Ecritures plurielles

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Les chapitre 17 et 18 de Nimrodh les oubliés en ligne sur le site d'Écritures plurielles !

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 Silence éphémère

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Lysander
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Mar 16 Sep - 21:00

Ashran Oberon:

Le sud de la ville est surement celui qui est le moins abimé, le contraste est perturbant, devant le passé inébranlable, derrière moi le présent incertain et changeant.
Cette histoire de patrouille est une perte de temps, si on était parti plus tôt, nous n’aurions pas subi la tempête et perdu les préparatifs. Maintenant, nous devons tout recommencer, cette ballade, finalement est apaisante.
Je parcours les rues à la recherche de quelque chose d’intéressant. Les vieux quartiers d’Altelorrapolis fourmillent de rues et dédales. La lumière elle-même semble avoir du mal à pénétrer dans ce labyrinthe urbain.
Je ne connais pas bien ces quartiers. En général, revenant de mission, nous étions cantonnés à l’aérogare et les quartiers environnant. Cette ville je ne la connais pas, et ces quartiers déserts, survivant à tout, m’attirent.
Je m’enfonce plus profondément dans les boyaux, montant des escaliers, en descendant d’autres, me retrouve dans des cours intérieures, insoupçonnables. Je continue mon avance, marchant à l’instinct sans but, espérant découvrir quelque chose d’utile.
Perdu dans mes pensées, j’entre sans trop faire attention dans un commerce. En fait, il s’avère que c’est un bar. Je m’installe sur un des tabourets, regarde en face de moi les nombreuses étagères fournies en bouteilles diverses, entamées ou encore pleines. Je me penche, attrape la première bouteille que je trouve, l’ouvre, et commence à boire à même le goulot.
Besoin de m’évader de tout ça. Les prochains jours s’annoncent difficiles. Je ne voulais pas partir, mais je ne peux plus me résoudre à les laisser, je ne peux plus rester dans cette ville déserte et à moitié en ruine. Je pourrais effectivement passer le reste de mon existence dans ce dédale, y trouver tout ce qu’il faut pour subsister, mais à quoi bon ? L’ennui est sûrement le plus dur à combattre. Je déteste cette inactivité. Quand je me suis engagé, c’était pour ne plus jamais avoir à tourner en rond. Bien sûr piloter me manque, mais même si paradoxalement j’aime cette solitude, me retrouver avec une bonne bouteille, enfin plus exactement entouré de bouteilles qui n’attendent que moi pour être bues, je ne peux me résigner. Maintenant que j’ai ouvert les yeux, que j’ai vu que je ne suis plus seul, rester ici n’a aucun sens. Tout est si dur à démêler, l’alcool m’aide, la bouteille est déjà vide. Je cherche sur l’étagère quelque chose d’exotique. Une étiquette m’interpelle, je ne fais pas attention au nom. Sa forme me dit vaguement quelque chose, me renvoie au souvenir, pas si lointain, où je suis au commande du « Sylvarna ».
La nostalgie refait surface. Je me surprends à rêver de quelque chose que j’ai fait tellement de fois que ça faisait partie de ma vie. Mon esprit embrumé réclame encore de ce nectar. Il a décidé de me faire voyager. Je me laisse porter, je ne veux plus avoir à décider de quoi que ce soit pour le moment. Je me rend à l’évidence, si j’ai l’intention de les suivre, ce n’est pas que leur survie m’inquiète, c’est juste que la chaleur des femmes me manque. Envie de revoir un sourire, de toucher, de caresser. Suffit que je pense à ça, pour revoir le visage de la frigide Elsa, tenancière du rade prêt de la caserne. Cette beauté froide en a fait voir de toute les couleurs à tous les fanfarons et la bleusaille qui pensait être les plus malins. Je regrette de découvrir ce bar que maintenant , même si il est éloigné du camp, il est bien plus chaleureux…
Je rouvre les yeux, affalé dans une grande flaque de liquide odorant, la bouteille couchée sur le comptoir. Par chance, je n’ai rien sur mes habits. Je contourne le comptoir, appuie sur la pédale pour actionner de l’eau fraîche. Je me débarbouille un peu, ouvre le grand sac que j’ai ramené du manoir et y dépose en douceur plusieurs bouteilles. Je fouille dans un vieux frigo qui ce trouve dans une arrière salle. Il y reste quelques provisions mangeables. Je les fourre dans mon sac et ressors.
La lumière déjà faible du jour dans les couloirs étroits des ruelles est maintenant presque disparues. Mes yeux se font a la luminosité des bulles lumières qui crachotent ce qui leur reste d’énergie, leur générateur sûrement sur le point de rendre l’âme.
Je me réengage dans les chemins tortueux. Je repère une route qui me parait aller dans la bonne direction, pille un ou deux magasins où il y a des denrées susceptibles de remplacer ce qui nous avions
. J’accélère le pas. Ma petite sieste improvisée m'a fait perdre du temps.
Le manoir est en vu, mais l’atmosphère ne semble pas comme d’habitude.


Dernière édition par Lysander le Ven 19 Sep - 21:44, édité 1 fois
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ChaoticPesme
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Ven 19 Sep - 21:40

Siegfried :


Je n'ai de cesse depuis que je suis rentré pour continuer à rassembler des affaires de me poser des questions.
Depuis que j'ai vu la baronne glisser ces dépêches météorologiques dans ma veste, j'ai décidé de la suivre un peu. Le temps, en dirigeable, c'est très important, alors pourquoi n'est-elle pas venu me le dire ? J'aurais été sans doute assez distrait pour ne pas remarquer qu'un papier dépasse de ma veste et que quelqu'un d'autre en eu fait la remarque. Depuis quelques minutes, son comportement est étrange, je dois me cacher car elle semble surveiller si elle n'est pas suivie. Comportement étrange, vraiment...
En gardant mes distances, je vois qu'elle rentre dans une boucherie. J'ai envie de l'appeler, de demander ce qu'elle compte y faire, car le garde manger frigorifique qu'elle possède comporte déjà de la viande encore utilisable, mais je ne le fais pas. J'ai l'impression qu'elle a besoin d'aller « faire les courses » pour rester un peu seule avec elle même.
Peut-être que je me trompe. Je suis revenu et voilà une bonne heure qu'elle est partie. Colin passe de temps en temps près de moi pour ramasser des choses (et accessoirement en casser d'autres) mais il est totalement indifférent au fait que je sois parti sans rien dire et revenu de la même façon. Je commence à m'inquiéter, il sourit... Je pense qu'il a aussi vu la baronne glisser ces papiers, mais par rapport à moi, c'est le cadet de ses soucis.
_ Je vais y retourner.
Ces mots sont sortis de ma bouche alors que je croyais les avoir seulement pensés. Peut-être pour faire réagir Colin, c'est d'ailleurs ce qu'il fait.
_ Allez-y si ça vous chante...
Il continue de rassembler des affaires alors que j'ai arrêté depuis cinq minutes. Je sors à nouveau du manoir sans dire un mot de plus et me dirige vers la boucherie. Une fois à l'intérieur, je me retiens de pousser un juron contre l'odeur qui flotte. Mes doutes commencent à s'effacer : Je ne pense pas qu'elle soit venue ici pour embarquer de la viande avariée.
Avariée ? Non, je ne pense pas que toute la barbaque de cet établissement le soit : Je vois quelques lumières allumées dans le fond de la salle, je crois que ce sont celles qui indiquent que la chambre froide fonctionne. Je m'approche de la porte hermétique et je remarque des traces noires sur le sol blanc. Il est clair que la porte a été ouverte très récemment. Ce que je ne comprends pas, c'est que si madame Tenira est partie chercher la viande conservée la dedans, pourquoi n'est elle pas retournée directement au manoir avec ?
Par curiosité, je décide d'ouvrir cette porte. Elle est lourde, j'ai peine à croire que quelqu'un d'aussi frêle que la baronne ait pu l'ouvrir seule. Un air glacé me frappe en plein visage alors que la porte finit de s'ouvrir. Un léger nuage de vapeur me parvient de l'intérieur... Je ne m'y connais pas beaucoup en science, mais à moins qu'il n'y est une fuite, c'est que...
Bon sang !
J'ouvre complètement la porte et me précipite dans le fond de la chambre. Le corps de la baronne est étendu sur le sol. Il est glacé, son visage est bleu. Avant toute chose, je décide de la transporter à l'extérieur. Je dégage les bouts de verre que la tempête a répandu sur le sol et la repose. Je me rassure un peu lorsque je m'aperçois que son coeur bat toujours. J'approche mon oreille de sa bouche, elle respire encore mais faiblement. J'ai été formé aux premiers soins, mais pas à ce genre de situation... Je décide de l'emmener au seul endroit où je pourrais tenter quelque chose, au manoir.
Lorsque je suis revenu, je n'ai pas croisé Colin, et c'est peut être mieux ainsi. Je ne sais pas si le fait de voir Eileen dans cet état de faiblesse n'aurait pas réveillé ses désirs de vengeance. Je porte dans une chambre encore intacte et la dépose sur le lit. L'air est doux, mais l'état d'Eileen n'a pas l'air de s'améliorer, elle est toujours aussi froide... Nous avons tous survécu à la Catastrophe et même à la tempête, je ne peux pas laisser quiconque dans ce groupe mourir avant que nous ayons atteint notre but, ce n'est pas possible...
Maintenant que j'y pense, je me rappelle avoir trouvé parmi de vieilles affaires trois ou quatre petit convertisseurs d'air à vapeur. Je file immédiatement les retrouver et les installe tout autour du lit. Les appareils vont lentement chauffer et envoyer l'air chaud sur le corps de la baronne. J'espère que cela va suffire.

Voilà plus d'une demie heure que j'attends au bord du lit, mon front ruisselle de sueur au fur et à mesure que la pièce se réchauffe. Soudain, j'attends le souffle d'Eillen s'amplifier. Je me dirige vers son visage et lui dit :
_ Eillen, restez éveillée, ne vous rendormez pas et restez avec moi !
Ses yeux sont à moitié ouverts, cependant je ne peut pas deviner si elle m'entends ou non. Mais je dois continuer de parler, de l'encourager à rester éveillée.
Au bout de quelques minutes, je finis par ne plus vraiment savoir quoi dire. C'est alors qu'elle ouvre la bouche. Ma première idée a été de l'empêcher de parler pour économiser ses forces, mais pour finir, je décide de la laisser faire : Je suis trop heureux de la voir reprendre des couleurs et qu'elle est envie de parler.
_ Seig-fried ...?
_ Oui, je suis là.
_ Pour... quoi ?
Je me demande ce qu'elle veut dire, mais je ne pipe mot, j'écoute.
_ Pourquoi m'avoir sauvée ? J'avais le droit...
_ Quel droit ? Vous ne voulez pas dire...
_ Si, je l'avais... Le droit de mourir...
Je reste un instant éberlué, je n'y crois pas. Je pensais qu'elle s'était retrouvée enfermée dans cette chambre froide par accident en allant chercher des vivres. Je n'aurais jamais imaginé qu'elle était allée là bas pour mourir. Jamais...
_ ... En un tel moment c'est inconcevable !
Les mots sont encore une fois sortis de ma bouche sans que je le veuille. Je m'aperçois qu'elle se lève légèrement, elle commence vraiment à se sentir mieux... Mais ce sera pour mieux me répondre.
_ Non Siegfried, pour vous et les autres c'est inconcevable. Vous, vous avez tous des aptitudes uniques qui sont très utiles, moi je n'ai rien.
_ Je ne pense pas que ce soit vrai, dis-je fermement. Et quand bien même ça le serait, vous n'avez pas moins le droit que moi, Colin, Ashran ou quiconque de survivre.
_ Oui, mais... C'est justement « survivre »...
_ Vous ne croyez pas à ce que dit M.
Je vais pour lui demander ce qu'elle veut dire par là, mais elle me devance.
« Vous et les autres, vous pourrez vous faire au monde qui s'offre à vous, ou du moins ce que... »
J'ai senti comme une réticence lorsqu'elle a voulu prononcer ce nom.
« ... M. Erua vous a promis à tous. »
_ Mais vous aussi, vous faites parti de ce groupe.
_ Oui, c'est vrai. Mais ce que je veux dire, c'est que même si nous atteignons le but qu'IL a fixé pour nous, je n'y aurai pas ma place. Je n'en avais que dans l'ancien monde et il s'est effondré définitivement après cette tempête. Pour « survivre », il faut être autonome, dépendre seulement de ce qui nous entoure immédiatement. Ce n'est pas moi, je ne suis pas comme ça.
Je cherche quelque chose à dire, une parole qui peut la convaincre de bon gré de ne plus jamais céder à une telle folie, mais malgré ces mots soigneusement pesés, elle éprouve une telle envie de ne pas rester en vie que j'ai peine à argumenter. Pourtant, je voudrais la convaincre de son importance... Je déteste obliger les gens, simplement... Il n'y a pour le moment pas d'autre moyen.
_ Eillen. Vous devez rester en vie. Faites le, sinon, s'en sera fini de notre petite communauté. Réfléchissez : Si tout notre groupe apprend avant d'être arrivé à Antera que vous voulez mourir, tous nos plans pour, et je pèse mes mots, pour la survie de l'espèce humaine va être compromise.
Elle me regarde un instant dans le blanc des yeux.
_ Pourtant, vous semblez si peu soucieux de l'avenir de l'humanité. Siegfried, pour vous, tout se passe comme dans un mauvais rêve duquel on va bientôt se réveille...
_ Parce que c'est ainsi que je le pense, l'interromps-je, mais cela ne m'empêche pas de réaliser combien nous sommes toujours en danger dans ce « vieux monde », comme vous semblez l'appeler. C'est vrai, vous m'avez sans doute éclairé sur la gravité de la situation avec ce qu'il vient de se passer.
Je pris une grande inspiration, puis avec une certaine anxiété, je reprends.
_ Eileen, restez en vie, trouvez la force de le faire. Pour le moment, je n'ai rien de mieux comme raison à vous proposer que l'intérêt du groupe, mais je vous promets que je ferai tout mon possible pour que vous aillez une vrai raison de vivre dans cet « ailleurs » qui est notre dernière chance.
_ Vous n'avez pas le temps.
Elle a parlé d'une voix douce. On dirait qu'elle ne cherche pas à me convaincre, c'est juste une affirmation.
_ Comment ça ?
_ Vous n'avez pas le temps de me chercher une raison de vivre. Ouvrez les yeux. On ne peut pas avoir de dépressif dans ce monde. La priorité, c'est de survivre et c'est une activité à temps plein. Vous n'avez pas le temps de vous occuper de moi. Ni vous, ni personne. Laissez moi juste m'en aller, discrètement, sans qu'on sache. Libérez-vous.
_ Nous libérer de vous ?
Je suis stupéfait. Si elle pleurait, si elle suppliait, je saurais comment réagir. Mais elle ne fait ni l'un ni l'autre. Elle se contente d'énoncer ces pensées, consciente que je ne les partage pas, mais convaincue de ce qu'elle dit.
_ Eileen, vous nous avez permis d'échapper à la tempête. Vous avez permis à Colin de se libérer de la folie dans laquelle le choc de la catastrophe l'avais enfermé, en acceptant de devenir l'objet de sa haine. Nous nous connaissons depuis peu, mais depuis que nous nous sommes rencontrés, je ne vous ai vu faire que du bien.
_ Du bien ?
Je n'arrive pas à décerner s'il y a de l'ironie et du doute dans sa voix.
_ Oui, du bien.
_ Savez vous qui je suis ? Qui j'étais, AVANT ?
J'acquièce.
_ Oui. Tout le monde le sais. Votre nom apparaissait souvent dans la presse, et pas toujours de manière flatteuse. Mais avant a disparu. Vous l'avez dit vous même. On repart tous de zéro.
_ Et si je ne me sens pas la force de repartir à zéro ?
J'inspire profondément. Il faut rester calme.
_ Alors nous vous porterons. Pas par pitié. Par nécessité. Il nous faut tous aller à Antera. Tous. Pour un tas de raison. D'abord parce que nous avons le devoir de survivre, vous comme tous le monde, même si vous estimez que votre existence est superficielle. Superficielle ou non, vous êtes ici. Vous êtes visible et tangible. Vous existez, que vous le vouliez ou nous. Vous êtes dans ce monde, et justement parce qu'il est vide, vous devez y rester.
_ Pardonnez moi, Siegfried, mais ce sont des mots. Ils ne sont pas assez fort pour m'obliger à souffrir.
_ Pourtant il faudra vous obliger à souffrir. Ne serait-ce que parce qu'Erua a l'ordre de nous ramener tous, et que si vous ne le suivez pas, il ne l'oubliera jamais.
_ C'est ce que vous pensez ? Demande-t-elle, avec un semblant de surprise.
_ Oui. Sa mission était de sauver les survivants et les amener à Antera. Elle lui tient tellement à coeur, qu'il s'y est consacré malgré la mort de ses coéquipiers. Il aurait pu renoncer et s'en retourner vers la sécurité. Mais il est venu. Seul. Pour nous chercher. Comment croyez vous qu'un homme comme ça acceptera votre disparition ?
Elle me regarde comme si elle ne comprenait pas :
_ Un homme comme ça ?
_ Un homme qui préfère s'enfoncer dans un parcours aléatoire pour accomplir sa mission plutôt qu'un salut sur et certain. Je doute qu'il puisse supporter de vous avoir perdue.
_ Mmmm...
J'ai une petite appréhension quand à la réponse qui va suivre. C'est la première fois depuis dix minutes qu'elle prends le temps de réfléchir. J'espère en avoir suffisamment dit, j'espère.
_ Je n'essayerai plus de mourir. Du moins pas avant que nous ayons trouvé Antera.
Je tente un sourire pour l'encourager à faire de même, mais mon influence ne semble pas avoir vraiment de prise sur elle. Qu'importe, j'espère au moins l'avoir convaincue pour un temps, c'est déjà bien.
J'entends des pas dans le couloir et distingue une silhouette : C'est Ashran.
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Lex
Vilain petit canard


