trouver quelque chose à bourrer de coup. Ensuite je serais plus calme et j'aurais de nouveau la force de réfléchir.
Mais non. Ça ne suffira pas. Ça ne suffira pas, parce qu'en réalité, je m'en fiche. Je m'en fiche, d'avoir échoué devant ce type. J'essaye de faire semblant que ça a de l'importance. J'essaye de faire semblant que j'existe encore. Mais c'est faux. Je n'existe plus. Eileen Tenira de Myahault, c'est un nom. S'il n'y a plus de monde autour pour reconnaître ce nom, c'est du néant. Je suis fatiguée, fatiguée.
Secoue-toi, Eileen ! Ça fait deux semaines, maintenant. Quelque chose a recommencé, du moins il me semble. Et j'y ai ma place. Du moins il me semble.
Quelque chose ? Deux trois âmes perdues qui se fixent pour but de rejoindre un hypothétique poste de secours pour rejoindre d'autres âmes toutes aussi perdues ? C'est quelque chose, oui. Mais au final, je ne sais pas si j'en veux.
Je veux...
Je veux me réveiller dans ma chambre, tirer la sonnette et qu'Hubert vienne m'apporter mon repas du matin avec les nouvelles dépêches.
Je veux impressionner le conseil par mon ton autoritaire et gracieux.
Je veux chasser avec les nobles.
Je veux rouler à l'arrière de ma voiture dans les rue d'Altelorrapolis.
Je veux que tout soit resté, que tout soit encore là.
Je ne pleure pas. J'ai appris à ne plus pleurer depuis mon mariage. Quand j'ai besoin de donner l'air d'être fragile, je tremble artificiellement, ou je lance des regards. Je ne pleure pas. Et si je ne pleure pas maintenant, ça veut dire que je ne pleurerai plus jamais.
Dans mes mains tremblantes, tremblements non feints, ceux là, je rassemble les dépêches météorologiques rangées dans mon secrétaire.
J'étais souvent amenée à prendre le dirigeable. C'est pourquoi j'avais demandé à ce qu'on m'informe des prévisions météorologiques pour le mois entier. Ces dépêches pourront être utiles si le groupe doit voyager en pleine campagne. C'est pour ça que je les avais consultées, et c'est comme ça que j'ai constaté que la tempête approchait...
Il faut que je les donne à Siegfried, je pense. Il en informera tout le groupe.

Les vitres du manoir sont cassées. Chaque fois que je les regarde, je me fais la réflexion qu'il faut que je contacte le vitrier. J'ai beau savoir qu'il n'y a plus de vitrier, j'arrive pas à m'en défendre.
Comment les autres y arrivent-ils ?
Siegfried, Karell, Obéron, et même ce sale type. Ils parlent d'Antera. Ils s'organisent. Qu'est-ce qu'ils espèrent trouver à Antera ? Il y aura sûrement d'autres survivants. Peut-être même une ville entière, un gouvernement. Une vie. Un truc dans ce style.
Et ça leur suffit. C'est tout ce qu'ils demandent. Comment y arrivent-ils ?
C'est une bonne chose qu'il y ai eu cette tempête. Maintenant la ville est en ruine. C'est rassurant. Tout est normal. Ce n'est plus le fantôme du monde, maintenant, c'est un autre monde. C'est plus facile. Vivre au milieu de cette ville intacte, seule, ça, c'était effrayant. Vivre dans le manoir Tenira, alors qu'il n'y a plus de Tenira qui tienne, ça c'était effrayant. Tout va bien, maintenant. La moitié du manoir est effondrée, de même pour la ville. Ce n'est plus le manoir Tenira, et ce n'est plus Altelorrapolis. Nous sommes enfin libérés de la prison de mort ou nous étions enfermés, nous voilà enfin dans le nouveau monde.
Je devrais me sentir mieux, non ?
Cette ville restée pareille qu'avant me rendait folle. Cette maison intacte me rendait folle. Pourquoi je ne me sens pas mieux ?
Pourquoi les autres y arrivent eux ?
Ils n'ont pas l'air de se rendre compte que le monde est mort. Peut-être qu'il y a des survivants à Antera, et alors ?
Plus jamais il n'y aura les courses de Semalebury.
Plus jamais il n'y aura le carnaval de Langelester
Plus jamais il n'y aura la fièvre des quartiers commerciaux d'Altelorrapolis.
Plus jamais le président ne montera à sa tribune pour saluer les jeunes diplomés.
Karell trouvera peut-être le moyen d'être encore horlogère, et Siegfried d'enseigner. Moi, je trouverais peut-être encore le moyen d'avoir le pouvoir nécessaire pour que personne ne puisse plus me vendre à qui veut.
Mais il n'y aura plus les Septandis au grand parc d'or.
Il n'y aura plus de Septandis tout court.
Il n'y aura plus la chasse.
Il n'y aura plus la bourse.
Il n'y aura plus de firme, plus d'entreprise
Il n'y aura qu'un autre monde, fantôme du précédent, vide, ou il faudra survivre plutôt que vivre.
Pourquoi suis-je la seule que ça rende folle ?
En plus, je ne l'aimais pas, ce monde. Il ne m'a jamais rendue heureuse. C'était un monde où être une femme signifiait être servante ou marchandise. Je n'ai pu y trouver ma place qu'en étant moi-même ma propre vendeuse. Combien de fois ai-je ressenti le besoin de monter en haut de la tour majestueuse pour lui crier mon mépris, et combien je souhaitais que quelque chose vienne l'anéantir afin qu'on en construise un neuf moins vil. On m'a exaucée. Cette ville, vide, intacte. Ce monde vide, intact. J'ai aussi souhaité cette tempête ensuite, je l'avoue. J'ai souhaité que la ville cesse de ressembler à avant. Qu'avant disparaisse pour de bon. J'espérais qu'ainsi je pourrais me tourner vers après. Mais pas moyen.

Pourquoi, moi ?
J'envie ceux qui ne sont plus là pour voir. Ils ont emporté, là où ils sont, des souvenirs de villes fourmilières, de familles réunies autour de repas généreux, d'hommes d'affaire pressés. Ils n'auront jamais vu cette ville vide.
Cette ville intacte et vide. Ce tombeau d'un passé sans mémoire pour en faire des souvenirs. Cette image figée pour l'éternité de ce qui n'est plus. Ce sanctuaire inutile, sans prêtre et sans pèlerin, sans dieux, tous morts.
Quel devoir ai-je de rester pour regarder ça ? Quelle responsabilité ai-je vis à vis de cette ville ? Même si je disparaissais, ils seraient encore sept à pouvoir le raconter, ce souvenir d'elle. Et la reconstruire. De plus, ils n'ont pas besoin de moi. Les prostituées, même bien habillées, n'ont pas leur place dans le nouveau monde.
Je me suis forcée à rester en vie, je m'en rends compte maintenant, parce que je voulais croire que tout redeviendrait comme avant. Mais il n'y a pas de retour. Le monde est mort.
Finis, les rassemblement de visiteurs en haut de la Tour Majestueuse.
Finis, les choeurs d'enfants à l'église.
Finis, les lourds sacs de grains déposés dans la réserve en soulevant de la poussière de farine, et dont le bruit sourd m'évoquait un coeur qui bat.
Le coeur de ce monde ne battra plus. Si on a de la chance, autre chose battra, mais ça, ça demande plus de force que je n'en ai.
Je veux juste rejoindre le reste de cette ville.
J'aurais voulu partir en même temps.
Je me rends compte que mes réflexions m'ont menées dans le parc délabré du manoir.
Je me rends compte, pour la deuxième fois depuis cette semaine, que j'ai le droit de mourir. Complètement. Je sais qu'il n'y a peut-être pas d'Antera. Je sais qu'il n'y a peut-être pas d'Ailleurs intact. Je sais que même s'il y en a un, il ne sera jamais assez intact pour que le monde ressuscite. Mais quand bien même mes compagnons ne seraient que deux, ils survivraient aussi bien avec ou sans moi. Qu'est-ce que c'est moi ?
Je ne suis personne. On me l'a fait comprendre dès mes quinze ans. Je n'existe que s'il y a des gens pour m'acheter. Pour qu'on m'achète maintenant il faut que j'apprenne les règles de ce nouveau monde, et je n'en ai pas la force. Rien de ce que j'ai appris depuis mes quinze ans ne me servira plus.
J'ai le droit de mourir. Puisque je ne suis qu'un bagage. Ils voyagerons plus léger.
Mais si les autres me trouvent morte, ils perdrons l'espoir, or, il est important qu'ils le gardent, sinon, ils ne reconstruiront rien. Mieux vaut que personne ne sache ce que je suis devenue. A la tour majestueuse, on me trouvera. Mais je sais où ils ne penserons pas à chercher. Il y a un boucher, non loin. Sa devanture est cassée, mais le reste de la boutique a l'air intacte.
Je jette un coup d'oeil au manoir. Ni Siegfried ni Colin ne sont en vue. Je pousse doucement la grille du parc, sans faire de bruit, et me dirige vers la boucherie.