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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Mar 23 Sep - 0:09

????

- Une tempête terrible. Si nous n’avions eu avec nous un navigateur de ce calibre, à coup sûr nous y serions tous passés.
- Vous avez traversé une tempête ? demandai-je béate.
- Oh, non, sourit mon père. Nous avions eu le temps d’atterrir et de nous abriter. Le dirigeable, même amarré, a passé un sale moment !
- Pff, moi qui croyait que vous l’aviez traversé cette tempête…
- Il est des fois où se faire petit est la meilleure des stratégies pour survivre, Lily.


Une tempête. Je ne sais pas si celle qu’avait essuyée mon père avait été de cette ampleur, mais je comprenais mieux ce qui à l’époque m’avait paru de la couardise.

- Mais je ne veux pas être petite ! Je veux être grande et forte, comme toi !

Se faire discrète. Éviter les tempêtes, éviter les ‘Autres’, observer. Ne pas s’exposer. Je crois que j’avais bien assimilé la leçon.

J’avais échappé à la fureur des éléments en me blottissant, toute petite, dans un coin de la maison, emmitouflée dans une épaisse couverture. Si c’était à refaire, je ne m’y prendrai sans doute pas de la même façon. Grelottante de terreur, j’avais entendu le vent rugir dans la rue, les vitres éclater, les poutres se tordre et exploser sous la tension. Puis j’avais senti l’humidité pénétrer sous ma sommaire protection. Le toit avait dû s’envoler, ou s’effondrer, et la pluie cinglait tout autour de moi. Il faut bien avouer, je suis une froussarde. Heureusement, un choc sur le côté de la tête m’avait plongée dans les profondeurs de l’inconscience, paisible, sans bruit.


*~~*


- Pourquoi Lawrelle a-t-elle accepté ce mariage si elle ne l’aime pas ?
- C’est un peu compliqué. Mais après tout, ta soeur ne semble pas malheureuse, et c’est tout ce qui compte.
- Mais quand même !
- À femme bien mariée, rien n’est impossible ! s’esclaffa-t-il en me montrant une photo dans le journal. Tiens, regarde cette dame de Myahault !
- Je ne vois pas ce qu’elle a de spécial. Moi je voyagerai, comme toi.

Il se mit à rire. Un rire étrange qui mêlait l’amusement à une forme de regret.

- Lily…

Il eût ce regard grave, blessé qu’il affichait parfois, mais cela ne durait jamais bien longtemps. C’était un homme d’un naturel joyeux.

- Qui sait, peut-être la vie t’accordera-t-elle un destin extraordinaire ?


Lorsque je m’étais réveillée, la déferlante s’était apaisée. Il faisait encore nuit. Une douleur sourde me martelait le crâne. Je grelottais de froid sous ma couverture trempée. Je me sentais étourdie. J’étais faible, au milieu du chaos. Le décor avait changé, mais le silence était revenu.

Autour de moi, ce silence.

La toiture avait disparu et le salon où je me trouvais était jonché de débris de provenances diverses ; de nombreux objets ne m’étaient pas familiers. Une traînée rouge coulait le long des petits torrents qu’avait formés la pluie à l’endroit où je m’étais tenue allongée quelques minutes auparavant. Je ne m’étais pas faite assez petite. Je portai la main près de mon oreille droite et sentis une matière chaude et légèrement visqueuse. Du sang. Il ne semblait plus s’écouler. Par prudence, je déchirai un coin de ma jupe usée et m’en fit un bandana. J’y glissai un mouchoir contre ma tempe. Chienne mouillée sur champ de ruine.

Qu’était-il arrivé aux ‘Autres’ ?

Le bruit trépignant de mon estomac me ramena à des questions plus sérieuses. J’étais engourdie, exténuée, et il me fallait trouver rapidement de quoi manger au milieu de ces vestiges.

- Nous étions à une quinzaine de jours de marche du signe de civilisation le plus proche.
- Mais vous avez fait comment ?
- Nous avons marché.
- Je veux dire, repris-je agacée. Vous avez fait comment pour survivre ? Vous n’aviez pas de vivres.
- Nous avons tiré à la courte paille, pour savoir qui serait mangé.
- Quoi ?! Mais c’est dégoûtant !
- Je plaisante…


Et dans des ruines, sans âme qui vive ? Où allais-je trouvé un être charitable à sacrifier ?

Je me dirigeai vers ce qui avait été la cuisine, où j’avais entreposé les denrées les moins périssables. De vieilles patates douces, quelques sacs de farine éventrés et trempés…Je pris mon parti pour les vieilles patates et me repus du mieux que je pus. Il allait falloir que j’aille explorer la ville à la recherche de nourriture épargnée.

Une fois plus ou moins rassasiée, je sortis et me dirigeai vers le marché, dans le quartier commerçant.

À peine avais-je parcouru une centaine de mètres que la tête me tourna et que je fus forcée de m’asseoir quelques instants. Mon mal de crâne avait repris de plus belle et lançait de grands coups dans ma blessure. Une légère brise souleva un bout de tissu qui traînait près de moi. La rue était recouverte de débris divers ; briques, éclats de verre, papiers, morceaux de bois donnaient à la rigidité urbaine un aspect plus naturel. Je me demandais combien de temps serait nécessaire pour que toutes ces ruines soient recouvertes de végétation. Je m’imaginais un paysage mystique aux vieilles pierres bardées de mousse. Ici les racines d’un arbre majestueux auraient éclaté la solide route pavée. Là un petit étang se serait formé au creux de ce qui avait dû être une cave autrefois. Autour de moi ce silence. Combien de temps allait-il falloir ?

Je restai assise immobile.

Les premières lueurs de l’aube m’extirpèrent de ma prostration. On ne voyait pas souvent le lever du soleil dans nos vies citadines.

Je décidai de continuer ma route vers le marché. Le reste de la ville était à l’image du quartier où j’habitais. Même les immenses bâtiments près de la gare ferroviaire n’avaient pas été épargnés. Ils étaient bien plus jolis comme cela. Ils avaient été construits pour en imposer, et en effet ils en imposaient. Terrifiants. Mais maintenant, leur côté bancal les rendait sympathiques.

Tout à ma contemplation, je n’avais pas fait attention à ce qui se passait devant moi.

Je m’arrêtai net.

À une quinzaine de pieds seulement se tenait un être humain. Je m’étais laissée surprendre. Mon cœur commença à s’emballer, pulsant contre ma tempe.

Ce n’était pas la jeune femme à la voix douce mais j’avais déjà vu cette allure quelque part. L’homme effacé.

J’attendais sa réaction sans trop savoir que faire. Comment pouvait-il ne pas m’avoir vue à cette distance ? Je reculai doucement pour me mettre à couvert. La douleur dans ma tête devenait insupportable. Je sentis une coulée de sang le long de ma joue. J’étais terrifiée. Comment un homme aussi banal, ne dégageant aucune animosité pouvait vous effrayer à ce point ?

La scène autour de moi se couvrait petit à petit d’un voile blanc. Mes jambes finirent par céder et je tombai sur le sol pavé. L’homme n’esquissa pas un geste dans ma direction. La peur. Mon cœur me faisait mal dans la poitrine. Je me relevai tant bien que mal. Il fallait que je me sauve. Ils ne devaient pas me trouver. Ils ne devaient pas me voir. Je devais survivre. Petite. Toute petite…

Lily s’effondra dans un bruit sourd. Jack Keystner, se rendant compte de sa présence, se dirigea vers son corps inerte. Mais peu importait à Lily. Elle était loin maintenant, si loin…
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Hoshi
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Jeu 25 Sep - 21:04

Jack Keystner

Allons bon. Jusque-là cette promenade était plutôt solitaire. Une jeune fille. Etendue. Inconsciente. Je fais quelques pas. Je pose mes yeux sur elle. Elle respire par bouffées. Une légère trainée de sang descend jusque dans son cou. Blessée. Une sorte de bandage pour dépanner. Insuffisant. Je me penche au dessus d’elle. La blessure n’est pas si grave. Mais il ne faut pas la laisser là. Seule. Dans la rue. Seule. Sans aide. Sa blessure doit être soignée. Qui sait ce qui peut lui arriver ?

Hésitation. Je me redresse. Je tourne la tête. Regard vers la rue. Regard vers elle. Regard vers le manoir. Regard vers elle. La laisser là ? Chercher de l’aide ? Mais elle. Il peut lui arriver quelque chose si je m’absente. Mais seul que faire ? Regard dans la rue déserte. Regard vers elle. Dilemme. Hésitation. Pas le temps de tergiverser. Je passe doucement une main derrière sa tête. Il s’agit de ne pas la secouer. Je la redresse. Doucement. Lentement. L’appuie contre une dalle descellée. Office de dossier. Un regard sur sa blessure. Je resserre un peu son bandage. Un petit effort. Je me place dos à elle. La fais basculer contre mon dos. Doucement. Doucement. Je passe ses bras sur mes épaules. Que d’efforts. Je passe mes bras sous ses jambes. Elle doit être calée. J’espère. Sinon elle tombe. Il faut tenter. On ne saura pas sinon.
J’essaie de me lever. Effort. Effort. Doucement. Je réussi à me lever. Les jambes tremblent. Je n’ai jamais été très musclé. Je fais quelques pas. Je m’habitue au poids. J’avance dans la rue. Retournons au manoir.

Elle ne pèse pas tellement lourd. Je n’ai jamais vraiment porté quelque chose. Autre que mes écrits. Je me suis habitué. Je marche maintenant d’un bon pas. Au milieu des débris. Au milieu des morceaux de verre. Au milieu des pans de murs effondrés. Une nouvelle survivante. Une once d’espoir. Il faut la sauver. Soudain. Surgissant du vide. Sortant de nulle part. Les pleurs. Retentissants. Déchirants. Où suis-je maintenant ? Je vacille. Je chancelle. Je trébuche. Les pleurs. Les pleurs. Comme une plaie ouverte. Ça brûle. Ça déchire. Mais d’où viennent-ils ? Une question sans réponse. Une de plus. Une goutte dans la mer infinie.
Mes jambes ne me tiennent plus. Je ne veux pas de ce genre de scène. Impossible. Mes jambes défaillent. Non ! La jeune fille ! Je la sens déjà. Glissant dans mon dos. Elle m’échappe. Les pleurs déchirent tout. Je tombe. Elle tombe. Comme si le sol était défait. Il n’y a plus rien sous mes pieds. Les pleurs. Les pleurs. La vue se brouille. C’est comme s’il n’y avait rien. Exactement. Je ne peux ouvrir les yeux. Le noir. Le noir. Les pleurs. Les pleurs. Plus rien. Néant. J’ouvre les yeux. Tout est normal. Ils sont partis. Je suis à genoux. Sur le sol. La fille. Elle est là. Étendue. Je l’ai laissée tomber. Je me relève. Me penche au dessus d’elle. Ça semble aller. Ça semble. Je ne sais pas. Je n’ai rien pour la remettre dans mon dos. Les débris ne font pas de dossiers. Je ne suis plus loin du manoir. Ça devrait aller. Je L’attrape par les épaules et les jambes. Puis la transporte tant bien que mal. J’ai l’impression que mes bras tombent.

J’arrive devant le manoir. Non sans avoir fait quelques pauses. Je passe le portail. Traverse la cour. Entre lentement dans le manoir. Désert. Pas de bruit. Je m’avance. Personne. Je monte les escaliers. Détruits en partie. J’ouvre rapidement une porte. La première venue. Une chambre. C’est ce que je voulais. Je dépose le corps inanimé. Doucement. Je jette un œil au bandage de fortune. Il a l’air de tenir. Mais des soins sont nécessaires. Je balaye des yeux la salle. Elle n’a pas été visitée par Colin. J’ouvre les portes d’un meuble. Des portes. Des tiroirs. Plein de portes ! Plein de tiroirs ! Décidément ! Tantôt rien. Tantôt des papiers. Tantôt une photographie. Plein de choses. Rien pour le soin. Tant de choses qui n’ont plus d’utilité maintenant. C’est triste. Pour survivre on n’a pas besoin de tout ça. Maintenant. Maintenant. Mais dans quel maintenant sommes-nous ..?

Pourquoi ce meuble a-t-il tant de portes ? Tant de tiroirs ? A quoi ça rime ? Si l’on cherche quelque chose ? Si c’est important ? Si c’est urgent ? Là. C’est urgent. Je ne pense pas que le pansement suffira. Il y a des soins à apporter. Il n’y a rien ici. Je ne peux pas m’en aller. Si cette petite se réveille ? Je ne peux. Si son cas s’aggrave ? Je ne peux pas me permettre. Mais si je ne cherche pas de soin ? Tant pis. Rester à son chevet. C’est ce que j’ai de mieux à faire. En attendant que la maîtresse des lieux passe par ici. Espérons que ça arrivera.

Je m’installe dans un fauteuil. A coté du lit. Mon regard se pose un peu partout. Le plafond. Le sol. Le meuble. La fille. L’accoudoir du fauteuil. Encore le plafond… Ça continue. Ça continue. Aléatoire. Pour une fois de plus. Je suis plongé dans les pensées. Elles se mélangent avec la réalité.

Petit bruit.

-Humm ?
Tiré des pensées.

Encore petit bruit. Retour à la réalité. La blessée vient de se réveiller. Faible. Pâle. Ça se voit. Elle essaie quand même de se lever.

-Hum…
J’hésite…
-Je ne sais pas si…
Je cherche mes mots…
-Si vous devriez vous lever…

Pas un mot. Rien. Elle se lève quand même. Un pas. Deux pas. Défaillance. J’ai à peine le temps de me lever. Je la rattrape de justesse. Elle n’est pas inconsciente. Sa blessure l’a vraiment affaiblie…
Je la conduis jusqu’au lit. La fait s’allonger. Comment montrer un peu de sympathie ? Engager la conversation. Je crois que c’est ça. Tentons…

-Je vous l’avais dit…
Ce n’est pas comme ça qu’on engage.
-Heu… Bon… Ne faites pas d’effort… Vous êtes blessée.
Du nerf. Jack.
-Que faisiez-vous là ? Seule… Dans ces ruines ?

Je n’attends pas vraiment de réponse. Le tout est de ne pas le laisser peser. Le silence.
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sebrich
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Mer 1 Oct - 14:33

Colin


Je continue de chercher, fouillant et faisant tomber des objets toujours chers sans y prêter plus d’attention que ça. Je rumine. Je rumine sur cette bonne femme qui a cédé trop rapidement à mes caprices. Je rumine sur ce type qui m'a maîtrisé en un rien de temps, je rumine aussi sur ce type à l’air benêt qui ma suivi dans le manoir.

Mais au fond, qu’est ce que j’en ai à faire ?

Tout ça ne me concerne pas. Maintenant, je suis là où moi et plein d’autres gars de la rue ont toujours voulu se trouver.

Afin de montrer notre colère.

Je renverse une boîte pour souligner mes pensées. Depuis cette semaine, je m’étais fixé comme but de m’en mettre plein les poches tant que la chance durait, comme je l’ai toujours fait. Mais maintenant, comme je n’ai plus le pouvoir et que je suis les ordres d’un autre, j’ai trop de temps à moi, trop de temps pour penser…

Oh je réfléchis souvent, concernant la journée de difficulté qui m’attend, et la façon dont je vais m’en sortir vraiment, mais penser…

Je m’arrête soudainement de fouiller, mes yeux vont dans le vague.

Je m’étais rendu compte vers mes 15 ans, quand je n’avais rien à faire car mon chef de coke m’avait laissé du temps libre, que j’avais une capacité accrue à penser.

Ce n’était pas une des plus agréables expériences que j’avais vécu.

Je pensais « à quoi cela sert-il ? » ou encore « pourquoi moi je dois le faire et pas un autre » et d'autres choses comme cela.

Au bout d’une heure, j’en étais arrivé à un tel état de déprime, de prise de conscience du monde, que je n’avais qu’une envie : arrêter de survivre, en terminer avec cette vie de combat.

J’ai rapidement pris des produits pour me faire oublier ces sentiments, et me suis rapidement remis au travail de vendeur.

Depuis, j’évitais au maximum cette activité. Mais là…

«Et si il n’y a personne d’autre ?» «Pourquoi survivre pour être simplement ce que je suis ?» « Cela changera-t-il pour moi ?» «Et si je n’y arrive pas, qui m’aidera, pourquoi m’aiderait-il ?» «et si… ?»

-NON !

Je crie mon envie d’échapper à cet état, de semer le désespoir qui est ancré en moi. Je lance mon pied qui vient percuter une porte, qui la traverse.

La douleur m’aide à sortir de cet état, je me retrouve dans ce monde bien physique qui ne part pas en arc de cercle, d’avant en arrière, du futur vers le passé, comme l’esprit.

J’halète, encore effrayé parce que cette chose que l’on appelle conscience n’était absolument pas sous mon contrôle. Je reprends doucement mes esprits, et porte un regard courroucé sur la pièce autour de moi.

Franchement, quel pagaille !

Soudain, des cris dans les chambres du haut. J’accours vers les cris, me demandant quelle autre catastrophe naturelle pouvait nous tomber dessus. Comme si on n'en avait pas eu assez avec cette tempête.

J’arrive dans la chambre d’où le cri provenait. Une des rares que je n’avais pas visitées avec ma rancune au pied, fort heureusement, car elle me semblait un peu moins provocante que les autres grandes pièces fortunés de l’endroit.

Au bord du lit se trouvait le benêt, qui semblait encore avoir des difficultés à porter un regard net sur notre monde. A ses côtés, s’affairant autour du lit, la maîtresse de maison semblait inquiète. Debout de l’autre coté, le dénommé Siegfried portait un regard critique sur le lit.

Qui contenait une jeune fille.

Sa pâleur me fit réagir. J’avais souvent vu cette teinte, c’était celle qui prenait certains de mes gars après avoir reçu un mauvais coup de couteau d’un homme d’un gang ennemi. Je vis la blessure à la tête. Je m’approche d’elle en maugréant.

-Poussez vous, dis-je brutalement à la dame Eileen, tout en m’installant au chevet de la blessée, vous ne servez à rien, là, à tourner autour comme une abeille. Allez plutôt chercher de l’alcool fort dans votre bar ou je ne sais quoi.

Ils me regardent tous d’un air ennuyé, comme si ils avaient peur de me laisser m’occuper de la demoiselle.

-Allez ! tempêtai-je, bougez vous les miches !

Elle s’en retourne dans son salon, sans répondre.

-Vous avez des compétences de médecin ? me demanda Siegfried d’un ton méfiant.

-Je t’ai demandé si le président fait des cabrioles au bordel ? Alors tu te tais et tu me laisses faire.

Je regarde la blessure d’un œil critique. Fort heureusement, la première condition de survie était remplie : la cervelle n’en dépassait pas.

Ce n’était qu’une vilaine coupure, mais il valait mieux désinfecter. Car si comme moi on a vécu dans la crasse toute sa vie, on a déjà vu plus d’un gars avec des choses pas très jolies aux blessures.

La dame revint avec un alcool fort. Je le goûte, apprécie le léger picotement que je ressens au bord de la gorge, et asperge un peu de la liqueur sur la croûte de sang qui commence à se former.

Elle ne put réprimer un petit cri de douleur.

-C’est soit ça, soit une amputation de la tête, fis-je d’un ton bourru. Tenez là vous autres, je dois la recoudre.

En entendant le verbe, certains blêmirent. Sans y prêter attention, je sors du revers de ma veste une aiguille et du fil résistant. Je désinfecte l’aiguille, et me prépare à «opérer».

-Fais gaffe Petit con ! Si tu t’y prends mal, ton gars va pas survivre au moins pendant une heure.

Ma respiration se fait plus courte. Je jette un regard mauvais à mon «instructeur», et reprend mon travail sur le patient.

Moi.

Un mauvais coup de couteau dans la cuisse. Fort heureusement, je sais toujours marcher malgré ça. Mais la douleur est telle que je bois toutes les 10 minutes mon désinfectant.

-C’est bien, continu comme ça et tu pourra recoudre des bras bientôt, lâche-t-il en riant.

Je n’y prête pas attention, je suis en train de refermer les coutures et range…


Mon aiguille dans ma veste.

Je regarde la fillette qui halète. Elle semble morte de fatigue.

-Elle doit reprendre des forces, moi je vous proposerais qu’elle boivent une bonne bouteille de bière, mais elle me semble trop jeune pour ça. Alors un bon repas devrait suffire.

Je tourne le dos, sans jeter un regard à personne, et reviens dans la pièce où j’étais avant d’accourir vers les cris.

Je m’assis et me mis à ruminer.

«Pourquoi ai-je fait ça ? Ça ne me concerne pas, j’en ai rien à faire.»

-Oh la ferme, fis-je sans grande conviction. C’est fait et puis c’est tout.
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Aurélien
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Mer 1 Oct - 23:18

Neil Erua

« Il faut que l’on parte, dis-je en entrant dans la pièce où tout le monde était regroupé.
_ Holà, du calme, monsieur Erua, me dit Obéron. Pourquoi êtes-vous si nerveux ?
_ Il se passe qu’il faut qu’on parte tout de suite si on ne veut pas essuyer une autre tempête. En plus, ça sent le séisme à plein nez, en ville.
_ On peut pas partir maintenant, de toute façon, me répond l’aristocrate. Karell n’est pas encore revenue et de plus, on a une blessée».

Je regarde le lit qu’elle me désigne. Mes connaissances en médecine ont beau être rudimentaires, je ne vois là qu’une blessure relativement superficielle, recousue selon un point de suture pas franchement classique, mais qui avait l’air de tenir la route. Enfin, je me souviens avoir fait la même chose à un lapin peu avant mon examen de fin d’études, et l’on m’avait dit que c’était très bien. Quoiqu’il en soit, il faut réellement que l’on parte.

« Il faut tout de même que l’on parte. De toute façon, ici, on ne trouvera rien pour soigner cette jeune fille. Il faut qu’on gagne Antéra pour lui trouver de vrais médecins, et de vrais soins –sauf votre respect, monsieur Siegfried.
_ Hein ? Me fait l’intéressé. Ah, non, ce n’est pas moi qui l’ai recousue, c’est Colin. Il nous a fait une démonstration de ses talents de chirurgien.
_ Ah bon ? Répond Obéron, qui, manifestement, est arrivé peu avant moi. Où il est passé, celui-là, d’ailleurs ?
_ Plus loin dans la maison, l’informe Jack. Il avait l’air bouleversé, en partant.
_ Ce n’est pas vous qui avez ramené cette jeune fille ici, monsieur Obéron ? Demandé-je.
_ Non, me répond Siegfried, c’est Jack.
_ Bon, bon, alors… Moi, vous, Jack, Colin, madame T,…
_ Et moi, continue Obéron. Oui, nous sommes tous là sauf Karell.
_ Si, si, je suis là ».

Karell entre, d’un air encore plus effaré que celui qu’elle arbore dans ses mauvais instants. Apparemment, elle n’a trouvé personne elle non plus. Il était étrange que quelqu’un d’autre ait survécu sans nous voir.

« Que se passe-t-il, demande Karell ?
_ Oh, Jack a trouvé une jeune fille à moitié inconsciente au cours de son expédition côté locaux de l’ordre, c’est tout, dis-je ».

Avant d’avoir pu me reprendre, je réalise que je viens de mentionner l’ordre. Pas courant, pour un éclaireur Antérien. J’espère que personne n’a relevé. Quoiqu’il en soit, personne ne l’a relevé oralement. Karell, intriguée, s’approche du lit, et voyant la personne allongée, cligne des yeux, ce qui ne lui arrive d’ordinaire jamais. Son expression change du tout au tout. Son visage arbore à la fois une expression de surprise réelle, et une expression de surprise feinte. De surprise surjouée, impropre à une telle situation, même de sa part à elle.