Je pense d'un seul coup aux dépêches météorologiques. Je les ai laissées en vues, sur le secrétaires, mais penseront-ils à les chercher ?
Je fais demi-tour et retourne au manoir. Ils sont toujours dans la réserve. J'entends Colin jurer. Je fais attention à ne pas faire de bruit en montant l'escalier. Je pousse la porte de mon bureau. Elles sont là sur la table. Je les récupère et redescend rapidement. J'avise la veste de Siegfried pendue dans le couloir. Je plie les dépêches en quatre et les glissent dans sa poche. Et maintenant, direction la boutique.
Une dernière fois, je traverse la rue déserte. Je ne me suis pas bien habillée pour la circonstance, cette fois. Je porte ma tenue de chasse. Tant pis, mon but n'est pas d'être trouvée.
C'est alors que ça se reproduit.
Comme au moment ou j'allais sauter de la Tour Majestueuse.
Devant la boutique.
C'est énorme. C'est tourné vers moi. Ca se tends vers moi.
C'est... De la lumière. Juste de la lumière. De la lumière dense et compacte. Ça forme... Ça forme une main. Une main géante, gigantesque qui se tend pour me saisir...
Comme sur la Tour, j'ai un mouvement de recul, et puis je réalise que cette chose s'oppose à moi pour la deuxième fois. Je ne la laisserait pas me vaincre. Je fais un bon de côté. La chose se tourne pour me suivre. De l'autre coté. Même chose.
Tu veux me prendre ? Prends moi. Prends moi et anéantis moi ! Je fonce vers l'apparition. Et la traverse comme si elle n'était que de brume.
Je suis dans la boutique, essoufflée. Je regarde derrière moi.
C'est parti. Il n'y a plus rien. Plus rien que la rue déserte. Je ne sais pas ce que c'était. Mais c'est parti. Quoi que c'était, je l'ai battu. J'ai gagné. J'ai gagné.

La chambre froide est encore en état de marche. Je le sais. J'en ai éteint moi-même le générateur à vapeur de froid la première fois que j'ai osé sortir de chez moi. Un des geste absurde que je n'ai cessé d'avoir pendant ces deux semaine : éteindre ce que je trouvais allumé.
Je rebranche l'appareil.
J'ai le droit de le faire. Je n'ai pas de souvenir important en moi qui doivent perdurer. Je n'ai pas de capacité qui seraient utiles aux autres survivants. J'ai le droit.
Je pousse la porte de la chambre froide, y pénètre, et referme soigneusement derrière moi.
Elle est vide. J'en ai retiré les rares quartiers de viandes qui restaient. Le sol est encore sale. Tant pis.
La chambre ronronne doucement autour de moi. De la buée sort de ma bouche. Je m'adosse à une paroi. Puis me couche à même le sol. A présent, je n'ai plus qu'à dormir, enfin.
Je suis si fatiguée.




_ Tu crois que quand on sera grand, on se mariera ?
_ Évidement, qu'on se mariera ! Et on partira faire le tour du monde en dirigeable, comme mon papa et ma maman quand ils se sont mariés.
_ Et on s'installera dans une petite cabane du coté du bantou, là ou c'est sauvage. On fera notre propre farine.
_ Et on s'aimera toujours ? Jusqu'à ce qu'on meure ?
_ Toujours, Eileen. Jusqu'à ce qu'on meure.


Dernière édition par Tchoucky le Ven 14 Nov - 14:12, édité 2 fois
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Silence éphémère
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