« Une de vos connaissances ?
_ J’ai… Déjà vu cette personne, répond-elle.
_ Quand cela ? Demande Siegfried.
_ Ben… Heu… En fait…
_ Peu importe, conclus-je. Nous sommes tous là, à présent, et, comme je le remarque, aptes à bien nous débrouiller sur le chemin d’Antéra. Je propose d’attendre juste une nuit, que cette jeune fille aille mieux, et que l’on parte demain à la première heure.
_ Je suis d’accord, répond Siegfried. Quand on aura gagné Antéra, tout ira mieux.
_ Oui, dit Obéron. De toute façon, on ne peut pas rester ici avec une blessée et attendre une autre tempête. Si c’est l’ensemble du manoir qui s’écroule, elle ne survivra pas.
_ Madame Tenira de Myahault ? Interrogé-je dans sa direction.
_ C’est beaucoup trop loin, dit-elle.
_ Comment cela, beaucoup trop loin ? Je suis désolé d’insister, mais même si nous attendons une semaine, un mois, ou un an, Antéra ne va pas se rapprocher. Je dirais même qu’elle risque de s’éloigner vu le tremblement de terre que nous allons nous payer si nous restons là.
_ Non, je veux dire, c’est beaucoup trop loin si on y va d’une traite. On doit faire un détour par la ville portuaire au Nord Ouest. Je pense que, là bas plus encore qu’ailleurs, on pourra trouver des vivres pour la seconde partie du voyage.
_ Mais cela nous fait faire un sacré détour ! Dit Obéron. Ça veut dire qu’on fera le voyage en deux partie, juste pour ne faire d’une traite que trois cinquième, en somme, ou peu s’en faut, du trajet initial ? Et ce, à peu près deux fois ?
_ Eileen a raison, répond Siegfried. Même si ça fait une bonne distance à faire en plus, c’est nécessaire. On a plus de chances de s’en sortir comme ça même si c’est plus long.
_ Bon, admettons, dis-je. Mais dans ce cas, hâtons nous. On fera un bilan au dîner ce soir, en espérant que notre blessée aille mieux et soit en mesure d’entendre ce qui va lui arriver maintenant. Sur ce, je vous laisse. Je vais commencer à préparer des bagages avec ce que nous avons pu réunir –et conserver ».

Mais avant toute chose, je regagne mes appartements ; enfin, ceux que l’aristocrate m’a prêtés. Il faut que j’aille y prendre ma carte, que j’y ai laissée, si tant est qu’elle ne fasse pas partie des objets que Colin a détruits. Car Colin est entré dans ma chambre. En l’atteignant, je remarque un certain nombre d’objets étendus au sol, brisés. Parmi eux, une drôle de machine ; probablement une sorte de casse tête entreposé ici, à titre ornemental, bien que je ne l’aie pas remarqué avant. Les pièces en sont complètement éparpillées. Un rail, toutefois, parmi ceux sur lesquels les pièces semblaient pouvoir se déplacer, contenait encore une suite de pièces rectangulaires, avec un symbole sur chacune d’elles. On pouvait y voir quelque chose ressemblant à une lampe à huile, et un disque percé au milieu. Puis, une espèce de vieux balai, puis encore une lampe à huile. Une lampe à huile, un vieux balai, une grenouille, un disque, une grenouille. Puis un disque, un disque, un vieux balai. Un disque. Puis une pièce avec une serrure. A moitié déboitée. Machinalement, je retire la pièce pour trouver derrière, dans un des compartiments du jouet, à vrai dire plus profond qu’il n’y paraissait vu du dessus, un petit carnet.

« Ne touchez pas à ça, vous ! »

L’aristocrate se tenait derrière moi, sur le pas de la porte. A en juger par la promptitude de sa réaction, précédée d’un silence total, elle ne venait pas pour me parler.

« Vous m’espionniez ?
-Pas du tout, je regagnais mes appartements lorsque j’ai remarqué que vous fouilliez dans mes affaires.
_ D’une part, madame, je ne fouillais pas dans vos affaires ; cette chose était tombée. Et le vandale, ici, ce n’est pas moi. De plus, je suis en bout de couloir. Vous serez bien en peine de trouver vos appartements ici. Vous vous méfiez de moi. C’est viscéral. Je me trompe ?
_ Oui. Je suis juste soucieuse de la bonne marche des événements.
_ Ce qui signifie ?
_ Que je m’intéresse à ce qui peut arriver à notre groupe. Et que si quelque chose de fâcheux devait nous arriver sur la route d’Antéra, ou à notre arrivée à son emplacement, j’en serais la première navrée, c’est pourquoi je ferai ce qui est en mon pouvoir pour qu’une telle chose n’arrive pas.
_ Bien… Ce n’est pas grave, laissez tomber. Je vous restitue ceci, puisque vous craignez que je le lise. Par ailleurs, si vous avez autre chose à prendre ici, faites.
_ Ça ira. Je retourne à mes appartements ».

C’est bien ce que je pensais. On ne fait ce détour que parce qu’elle ne veut pas que je mène le groupe. Et lorsqu’on sera arrivé à la ville portuaire, il y aura autre chose, puis autre chose, et encore, encore, et encore. Tant pis, j’attendrai le temps qu’il faudra. Je serai patient. De plus, bien que n’étant que des prétextes, ses raisons ne sont pas mauvaises. Encore une fois, il me faut me plier à la raison. Même s’il n’y a rien de raisonnable à ne pas tenter d’agir au plus vite, dans une situation à caractère désespéré. Je devrai faire valoir le côté urgent de la chose au dîner ce soir. Pour l’heure, il me faut préparer ces fichus bagages tandis que la baronne ne m’espionne pas. J’ose espérer qu’elle a mieux à faire de ses soirées post apocalyptiques.
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Lysander
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Mer 8 Oct - 0:31

Ashran Oberon

L'effervescence qui règne dans le manoir est digne d'une grande occasion importante. On l'attend impatiemment, mais on appréhende le moment où on y est .

Bien que tout le monde soit convié au diner, je décline poliment l'invitation. Non seulement l'ambiance m'emballe moyen, mais la tête me bourdonne. Dans ces moments je perçois tout normalement, sauf que j'ai l'impression que quelqu'un parle sans arrêt à côté de moi.

En fait ce n'est pas une impression. D'habitude les bourdonnements, je fais avec, je les ignore, ou j'attends d'être seul pour pouvoir parler.

Tout le monde semble vaquer à ses occupations, enfin au diner visiblement. Je regarde la glace. J'aperçois la petite créature qui volette autour de moi, qui aimerait que je l'écoute.

Les premières fois, je prenais un certain plaisir à l'ignorer, à voir son expression féérique, ce changer en une petite moue triste. Cela me touche toujours quand je la vois ainsi.

Je m'endors au son de la petite voix. Elle me berce, j'entends, je m'endors.

Les premières lueurs de l'aube ne sont pas encore apparues que je suis réveillé par la baronne. Elle me donne l'impression de faire le tour de sa propriété comme si elle l'abandonnait pour toujours et qu'elle n'y remettrait jamais les pieds.

Tout le monde est sur le départ, chacun ayant un sac de vivres et d'objets utiles qu'il devra convoyer pendant le voyage. Karell quant à elle, n'a seulement que son sac personnel. Elle soutient aussi la petite nouvelle qui a l'air d'avoir un peu de mal à se déplacer. Visiblement elle ne fait pas encore confiance à tous, et préfère la compagnie de l'apprentie horloger.

Siegfried ouvre la marche avec Collin. Celui-ci semble calme. Je me demande ce qui a pu se passer pendant le dîner pour qu'il reste ensemble. La baronne les suit se tenant à bonne distance de Neil Erua. Les deux jeunes femmes sont au milieu ; Karell au chevet de la blessée allongée sur un brancard de fortune fabriqué à partir d'une des somptueuses banquettes du manoir, portée par Jack qui lui porte un regard bienveillant - enfin je l'espère - aidé étonnamment à mes yeux par Neil. Je ferme la marche, Un sac de provision sur l'épaule, mon vieux fusil dans l'autre main .

La lente procession avance, personne n'ose dire un mot. Étonnamment le temps est au beau fixe, comme si les dernières intempéries n'étaient qu'une mauvaise blague de notre imagination, très vite rappelée à l'ordre par notre raison et surtout par la moitié de la ville ensevelie sous les décombres.

Au bout de quelques heures nous finissons par nous arrêter à l'ombre d'une forêt. Celle ci fait office de frontière entre Altelorrapolis et les plaines stériles et pourtant verdoyantes qui offrent le passage pour plusieurs directions.

La halte s'impose pour la convalescente. Bien qu'elle ne se plaigne pas et qu'elle fasse preuve d'un grand courage comparable à celui de l'amiral Billberry, elle semble épuisée.

Erua a l'air contrarié par cette perte de temps, mais Siegfried lui fait comprendre en quelques mots les besoins de cette halte. De plus La baronne est décidée plus que jamais à ne perdre aucun d'entre nous en chemin .

Bien que Collin, durant le voyage, répète inlassablement qu'il ne nous suit que par jeu et qu'il s'en ira dès que ça lui plaira - et j'espère vraiment que ce ne sont pas des paroles en l'air - il a tendance à me faire perdre mon sang froid, et ma main pourrait très vite déraper sur la détente de mon arme.

Je m'éloigne un peu du groupe, m'assois sur une souche et contemple la route défoncée par laquelle nous sommes venus. A cet instant je me rends compte que nous avons déjà parcourus pas mal de chemin. Les tours ne semblent plus aussi grandes et c'est tout juste si j'arrive à distinguer les décombres. A cette distance j'ai l'impression que tout est normal. Un bruit, je me retourne. Jack, silencieux comme à l'accoutumée, se tient à quelques mètre. Il regarde dans la même direction. Son visage d'ordinaire imperturbable semble triste. Je ne sais pas quelle image je lui renvoie, je n'ose pas le déranger.
Je me retourne vers les autres. Les deux jeunes femmes discutent entre elles. La blessée semble aller un peu mieux. Collin s'approche d'elle. Ma main se crispe sur l'arme. Il lui tend des feuilles. Dessus il a pilé quelque chose, une sorte de baie. Selon lui cette plante a des vertus médicinales. Pour un citadin, je me demande comment il peut connaitre autant de chose de la nature. Karell hésite à s'interposer. Collin a déjà soignée la jeune fille auparavant, pourquoi ne pas lui faire confiance à nouveau. Je trouve cette scène étrange. Je détourne les yeux et tombe sur Neil, à l'écart lui aussi, assis, il semble dormir ou en méditation .....

Siegfried et Eileen s'entretienne de la direction à prendre, je m'approche d'eux.

Et maintenant, par où allons nous ?
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Kallisto
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Sam 11 Oct - 23:55

Karell Oriloge :


« Désirez-vous une infusion, je demande à la demoiselle alitée.
- Oui, merci.
Je tends la boisson à mon interlocutrice, qui la saisit avant de la boire à petites gorgées.
- Si vous avez besoin de quelque chose durant la nuit, vous pouvez me réveiller, j’ai le sommeil léger. »
La jeune fille lève les yeux vers moi et semble acquiescer d’un léger signe de tête. Je la laisse seule et rejoins le reste du groupe, en pleine discussion sur la suite de notre périple, autour du feu de camp, une idée de Monsieur Siegfried.
Nous avons énormément marché durant cette journée, tout en tenant compte du rythme de chacun, et lorsque le soleil a commencé à décroître, Monsieur Erua nous a proposé d’installer un campement pour la nuit sur une hauteur rocheuse, au bord de notre route. Le matériel emporté nous a permis de monter un petit bivouac, composé de tentes pouvant contenir environ trois personnes chacune, protégé par un rempart de pierre.
Il a ensuite été décidé d’assigner chaque tente à un groupe. Il en est ressorti que Madame Tenira de Myahault, moi-même et notre blessée dormiraient dans la première ; Messieurs Erua, Siegfried, et Obéron dans la deuxième, et Messieurs Keystner et Collin dans la dernière.
Un feu a été allumé au centre afin de cuire quelques vivres soigneusement rationnés, en plus de fournir lumière et chaleur.
« Comment va-t-elle, m’interroge Madame Tenira de Myahault.
- Elle est encore un peu souffrante, mais je pense qu’une nuit de sommeil lui sera bénéfique.
- Bien, soupire Monsieur Obéron. Je crois que nous ferions tout aussi bien de dormir. Après tous ces événements, un peu de repos n’est pas de refus.
- Je suis d’accord avec vous, déclare Monsieur Siegfried. D’ailleurs, je vais appliquer ce conseil dès maintenant !
- Je vais faire de même, renchérit Madame Tenira de Myahault. Bonne nuit à tous. »
Les trois personnes se lèvent tour à tour et rentrent dans leur tente respective, sous les formules de politesse des veilleurs, à l’exception de Monsieur Collin, à l’écart, sur un promontoire rocailleux.
Monsieur Keystner attise le feu à l’aide d’un bâton, tandis que Monsieur Erua regarde le ciel avec intérêt.
Il fait frais ce soir. Je me couvre les épaules de mon manteau.
« La nuit est belle, déclame Monsieur Keystner. On voit les étoiles.
- Oui, j’approuve en souriant.
On ne pouvait guère avoir droit à ce genre de spectacle à Altelorrapolis , à cause des lumières continuelles de la ville.
Je scrute les myriades de constellations à la recherche de celles dont je me souviens encore du nom. J’arrive à repérer celle de la Roue, Cassio, et le Paon.
Soudain, un long chant, lancinant, retentit dans le lointain et semble se répercuter tout autour de nous. Ce n’est pas l’œuvre de quelque chose d’humain, mais plutôt d’une puissance inconnue.
Il me semble avoir déjà entendu ce son, mais ma mémoire me fait cruellement défaut.
La mélopée s'éteint tout aussi rapidement qu'elle était apparue, mettant fin à cette suspension du temps.
- Vous avez entendu ?
- De quoi parlez-vous, Mademoiselle Oriloge, me répond Monsieur Erua, étonné de mon intervention subite.
- Y a que du silence ici, lance Monsieur Collin.
- Oh… Rien… Pardonnez-moi, je me ravise, rouge de honte. Cela doit être la fatigue. Je vais vous laisser. Passez une bonne nuit. »
Je me lève et effectue une courbette excessivement polie à l’assistance, avant de me diriger vers ma tente à petits pas pressés.
Que m’arrive-t-il ? Je viens de perdre toute crédibilité aux yeux de Messieurs Oberon, Erua, Keystner et Collin en une unique phrase.
Pourtant, ce chant me rappelle quelque chose… Non, ce n’est rien.
Espérons que cela soit seulement dû à la fatigue. Oui, c’est cela ; notre si longue marche a diminué mes facultés mentales et je suis sujette à des rêves éveillés. Oui… Cela doit être ça…
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Mar 14 Oct - 14:43

Eileen Tenira de Myahault :


C'est un superbe jeune homme, dont la chevelure abondante et noire chatoie dans le soleil estival. Les années lui ont réussi. Son corps est devenu athlétique, son port altier. Sa mise, quoi que simple, dénote une certaine élégance. Ils ne se sont pas revus depuis leurs quinze ans. Elle ignore totalement ce qu'il fait, comment il gagne sa vie, et surtout comment il a su qu'elle était veuve. Elle a juste reçu du domestique une petite carte avec pour toute inscription son nom à lui, son prénom à lui, et elle a donné l'ordre de le faire introduire sur la terrasse. Une légère brise vient du jardin, faisant chantonner les feuilles des platanes. Le soleil fait monter de la terre un arôme de douceur et de bonheur. Il n'a jamais été aussi beau, ni aussi souriant. Il la regarde avec un ravissement évident.
_ Eileen...
_ Bonjour, Guillaume.
Elle l'a salué avec amabilité et désinvolture, mais il ne semble pas s'en rendre compte. Tout à son ravissement, il la dévore des yeux avec une faim que rien ne semble pouvoir apaiser. Il est tombé à genoux devant elle, comme dans les mauvais romans. Par bonheur, le domestique s'est retiré.
_ Eileen, mon amour...
_ Relevez-vous, Guillaume.
Le ton n'a pas changé. Mais le vouvoiement fait l'effet d'une gifle. Il ne se relève pas. Il lève vers elle un regard stupéfait. Ni douloureux, ni furieux. Stupéfait.
Elle pose sa tasse de thé dans la soucoupe, et quitte son siège, pour aller respirer la haie de roses qui borde la terrasse. Elle a conscience que les années passées en réceptions et cérémonies d'inauguration ont donné de l'élégance à sa démarche, qu'elle est plus belle et désirable encore qu'autrefois. Mais elle ne peut défaire cela. De toute manière, quelle responsabilité a-t-elle ? C'est lui qui est venu s'exposer. C'est lui qui est venu la trouver.
_ Eh bien, mon ami, voilà des années que nous ne nous sommes vus. Que faites-vous aujourd'hui. Avez vous réalisé votre rêve de voyager tout autour du monde ?
De la détresse, maintenant. Une poignante détresse dans ses yeux. Pas le désespoir surjoué d'un enfant qui espère ainsi attiser la pitié de l'adulte qui refuse d'accéder à sa demande. Une profonde détresse d'homme, qu'il ne songe même pas à dissimuler, ce serait inutile d'essayer.


_ Eileen... Pourquoi me parles-tu avec cette froideur ?
Elle se retourne, lui montre son imperturbable sourire, la totale absence de trouble dans ses yeux.
_ Allons, Guillaume, ne vous formalisez pas du fait que je vous vouvoie. Nous ne sommes plus des enfants, de plus je dois tenir mon rang. Je ne peux plus dire « tu » à personne, même à mes amis d'enfance. Relevez-vous et asseyez-vous.
Comme un somnambule, il se redresse et se laisse tomber sur l'élégant siège en rotin qui s'offre à lui. Avec la dextérité qu'elle a acquise dans le monde, elle lui sert le thé avec grâce. Elle sent son regard sur elle et sait qu'il commence à remarquer, dans cette silhouette élégante et parfaite, la totale absence d'humanité. Lorsqu'il aura compris qu'elle n'est plus cette Eileen là, à qui il s'adresse, qu'elle n'est plus qu'une image, et que ça lui convient parfaitement, qu'elle compte bien le rester, il s'en ira, et il sera guéri d'elle.
_ Parlez-moi de vous, mon cher ami.
_ Je...
Il s'efforce de prendre la tasse, mais sa main tremble, tremble sans pouvoir s'arrêter.
_ Je voulais t'enlever. J'avais tout préparé. J'avais emprunté de l'argent à un ami. Nous aurions été au Bantou, personne ne nous y aurait retrouvés. J'ai essayé de te joindre. Je me suis introduit dans la propriété de tes parents à plusieurs reprises, ils m'ont chassé à chaque fois. J'ai essayé. Je suis revenu à la charge. J'ai essayé jusqu'au matin de ton mariage.
Il guette son regard. Il guette la lueur de colère, la lueur d'émotion.
_ Tu as dû croire que je t'abandonnais, Eileen, mais c'est faux. S'ils te l'ont fait croire, c'est faux. Je me suis acharné pour te sauver de ce mariage jusqu'à ce qu'il soit trop tard. J'ai voulu mourir. Et j'ai failli. Mais toi, toi, tu vivais toujours, et tu devrais subir ce supplice seule, si je mourrais. Alors je me suis forcé à supporter. J'ai même essayé de t'oublier. Pour vivre.
Elle ne sourit pas, ce serait comme se moquer de lui. Mais elle est imperturbable. Aucune émotion. Rien.
_ Pourquoi tu ne me crois pas ? Je suis là, non ? Dès que j'ai appris la mort de ton mari, je suis venu ! Je n'ai pas pu faire autrement. Je n'ai pas pu faire autrement, mon amour... Je ne t'ai jamais oubliée. Je n'ai jamais pu regarder une autre femme. Aucune n'est comme toi. Aucune ne me complète, ne me comprend comme toi. Je ferai ma vie avec toi, ou personne.
_ Allons, mon ami, ne dites pas des choses pareilles. Vous êtes un superbe jeune homme, vous trouverez chaussure à votre pied.
_ Arrête, arrête ça !


Il s'est levé, d'un bond. Elle réprime le réflexe de lever ses mains devant elle pour se protéger le visage au cas où il la frapperait. Elle se contente de continuer à le fixer, toujours souriante, toujours imperturbable. La bouffée de fureur s'éteint presque aussi vite qu'elle est apparue, pour laisser place à un profond, très profond désespoir.
_ Dis-moi que tu ne m'aimes plus. Arrête ce jeu, et dis-le moi franchement. Alors je partirai, et tu ne me reverra plus jamais, je te le promets. Mais dis-le moi.
_ Que dites-vous là, Guillaume ? Je vous aimerai toujours, comme je chéris tous mes souvenirs d'enfance. Nous avons joué avec tant de plaisir ensemble, dans notre jeunesse.
C'est trop. Il n'en supportera pas plus. Elle vient de lui porter le coup fatal. Elle le sait. Mais il faut que lui le sache. Il faut qu'elle le laisse comprendre.
Un moment d'abattement, puis il semble se ressaisir.
_ Eileen...
Brusquement, il lui attrape le poignet. Elle réprime le tressaillement. Elle s'interdit de frémir à ce contact.
_ Tout ce que je t'ai dit est vrai. Ça a l'air d'être du mauvais roman pour impressionner les ménagères, mais ce n'en est pas. Je ne le dis pas pour obtenir quoi que ce soit, c'est juste un fait. Tu n'y peux rien, ni moi non plus, c'est comme ça. Ce ne sont pas des discours. Ce n'est pas un joli agencement de mots pour épater la galerie. C'est ce que je ressens. Et que tu ressentais aussi. Je ne sais pas ce qu'ils ont fait de toi, en quoi ils t'ont transformée. Je ne sais pas ce qu'il reste de toi derrière ce masque. Mais je sais que tu m'as aimé, Eileen. Contre ça non plus, tu ne peux rien. Tu m'as aimé sincèrement, profondément, et tout ce que je te souhaite à présent, c'est de pouvoir un jour de nouveau aimer quelqu'un comme tu m'as aimé moi.
Il reprend son souffle. On dirait qu'il a fini. Elle ramasse sur la table de rotin la clochette pour appeler le domestique.
Il réapparait en un clin d'oeil, aussi imperturbable que sa maîtresse, que le reste du décor dont elle fait désormais partie.
_ Ramenez monsieur à la porte, je vous prie. Il s'en va.



Du calme. Du calme. C'était un rêve. Respire. Respire. C'est fini.
La couverture contre ma poitrine, ma veste sous ma tête en guise d'oreiller, le toit de la tente devant mes yeux. Près de moi, Karell dort à point fermé. La blessée s'agite un peu dans son sommeil.
Du calme. Respire.
Il y a quelqu'un d'autre qui halète. Pas dans la tête. Pas à coté. Hors de la tente. Fort. Vite. Pas pour se calmer, comme moi. C'est un son angoissé. Très angoissé.
Je me glisse hors de la couche, hors de la tente.
Les étoiles scintillent comme je ne les ai pas vues scintiller depuis bien longtemps. Notre feu de camp est en train de mourir. Ses braises n'écartent plus la lumière sombre de la nuit. Une immense plaine bleue et vide s'étale à mes pieds. Tout le monde s'est couché. Je ne sais pas l'heure qu'il est, mais la nuit est très calme. On y en entend pas même un oiseau de nuit. Le halètement raisonne dans le silence, là, tout près, quelque part sur le rocher où nous avons établi notre campement. Je laisse mes yeux s'habituer à la clarté des étoiles. Et je le vois enfin.
A quelques pas des tentes, comme s'il s'était trainé pour s'en écarter sans parvenir à s'en éloigner de plus de quelques pas. Accroupi dans la pente douce. Non, recroquevillé. Les mains crispées sur ses oreilles. Il halète, il halète, sans s'arrêter. On dirait qu'il est en proie à une panique si intense qu'il ne peut plus bouger. Tétanisé. Je m'approche de lui, m'agenouille et lui touche l'épaule.
_ Siegfried ?
Il tressaille et tourne légèrement la tête, sans décrisper ses mains de ses oreilles. Son regard est douloureux, douloureux... Il essaye de me parler. Mais il n'y arrive pas. Il halète, de plus en plus fort.
_ Siegfried ?
Il renonce, se détourne, ferme les yeux. De légers gémissements de panique lui échappent. Je ne peux plus me payer le luxe de chercher à comprendre. Je l'attire contre moi, lui caresse les cheveux.
Il colle sa tête contre ma poitrine, et se cramponne à mon épaule. Je resserre mon étreinte. Sa main me serre l'épaule si fort que je sens des fourmillements dans mon bras. Je devrais lui parler, essayer de l'apaiser, mais je ne sais pas ce qui lui arrive, de quoi il a peur. Et soudain, comme un vieux réflexe de survit, la mélodie d'une chanson très douce s'échappe de mes lèvres.
« Terre tu es la terre où plongent mes racines

Faisant monter la vie jusqu'au bout de mes doigts

Terre qui devant les tempêtes assassines

Me retient centenaire immense et toujours droit

Terre tu es la terre où plongent mes racines

Le jour l'ignore mais je ne tiens que par toi »
On dirait que ça fonctionne. Je sens l'étreinte de sa main qui se desserre. Je croyais avoir oublié cette chanson. C'est incroyable que les paroles m'en reviennent si facilement. Et que j'ai si peu de mal à reproduire dans ma voix la douceur avec laquelle elle était chantée, à l'époque.
« Sève tu es la vie qui coule dans mes veines

Secret palpitement dans l'écho de mon bois

Faisant grandir autour mon ombre souveraine


Qui protège apaise et attend que l'on s'y noie

Sève tu es la vie qui coule dans mes veines

Le jour l'ignore mais je grandis grâce à toi »
Pourquoi est-ce que je pleure ? Ce n'est pas du regret. Je ne reviens pas sur ce que j'ai fait. S'il revenait aujourd'hui, j'agirais de même. Je ne suis même pas émue. Ce sont mes yeux qui coulent tout seuls. Moi, je suis occupée. Je berce Siegfried comme un enfant, comme on l'avait fait pour moi autrefois.
« Dure tu es mon bois ma branche mon écorce

Une armure bien digne du plus grand des rois

Mon coeur tendre et si doux a besoin de ta force

Sans cette dureté je n'aurais plus de joie

Dur tu es mon bois ma branche et mon écorce

Le jour l'ignore mais je vis par dessous toi »

Siegfried s'est apaisé. Il halète encore un peu, mais ses mains sont retombées, et son visage s'est détendu. Il veut se dégager, mais je le maintiens contre moi, en continuant à chantonner. Quand je sens que c'est de nouveau l'homme que je connais, et non plus un enfant effrayé que je serre sur mon coeur, je relâche mon étreinte doucement et m'écarte sans un mot.
_ Pardon si je vous ai fait peur, me dit-il. Ça arrive de temps en temps, en ce moment. Mais ça passe vite.
_ Ce n'est rien. Je comprends.
Je laisse un silence s'installer, et respire l'air nocturne en guettant son attitude. Il faut que je détermine, sans qu'il ai besoin de me le dire, si je dois le laisser seul ou rester avec lui. Il ne se relève pas, allonge ses jambes et sort un mouchoir de sa poche pour s'éponger le front. Ma présence ne le gène pas. Je ne bouge pas. Il meuble le silence en me donnant des explications.
_ Je n'arrivais pas à dormir, alors je me suis levée. Je voulais ranimer le feu, et puis...
Il relève les yeux vers moi et me scrute d'un air mi interrogateur, mi blasé.
_ Vous n'avez rien entendu, naturellement ?

_ Je vous ai entendu haleter. C'est pour ça que je me suis levée.
_ C'est tout ce que vous avez entendu ?
_ Oui.
Dois-je m'asseoir près de lui ? Dois-je rester à distance ? Il ne manifeste aucun désir. Son regard est rêveur. Je tente une question, sous forme d'affirmation.
_ Vous, vous avez entendu quelque chose.
_ Le sifflement de la tempête.
Je ne comprends pas. J'ose donner à mon visage une expression stupéfaite. Siegfried se livrera d'avantage à la spontanéité qu'à un calme imperturbable.
_ Quelle tempête ?
_ Celle qui a tué ma famille quand j'étais gosse. Je suis resté des heures dans la cave à entendre le vent siffler. Je supporte plus ce bruit, depuis.

Une partie de moi enregistre : Orphelin très jeune. Ne supporte pas le sifflement du vent. L'autre partie répond à ce qui se dit, là, maintenant, tout de suite.
_ Et vous l'entendez souvent ?
Il hausse les épaules.
_ Je n'ai jamais eu d'hallucination avant la catastrophe. C'est seulement depuis que c'est arrivé. Je pense que c'est lié.

Hallucination. Le mot est dit. Il fallait bien qu'un de nous deux le sorte et je suis contente que ça n'ait pas été moi.
_ Lié ? A la catastrophe ? Quel rapport avec la catastrophe ?
_ Je ne sais pas. Je sais juste qu'avant, je n'avais jamais d'hallucination. Que depuis que c'est arrivé, je n'arrête pas d'entendre siffler le vent. J'ai de la chance que les autres ne s'en soient pas aperçu pour l'instant. Vous n'avez rien eu de ce genre, vous ?
La question me prend au dépourvu. Ou plutôt non. La question ne me prend pas au dépourvu. Ce qui me prend au dépourvu, c'est qu'à l'instant où elle m'a été posée, je me suis remémoré l'apparition en haut de la tour majestueuse, et devant la boucherie. Une main gigantesque, en train de se refermer sur moi.
_ Non, Siegfried. Je n'ai rien eu de ce genre.
Il va répondre quelque chose quand un craquement détourne notre attention.
Mademoiselle Oriloge vient de sortir de la tente. Elle s'est levée en nous entendant parler. Elle vient vers nous...
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Ven 17 Oct - 0:52

Siegfried :


Karell est devant nous, ses yeux mi clos, mais visiblement plus aveuglée par le feu de camp dans la nuit que parce qu'elle s'est réveillée. Cela m'amène à me poser la question... Est-ce qu'elle m'a entendu parler de mon « problème » ? J'espère que non. Je ne sais pas comment ceux qui me faisaient confiance réagiraient s'ils apprenaient. Ils ne seraient peut être pas aussi compréhensifs qu'Eileen.
_ Vous a-t-on réveillé ? Demande-t-elle à Karell.
Elle affiche un petit sourire fatigué.
_ Non, rassurez-vous, j'étais déjà réveillée. Je n'ai pas l'habitude de dormir avec d'autres personnes près de moi.
Alors elle ne dormait déjà plus lorsqu'on a commencé à parler... Je n'ose pas poser la question. Pourtant il faut que je sache ; je ne tiens pas, s'il y a désormais méfiance, à ce qu'on me la cache. Si je demande à Karell, je ne pense pas qu'elle me mentira. Je prends mon courage à deux mains.
_ Vous... nous avez entendu parler ?
A la lumière du rougeâtre du feu, je crois distinguer deux petites tâches de couleur qui apparaissent sur les joues de la demoiselle. Plus de doute, elle nous a entendu...
_ Bien malgré moi, croyez le.
Je baisse la tête de dépit.
_ Alors vous savez...
Elle s'assit plus près de nous. Malgré sa gentillesse je m'attends un peu à ce qu'elle me fasse part de ses nouveaux doutes à mon égard. Même quand il s'agit d'amis, les gens peuvent rapidement changer de comportement envers vous lorsque vous êtes psychologiquement instable.
Cependant son sourire mêlé de gaité et de gêne semble vouloir me dire que ce n'est pas tout à fait comme cela que ça va se passer.
_ Monsieur Siegfried, ce que vous avez dit m'a fait réfléchir. Mais avant tout, sachez que ma confiance envers vous n'a pas été ébranlée. Et je pense que si les autres savaient ce que moi et madame de Myahault savons, ils penseraient comme nous. N'est-ce pas, Madame la baronne ?
_ J'en suis tout à fait convaincue, dit-elle simplement
Je releve la tête vers mes interlocutrices, conscient que j'ai toujours leur confiance malgré cela. Mais je ne suis pas totalement rassuré.
_ C'est tout de même un problème. Je me demande si je ne risque pas de devenir un danger pour vous et pour moi même lors de ce genre de... crise. De plus, si je suis le seul à être victime de ce genre de chose, ne risqué-je pas de me retrouver marginalisé dans le groupe malgré vous ?
J'envisage la pire des situations. C'est alors que Karell pose alors une des ses mains douces sur mon épaule. Elle arbore un air compatissant, mais qui semble vouloir exprimer bien plus que de la pitié.
_ Ne craignez rien Monsieur Siegfried, je... Je crois bien que vous n'êtes pas seul dans cette situation.
Je relève brusquement ma tête, hausse un sourcil de surprise. Je crois bien deviner où elle veut en venir, du moins, j'espère ne pas me tromper, ou ce serait l'embarassement le plus total pour avoir eu simplement cette pensée.
_ Vous... Vous aussi ?
Elle opine timidement de la tête. Je remarque au passage que le visage d'Eileen quant à lui reste tout à fait impassible. Elle se tient de manière droite, même raide ; si raide que j'en aurais mal au dos à sa place.
_ Je suis... d'accord avec ce que vous disiez tout à l'heure. Avant la Catastrophe, je n'avais aucun souci d'ordre psychologique, mais pourtant, parfois...
Elle a apparemment plus de mal à confier ses problèmes personnelles que moi je n'ai eu à le faire à Eileen. J'allais l'encourager à continuer malgré tout, mais cette dernière parle avant moi.
_ Veuillez continuer Karell, s'il vous plait.
Je commence à sentir une étrange attitude de la part d'Eileen depuis que Karell nous a rejoint. Elle prend bien soin de détacher chaque mot alors qu'elle parlait spontanément avec moi. Ce n'est peut-être qu'une impression...
_ Parfois... Je crois entendre des choses.
_ Comment ça « vous croyez » ?
_ Oui, je crois seulement... Car j'ai maintenant le sentiment, après vous avoir entendu parler de vos hallucinations, que ces choses là n'existaient pas réellement.
Je ne sais pas si je dois être rassuré ou m'inquiéter un peu plus. Est-ce vraiment un problème mental ? En tout cas à présent je suis pratiquement convaincu que la Catastrophe n'est pas étrangère à ces changements.
Pratiquement. Oui pratiquement, car nous ne sommes pour le moment que deux dans ce cas. Eileen m'a dit qu'elle n'a jamais rien ressenti de tel, je la crois. Cependant le hasard est une explication un peu trop facile. Si seulement on pouvait interroger les autres... Mais on ne peut pas.
_ Ne vous en faites pas, dit Eileen, je suis sûre que tout va bien aller pour vous. Je ne pense pas qu'il soit utile pour le moment de chercher la cause de ces phénomènes. Il vaudrait mieux nous concentrer sur notre destination. Il faut juste que vous essayez de vous contrôler si jamais vous sentez que vous glissez en dehors de la réalité. Si vous y tenez, je pourrais veiller à ce que les autres ne s'aperçoivent pas pour le moment de vos problèmes.
_ Je crois que vous avez raison, commença Karell, cela risquerait de perturber le groupe.
Moi, je ne dis rien. Je trouve aussi qu'elle a raison, mais ce n'est pas ça qui m'interpelle.
Cette préciosité dans le langage, cette posture forcée, ce visage duquel ne transparait aucune émotion... J'ai le sentiment de ne pas être en face de la même personne qu'il y a quelques instants. C'est vraiment étrange...
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Lex
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Lun 20 Oct - 12:48

Lily

Les lueurs de l’aube, filtrées par les murs de la tente, teintaient de bleu le vide autour de moi. La couverture étalée sur le sol faute de mieux avait laissé passer la rosée matinale, et les fines gouttelettes en suspension dans l’air formaient un halo céruléen. Il faisait frais.

Ma couche était trempée de sueur et l’humidité me pénétrait jusqu’à l’os. Je me blottis dans mes couvertures, mais c’était peine perdue. Résignée, je me mis à contempler l’espace autour de moi. C’était une grande tente, suffisamment grande pour accueillir trois personnes confortablement ; là pourtant, à l’exception d’une frêle créature affaiblie, elle était vide. Je tendis le bras lentement vers la couche de mademoiselle Oriloge. Froide. Elle était partie depuis un moment déjà. Bien que ne pouvant atteindre les couvertures de madame Tenira de Myahault, j’imaginai facilement qu’il en était de même.

Je n’avais pas bien dormi, entre cauchemars et délires, mais je n’avais entendu ni l’une ni l’autre des deux femmes quitter la tente. Je sentis une bouffée d’indignation monter en moi. J’étais contrariée que personne ne se tienne à mon chevet et que l’on m’abandonne à cette moiteur. Ce n’était pourtant pas que j’eus l’habitude d’être maternée par un régiment de serviteurs, ni que je considérais la bonne mademoiselle Oriloge comme m’étant une servante dévouée. Non. Un simple sentiment d’abandon, très humain et capricieux, tel que je n’en avais pas même ressenti à la suite de la Catastrophe.

On entendait des voix calfeutrées par l’épaisseur des tentures. Je me sentis stupidement soulagée de constater qu’ils étaient encore là. Je n’osai pourtant pas les appeler pour venir me voir. Je rassemblai mes forces et me redressai au milieu de la brume bleutée. La tête me tourna légèrement et je dus me recoucher rapidement le temps que le sang me monte à la tête. Les pulsations accélérées de mon cœur firent battre mes tempes et rappelèrent ma blessure à mon esprit. Je tentai vainement d’oublier la douleur et me glissai mollement vers l’entrée de la tente.

« Y reste du pain ?
- Je suis désolée monsieur Colin, il ne reste que la portion de…euh…notre blessée.
- C’est bon ! Elle est pas grosse, tu peux bien m’en passer un bout. Elle mangera pas tout de toute façon.
- Quand bien même, nous réserverons ce qui restera. Ce sera toujours ça de plus pour plus tard.»

Le dénommé Colin poussa quelques jurons avant d’être interrompu dans un rire par le chef de leur petite bande. L’homme à l’arc.

« Je crains que notre jeune intendante ne soit trop stricte mon cher Colin. Et puis, je suis bien de son avis : rationnons-nous. La route est encore longue.
- Si je meurs de faim ici et maintenant, ça sert à rien d’épargner nos vivres.
- Allons… »

En sortant la tête de la tente, je pus enfin mettre des images sur la scène. Tout le monde était déjà levé. Madame Tenira de Myahault discutait avec mademoiselle Oriloge tandis que celle-ci rangeait quelques affaires dans le sac à provision. Sa peau blanche avait pris le teint bleu de l’aube ce qui accentuait son côté angélique. La précision de ses gestes contrastait avec leur douceur.

Ce groupe était bancal. Une assemblée contre nature réunie par la nécessité. Ces gens n’avaient rien à faire ensemble. À part peut-être monsieur Siegfried, qui paraissait avoir toujours eu à faire avec tout le monde. Une de ces personnes qui se font des amis où qu’elles aillent, quoiqu’elles fassent. Mais pour les autres…

C’était la première fois que j’étais suffisamment lucide pour observer notre petite communauté. Monsieur Colin, qui se méfiait de tous. Monsieur Keystner, hors de l’espace et du temps. Monsieur Oberon, que je ne saisissais pas complètement. Neil Erua, l’éclaireur. La méfiance que certains éprouvaient manifestement pour lui avait déteint sur moi, et il m’était difficile de l’apprécier alors même qu’il avait aidé à me transporter. Madame Tenira de Myahault, encore plus raide ce matin qu’à l’accoutumée. Mademoiselle Oriloge…

« Aaaah ! »

Tout le monde se tourna en direction de la jeune femme. Elle était assise par terre et se trainait en arrière comme effrayée par quelque chose.

« Ouah ! C’est quoi ça ! cria Colin en sursautant. »

Monsieur Oberon se leva d’un bond et se précipita vers sa tente.

« Où allez-vous Ashran ?! demanda vivement l’archer.
- Chercher mon fusil, lança le concerné sans se retourner. Nom de nom, pour une fois qu’il n’est pas à portée de main ! »

Madame Tenira, qui ne perdait jamais son sang froid, reculait doucement sans faire attention à ce qui se trouvait derrière elle.

« Ce…ce n’est pas une illusion.
- À moins d’être une hallucination collective, confirma l’archer en partant à son tour en direction de la tente. »

Je ne comprenais pas ce qu’ils disaient. Je ne comprenais pas ce qui se passait. De ma position, je ne voyais rien. Et ce fichu corps qui ne me laissait pas me lever.

« Karell, levez vous ! injoncta madame Tenira.
- Je…Je… »

La jeune femme si posée habituellement avait la voix tremblante.

« Il n’y en a pas dans cette région du monde normalement, s’inquiéta Neil Erua. Ce n’est pas normal.
- Rien n’est normal en ce moment, Neil.»

Tout le monde était inquiet. Tout le monde sauf monsieur Keystner qui restait immobile, fasciné par la scène.

Monsieur Colin avait sorti son couteau et le tendait en avant d’un air menaçant comme pour tenir quelque chose ou quelqu’un à distance. La baronne et mademoiselle Oriloge qu’elle retenait sous les aisselles se glissèrent derrière le jeune intrépide.

« Jack, réveillez-vous !
- C’est…C’est la première fois que j’en vois.
- Arrêtez de rêver deux secondes ! C’est pour de vrai !
- De… rêver ? »

Monsieur Keystner ne semblait pas réaliser, mais devant le ton pressant de la baronne de Myahault il se mit sur ses pieds. Ne rien savoir me paniquait. Et ce Jack ! Qui ne daignait pas reculer !

« Oh, par Odeyon ! C’est après les provisions qu’ils en ont, se rendit compte Karell.
- Ashran ! Siegfried ! Que faites-vous ?! Dépêchez-vous ! »

Le premier sortit brutalement de la tente avec son fusil, bouscula Neil au passage, et braqua son arme en direction du danger.

« N’hésitez pas ! Tirez ! Cria notre guide.»

Deux coups. Puis un hurlement terrible qui fit vibrer l’air autour de moi.

« Arrêtez ! Arrêtez !»

Cette voix trahissait un terrible affolement. Ma voix.

« La blessée ! »

Un autre coup. Puis un autre. Puis encore un autre. Ashran ne s’arrêtait plus de tirer.

« Non ! Non ! Non ! Me désespérais-je.»

Siegfried sortit à son tour armé de son arc. Il se mit aussitôt à décocher ses flèches. Les hurlements devenaient de plus en plus terrifiants. De plus en plus nombreux.

« Ils ne semblent pas du tout effarouchés par nos armes, Ashran.
_ Ils sont à peine blessés.»

Les deux hommes ne s’arrêtaient pas de tirer pour autant. Les grognements, le bruit des armes, les jappements, les cris. L’air était rempli de rage. L’archer était à court de flèches et Ashran pestait après l’inefficacité de son arme.

« Mer…Ils semblent se désintéresser de la nourriture ! Jura Colin.
_ En effet, acquiesça Neil Erua d’un ton acide, ne trouvant rien de plus constructif à ajouter.»

Ils semblaient suivre des yeux quelque chose qui formait un arc de cercle autour d’eux. Mon sang se figea lorsque leur regard s’arrêta sur moi.

« Put… ! Ils vont s’attaquer à la blessée d’abord !»

La blessée ? Moi ? Qui ça ils ? Mon corps était comme paralysé par la terreur et refusait de se retourner. Siegfried se saisit d’une grosse pierre et la jeta dans ma direction. Elle passa au-dessus de moi et fit un bruit sourd en heurtant sa cible dont le léger couinement me signifia clairement sa proximité. Je me mis à marmonner des choses incompréhensibles, les yeux exorbités. Siegfried réitéra l’opération.

« Ça ne sert à rien, fichons le camp d’ici avant de tous y passer ! S’impatientait Colin.
_ Taisez-vous ! Trancha Eileen dont le sang froid commençait à tiédir. »

J’entendis alors une série de jappements et de grognements, puis le bruit d’une course accélérée. Je me contractai et fermai les yeux.


« Qu…
_ Ils s’enfuient, annonça avec joie l’archer. »

Ils s’éloignaient.

Je ne bougeai pas.

Siegfried abaissa son arme dans un soupir de soulagement, suivi par Ashran. Collin ne se détendait pas pour autant et gardait sa lame devant lui la main légèrement tremblante, de fureur ou de peur, je ne savais. Jack se mit enfin à bouger et rejoindre le groupe. Je sentis un filet chaud et humide couler entre mes cuisses.

« Je ne comprends pas pourquoi ils sont partis si soudainement, s’interrogea Ashran en glissant son fusil sur son épaule.
_ Ils ont eu ce qu'ils voulaient, répondit Siegfried.
_ Nos provisions? »

Ashran arbora une expression dubitative.

« Les provisions ont été saccagées...Il faut récupérer ce qui est récupérable. Dépêchons nous de plier nos affaires et de quitter les lieux, ordonna Neil Erua.
_ Venez Karell. Il nous faut nous occuper de votre protégée, dit doucement Eileen. »

Ashran se tourna vers Collin.

« Vous pouvez baisser ça maintenant. Aidez nous plutôt à ranger.
_ Qu’est-ce que ça foutait là ?! Bordel ! »

Le jeune fougueux cracha au sol et rangea son couteau.

Karell et Eileen se dirigeaient vers notre tente. Jack regardait en direction du levant. Neil Erua était déjà sous sa tente, à ranger probablement. Colin ne cessait de s’agiter avec fureur. Siegfried s’affairait tout en essayant de calmer son compagnon.

Un bruit sec fit sursauté tout le monde. La tente venait de s'abattre
sur la tête de Neil Erua qu'on entendit jurer en se débattant.


Dernière édition par shaon le Lun 20 Oct - 22:20, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Jeu 23 Oct - 23:30

Jack Keystner

Agitation. Agitation. Tant d’agitation. Le camp est sens dessus-dessous. Le monde s’agite. Sous le ciel du matin. Magnifique ciel. Je laisse vagabonder mon regard. Comme d’habitude.
Les vivres. Gâchés. Eux. Disputés auparavant dans l’insouciance. Maintenant à qui profiteront ? Les autres s’agitent. Récupérer quelques provisions. Maigres. Démonter le camp. Repartir.
La jeune blessée. Teint livide. Pour cause sa blessure. Et aussi le remue-ménage. Certainement. Content de voir qu’elle est capable de bouger. Mes yeux s’attardent un peu. S’étant apparemment remise des émotions elle retourne à la hâte dans sa tente. Tout le monde s’active. Je devrais peut-être aider. Je ne sais pas. Ce n’est pas que je veuille les laisser tout faire. Je ne sais pas. Je lève les yeux. Vers le ciel. Les pensées voyagent. Vacillent. Se détachent. Au loin.

Le pas traînant, Jack Keystner avance, plongé dans ses pensées, comme d’habitude. Il se promène sans but, comme d’habitude. Sans but ? Non, aujourd’hui est un jour important mais il l’ignore encore. Il n’a pas fait attention à la lettre qu’il a reçue le matin-même. Il passe devant une librairie où il a l’habitude de s’attarder, il s’arrête et pose ses yeux sur la vitrine.
Une dizaine de livres sont présentés, quelques nouveautés parmi lesquelles un livre noté « Livre Premier » avec pour auteur son propre nom. « Jack Keystner ». Un enthousiasme certain peut se lire sur son visage, pourtant habituellement plutôt éteint. Il entre dans le magasin, trébuchant sur la marche de l’entrée, et s’adresse au vendeur, assis derrière un bureau.
-Je peux faire quelque chose pour vous..?
-Bonjour… Hum… Je viens à propos du livre que vous avez dans votre vitrine… là…
-Lequel ? Vous voulez parlez de celui qui est sorti aujourd’hui ? Je l’ai lu quand je l’ai reçu, l’autre jour. Fouillis. Très fouillis. J’ai eu beaucoup de mal à comprendre… Avis de lecteur averti pourtant. Je ne pense pas que ça aura beaucoup de succès. Je vous le dis. Fouillis. Très fouillis. Trop difficile à comprendre où l’auteur veut en venir.
-Comment ça « trop difficile à comprendre »..? Je ne crois pas que ça soit si compliqué.
-Vous l’avez déjà lu ?
-Je… Eh bien… Je suis l’auteur…
Le libraire regarde Jack avec un air confus mais un brin amusé. Ce dernier se retourne légèrement agacé et se dirige vers l’entrée. Un brin de culot monte en lui, il fait volte-face vers le vendeur et lui dit :
-Il y aura une suite…


Une suite… Une suite… Et cette histoire-là, aura-t-elle une suite ? Je regarde les autres s’activer. Une seule chose est encore à faire. Cette fois-ci ce n’est pas avec de simples pensées que l’Histoire s’inventera. Ce n’est pas avec un crayon et une page que l’Histoire s’écrira. Je regarde mes mains. Le monde. Le futur. Ailleurs. Où allons-nous ? Je regarde mes mains. Si Peut-être mes écrits ne seront pas retenus dans ce futur. Mais ce futur. Sera fait par nos mains.

Jack Keystner jette un dernier regarde au libraire, pousse la porte et sort du magasin.

Au travail. Maintenant.
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sebrich
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Sam 25 Oct - 17:00

Collin bourre-pif

Ma main tapote machinalement sur la manche de mon couteau. L’attaque que l’on avait essuyée plus tôt m’avait mis les nerfs en pelote. Chaque fois que j’étais venu dans cette forêt avec Doc, j’avais eu la chaude sensation d’être en sécurité, de ne pas devoir me retourner à chaque fois pour vérifier si un ennemi se trouvait dans mon dos, un couteau à la main.
Mais cet endroit est aussi un danger pour moi, car mon esprit risquait de me faire le coup de l’envol incertain à chaque fois dans ce silence naturel.
C’est pour ça que je n’ai jamais aimé l’art. Pas parce que je n’y comprends rien, mais parce que mon esprit s’y accrochait, faisait un bout de route avec, en laissant mon corps en plan tout seul. Ce qui est la dernière chose à faire dans les rues.

_ Il nous faudrait chasser pour avoir plus de vivres dans nos fontes, informa Eileen.

Nous nous retournons tous vers elle, nos sacs sur le dos, la sueur au front, une expression vide dans les yeux.
Ashran réagit le premier.
_ Vous avez raison, avec l’attaque de ce matin, il est, ma foi, fort indiqué que le peu qu’il nous reste ne nous permettra pas de continuer aussi facilement.
Je les regarde causer avec un regard de mépris.
_ Ah ouais, lancé-je, un petit sourire en coin, parce que vous sauriez chasser, vous autres nobles ?
La dame me regarde avec une expression neutre.
_ Ma foi, oui, j’ai parcouru plus d’une fois la campagne avec une chasse dans l’esprit.
_ Mouais, à grands coups de chevaux, cors, chiens et autres bêtises de noble hein ? dis-je d’un ton de colère.
Elle me fixe tranquillement. Elle m’énerve.
_ Bon, fait Siegfried, et en dehors de cela, que faisons nous ?
_ Je pense, dit Ashran, que messire Collin et moi devrions aller à la chasse, afin qu’il me montre ses talents de coureur des bois.
L’ironie de son « messire » me hérisse le poil.
_ Fais gaffe à pas recevoir du plomb dans les fesses, toi, lui dis-je en le fixant.
Je sors de mon sac le fusil qu’ils m’avaient rendu de mauvaise grâce, et commence à marcher de concert avec l’autre bellâtre et son fusil de précision.
Derrière nous nous entendons la dame donnez des ordres de repos, et nous rejoindre en sortant son fusil de chasse.
_ Cela pourrait être dangereux pour vous, chère amie, lance les sourcils froncer le beau parleur.
-Ne vous inquiétez pas, je suis une grande fille, dit elle avec un grand sourire.
Je soupire à l’idée qu’avec un peu de chance, une bête sauvage nous débarrasserait de cette noble.

Je suis tapi dans un fourré, les genoux me font mal, et des mouches dérangées dans leur nid volettent autour de moi.
On a décidé qu’ils feraient un rabattage en tuant la première chose qu’ils voient. Donc normalement le bruit du coup de feu devrait faire fuir les animaux dans ma direction. Et là, ce sera plus qu’un jeu de vitesse de tir.

L’attente me fait peur encore une fois, car dans la rue j’étais toujours l’oreille aux aguets quand je faisais une embuscade alors qu’ici, je n’ai pas peur de ce qui pourrait m’arriver.
Les humains calment sont plus dangereux que des animaux blessés.

_ Pourquoi dois-je le tuer ?
_ Parce que si tu le fais pas, on va encore devoir manger du charbon aujourd’hui, et moi je ne veux pas.
Il pointe l’animal que je faisais [...], qui paissait tranquillement dans l’herbe. Il ne m’avait jamais rien fait, autant il m’est facile de tuer un gars à main nue afin de lui faire les poches, autant j’ai du mal à appuyer sur la gâchette face à un animal. Je dois être anormal, comme disait le proxénète de ma mère.
-Bon tu tires ? On ne va pas y passer la nuit.
-Ouais ouais.
Click

PAN
Ah, la chasse a commencé.
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Aurélien
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Lun 27 Oct - 23:02

Neil Erua

« Avez-vous trouvé quelque chose ? »

Ah, apparemment, les chasseurs s’en reviennent de la chasse. Et, avec un peu de chance, de la cueillette. Ils étaient finalement presque tous partis chercher quelque chose dans la forêt. Tous sauf moi qui faisais le guet, la blessée, et Jack, qui n’avait pas tenu à les accompagner.
Je sors tandis que j’entends la baronne répondre par l’affirmative, qu’ils ont ramené du gibier des profondeurs de la forêt, en l’occurrence des sangliers ; mais que, par malchance, ils n’ont rien trouvé de végétal qui soit comestible, ce avec quoi je ne suis pas tout à fait d’accord.

« Et que fait-on des champignons qui grouillent de partout au pied des arbres ? Demandé-je. Ils sont parfaitement comestibles, ce sont ceux que l’on vend à Altelorrapolis, ne les reconnaissez vous pas ? ».

La baronne me lance un regard noir. L’espace d’un instant, je crains que ma référence à une ville que je ne suis pas censé habiter soit… Mal vue. Il n’en est visiblement rien.

« Il ne faut jamais, dit-elle, ramasser les champignons dans la forêt ; ils pourraient ne pas être comestibles. Ne savez-vous pas que certains champignons sont mortels ?
-Je conçois parfaitement, madame, réponds-je, qu’au cours d’une partie de chasse lorsqu’on habite un manoir comme le votre, trop faire confiance à ses compétences de botaniste soit considéré comme vain. Simplement, nous sommes dans un contexte où nous avons besoin de nourriture, et si je vous dis que je suis certain qu’ils sont comestibles, cela vaut la peine de tenter, je pense.
-Non, elle a raison, Neil, répond Obéron. Ne prenons pas ce risque.
-On ne prend aucun risque en les mangeant, je vous assure, ils sont comestibles. Je peux manger en premier, si vous voulez. Croyez-moi, si je vous dis qu’on peut les manger, c’est que je suis certain de le savoir.
-On n’en mange pas, un point c’est tout, rétorque-t-il ».

Je ne réponds rien, et rentre dans ma tente, avec le sentiment qu’il est indispensable que je fasse quelque chose. S’ils se mettent à me croire assez stupide pour parler à la légère de ce dont nous manquons cruellement, alors ils ne me suivront pas jusqu’à ma destination.
Je n’ai jamais été un leader, mais c’est battre un record que d’être considéré comme plus mauvais campeur qu’une baronne. Elle a de l’influence. Il faut que j’en gagne également. Je dois être un peu plus sophiste.
Simplement, à l’Ordre, on n’est pas sophiste. Je suis déjà obligé de me jouer de tout le monde, sans succès visiblement ; je ne peux pas endosser tous les défauts du monde. De toute façon, je dois le faire ; ce n’est sans doute pas plus compliqué que de plaire à un correcteur d’examen lors d’une dissertation.
Le problème, c’est que si le sophisme d’une aristocrate peut prendre le pas sur la vision d’une ville qui tient debout après l’apocalypse, je ne vois pas trop ce que je peux faire si ce n’est attendre de me retrouver tout seul sans savoir jusqu’où aller, et en devant prendre en charge chasse et cueillette tout en essayant péniblement d’avancer en transportant ce que j’aurai passé la moitié de la journée à trouver dans les bois.

Une vision fugitive, à travers la porte de ma tente, me rappelle à l’ordre. Tandis que les autres s’affairent autour du futur feu, j’aperçois mon double sportif qui passe parmi eux, courant inlassablement vers là où nous allons. Enfin, là où j’espère que nous irons. Il est clair que je suis le seul à le voir. C’est dommage. Dans le cas contraire, peut-être pourraient-ils comprendre, et peut-être pourrais-je me permettre de faire cesser cette mascarade qui, de toute façon, ne durera pas éternellement.
Je médite là-dessus jusqu’au diner, pendant le diner, et même après le diner, faute de quoi que ce soit à débattre pour le lendemain. Nous nous dirigeons toujours vers cette ville portuaire ; ce n’est même plus moi le guide. La baronne a dû se renseigner sur la route d’Antera, de sorte qu’il n’y ait plus besoin de moi pour y conduire qui que ce soit.

Puis chacun retourne se coucher, sans plus de discussion ; dans l’optique d’une difficile journée de marche. La nuit porte conseil, dit-on. Et justement, cette nuit, un conseil secret semble se tenir autour du feu, tandis qu’on me croit endormi. La baronne, Siegfried, et Karell, discutent en chuchotant. Enfin, la baronne discute activement avec Siegfried tandis que Karell s'affaire autour du feu, forcée de répondre par intermittences. C’est donc cela, la technique de la baronne pour gagner de l’influence ? Profiter de la nuit pour intéresser la foule à ses histoires de chasse ? Serait-elle en train de penser que tout ça n’est qu’un vaste prétexte pour nous faire camper dans la nature ? Apparemment non.
Les propos qui se tiennent lors de cette conversation nocturne retiennent mon attention. Ils prennent un soin tout particulier de ne pas nommer les choses dont ils parlent, mais ce qu’ils en disent est suffisant. La baronne demande à Siegfried et Karell s'ils « les » ont réentendus aujourd’hui, et malgré un masque de grande sœur réconfortant, je peux voir que la question est posée d'une manière réellement intéressée. La baronne est touchée de près par la conversation, et ne s'y intéresse pas seulement par pure démagogie.
Et tandis que je les entends baragouiner de plus en plus mystérieusement sur ce qu’enfin Siegfried ose nommer sous le terme d’hallucinations, je comprends que la baronne en a probablement elle-aussi, mais n’ose pas le dire. Ou ne le dit pas pour une raison x ou y. En fait, ils en ont probablement tous, comme moi. Ce qui ne peut vouloir dire qu’une chose. Eux, survivants, sont désignés pour faire équipe avec moi, et aller jusqu’au point d’origine de ces visions que moi seul peut détecter. Leurs hallucinations semblent, en effet, plus diffuses. Plus lointaines. Elles ne sont pas directionnelles.

L’espace d’un instant, j’hésite à sortir de ma tente, pour aller leur avouer que je leur ai menti et pourquoi, espérant qu’ils seraient compréhensifs au point d’adhérer à mon point de vue. Mais à l’évidence, ils ne le seront pas. Et ils n’ont pas assez confiance en moi pour manger les champignons que je recommande. Pourtant, à présent, je découvre qu’ils ne sont pas à ce point éloignés de moi. Je me rends compte qu’ils seraient disposés à me comprendre, si seulement j’avais plus d’influence.

Mais maintenant, pour cela, je sais quoi faire.
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Lysander
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Mer 29 Oct - 21:39

Ashran Oberon :

La chasses fut plus amusante que prévue, je ne pensais pas que le jeune voyou s'impliquerait autant, les chuchotements au coin du feu m'intrigue.

Cela fait plusieurs jour déjà que je songe a quitter ce groupe, je préfère être encore seul plutôt que de devoir encore supporter les ordres d'un pseudo militaire adepte des champignons .... si seulement il pouvait s'étouffer avec ...

La nuit porte conseille, c'est ce qu'on dit, mais étrangement ce soir, je ne trouve pas le sommeil, non parce que mon voisin de tente ronfle, mais par ce que je trouve la nuit belle.

En laissant dériver mon regard, je tombe sur une gourde, ces parois métallique me renvoi mon reflet, j'y distingue en plus la petite silhouette familière qui me suis depuis ce qui me semble être toujours. Je reste en ca compagnie, immobile ca présence me rassure, le doux son du battement des ces ailes contraste avec les ronflements de mon colocataire.

J’observe toujours les ombres autour du feu, je ne sais pas ce que j’attends, je contemple ce spectacle, avec la certitude que je ne le rêverai jamais. Ce sentiment est encre en moi, il balaye les doutes, et malgré la frustration de la journée, je sais déjà que je ne partirais pas. Les ombres s’amenuise, le feu, décrois, et bientôt, il ne reste plus qu’une personne à profiter de la chaleur de notre gardien de fortune.

Silencieusement je me glisse, a l’extérieur de la tente et m’approche de la personne, celle-ci perdue dans ces pensée ne m’entend pas m’approcher.

- Que pensez-vous de tous ca ?

La question de la baronne me prend au dépourvu, et me blesse dans mon orgueil, moi qui pensais être discret…
Je m’assoie a coter d’elle,

- Je lui aurais bien fait avaler ces champignon jusqu'à étouffement, et je ne pense pas que j’aurais été seul pour faire cela, je me trompe ?

Je sourit intérieurement, son visage d’ordinaire figer ce detend, malgré la faible luminosité je pense déceler un sourire.

- Bref, je m’égare, je en pense pas que cela soi le but de votre question.
Je ne suis pas sur de vouloir retrouver la société telle qu’on l’a connu. Je sais que vous y avez énormément perdu, mais contrairement aux autre, pardonnez moi ma franchise, vous avez l’air de fuir quelque chose en permanence…

- Vous …

- Arrêtez de me vouvoyer, nous risquons de faire un long chemin ensemble, et je pense qu’il sera plus commode pour vous de me tutoyer..


Sans lui laisser le temps de me donner une réponse je poursuis,

- Vous m'avez beaucoup impressionner pendant que nous chassions , a vrai dire je n'ai jamais rencontrer une femme de votre trempe ..
_ Quand une femme se retrouve à la tête d'une gigantesque industrie, elle se doit d'être forte et pleine de ressources
- Les ressources certe, mais , cela ne fait pas tous, je suis certain que vous vous racrocher a quelqu'un ou quelque chose, et sans cela vous parraisser bien vulnerable.
Un instant , fugitivement je sens plus que je n'ai le temps de le voir un moment de flotement, mais cette impression disparait tres vite
_ Puisque vous semblez si bien deviner, dit-elle avec un sourire, qu'est-ce que serait cette chose à votre avis ?
_ Bien que vous ne laissez rien transparaitre, je suis certain que vous avez un coeur, et que celui ci a ete egratigner
_ Je suis la femme la plus riche d'alterallopolis, et ma famille est la plus ancienne. Qu'est-ce qui pourrais m'égratinier ?
_Votre mari ne vous manque jamais ? VOus deviez beaucoup l'aimer pour avoir repris ses affaires avec tant de volonté ?
Le feu commençant a perdre de ca vigueur , je suis contrains de me lever pour récupérer un peu de bois pour ne pas le laisser mourir, je me demande si je n'ai pas fini par vexer la baronne a la noyer sous mes réflexion, moi même je ne me surprend a parler autant ...

je me retourne ver Eileen, il y a quelque chose d'étrange dans son expressions, si j'avais plus de lumière je serais persuader d'y voir des larmes.

Je me rapproche, l'observe, je dois surement avoir l'air bête, impression qu'une gifle viens de me confirmer, dans tous les cas, pour un premier contact j'espérai nettement mieux .

Sans avoir le temps de comprendre quoi ce soit je la voi s'en aller, elle ne prend pas vraiment la direction de ca tente , j'irai bien l'accompagner pour m'assurer qu'elle ne tombe pas sur un danger quelconque, mais j'ai comme l'impression brulante (sur ma joue exactement) qu'elle ne voudrai pas de moi.

Derrière moi, un rire sarcastique a peine contenu , comme je le pensait nous n'étions pas vraiment seule, Colin, son couteau a la main, en train de sculpter (ou plutôt massacrer ) une branche d'arbre, me regarde hilare.

Je ne prend pas la peine de répondre a ca provocation silencieuse il n'en vaut pas la peine .

Je retourne a ma tente , m'allonge sur ma couche de fortune et tente tan bien que mal , de m'endormir.

Ce dois être le matin, il ne fait pas tous a fait jour quand j'entends la voie de Siegfried qui bat le rappel, certain groupe on deja replier le campement , il semblerai que le notre soi le dernier a ne pas être prêt. Je regarde par l'ouverture, j'aperçois la baronne, celle ci me souri , je suppose que l'incident de la nuit dernière est oublier , c'est parfait pour moi.
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Tchoucky
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Ven 31 Oct - 14:28

Eileen Tenira de Myahault :

Évidemment, ce serait plus simple si nous avions du sel.
_ Cuite, la viande ne se conservera qu'une journée à l'air libre.
Dans l'affairement matinal du campement, il est facile d'avoir une conversation discrète avec qui on veut. Siegfried observe d'un air soucieux les petits paquets de rations que j'ai emballés dans des feuilles, pour en retarder la péremption. Il n'y avait pas réfléchi. Siegfried est de ces gens qui se concentrent sur la gestion du présent et du futur immédiat, et s'entourent de gens comme moi pour leur laisser le soin d'anticiper le futur à long terme.
_ On doit avancer le plus possible aujourd'hui. Demain on ne pourra pas, il faudra rechasser.
_ On ne va pas avancer vite, à ce rythme, commente Colin d'un air goguenard.
Toutes les tentes sont dépliées, il est prêt au départ, et n'a plus rien à faire des commentaires moqueurs.
Sans prendre garde à lui, je me penche vers mon bagage personnel. Colin m'observe faire avec intérêt. Après tout, hier, j'en ai sorti, à la surprise de tout le monde, le grand étui contenant mon fusil de chasse, dont j'avais soigneusement tu l'existence auparavant. Du coup, il se demande ce que je vais y prendre, aujourd'hui. Je sens sa physionomie se transformer progressivement en une incarnation parfaite de la déception quand je n'en extrais qu'un papier plié en seize. C'est la carte du pays qui était affichée dans le bureau d'Edward. Elle date d'il y a quelques années, et certaines nouvelles routes n'y sont pas dessinées, mais en l'occurrence, ce n'est pas les nouvelles routes qui nous intéressent. Je la déplie avec précaution devant Siegfried, et je lui désigne un point.
_ Nous sommes là. Nous avançons beaucoup plus lentement que prévu. Je ne peux absolument pas garantir que nous serons à Antéra avant la prochaine tempête.
Je remets mes gants tandis qu'il examine la carte. Il fait humide. Une brume matinale couvre l'interminable plaine herbeuse et rocheuse que nous nous efforçons de traverser depuis deux jours. Du coin de l'oeil, j'aperçois Karell qui tente de trouver des vêtements chauds supplémentaires pour la blessée. Les premières heures de la matinée vont être pénibles. J'aimerais avoir sous la main, pour leur dire ma façon de penser, les gens qui ont eu l'idée de bâtir Altelorrapolis dans cette région inhospitalière, battue par les vents, ou les seules forêts qui survivent sont celles qui ont eu la bonne idée de pousser dans les renfoncements de terrain abrités. Deux trois petits boucliers climatiques, et hop, tordons le cou une bonne fois pour toute au déterminisme, prouvons la haute supériorité de l'homme sur la nature. Ils ne sont plus là pour m'entendre. Il va falloir assumer de payer pour leur orgueil. Siegfried lève les yeux de la carte.
_ Vous n'êtes pas femme à constater les difficultés qui se posent à nous sans chercher des solutions. Vous désirez me faire une suggestion, n'est-ce pas ?
Je hoche la tête :
_ Nous sommes assez près d'une autre ville. Nous devrions aller voir ce qu'il en reste. On trouverait peut-être du sel.
D'un air dubitatif, Siegfried examine le trajet que je lui indique.
_ Ça rallonge encore le détour que nous devons faire. Et il est impossible de déterminer de combien de temps.
_ Certes, mais cette histoire avec les animaux prête à réfléchir, non ? Nous devons nous procurer le matériel dont nous avons besoin pour subsister seuls en pleine nature. Et le sel en fait partie. Conserver notre nourriture sur plusieurs jours est très important, si nous devons marcher. Et Monsieur Erua a raison, il nous faudrait nous nourrir d'autre chose que de viande. C'est regrettable qu'aucun de nous n'ai été formé à reconnaître les champignons comestibles des vénéneux et que la seule garantie que nous ayons qu'un champignons soit comestible soit le vague souvenir de quelqu'un qui pense avoir vu les mêmes au marché. Il nous faudrait trouver de la documentation et sans doute encore d'autres choses dont nous n'avons pas encore conscience d'avoir besoin. Nous avons fait nos bagages pour une expédition durant un nombre limité de jours. Il nous faut maintenant nous équiper comme si nous devions errer toute notre vie. Nous n'avons aucune idée de combien de temps notre voyage va durer.
Comme un éclat, à ma gauche, qui attire mon attention. Ashran me regarde encore. Il ne s'en rend sans doute pas compte, mais il n'arrête pas depuis qu'il s'est levé. D'abord la scène d'hier soir, puis ça. Là, il faudrait vraiment être de mauvaise foi pour avoir des doutes : je le fascine. J'en suis stupéfaite. Je comptais bien faire en sorte qu'il m'apprécie, et trouver en lui un allié sûr, mais il n'entrait pas dans mes plans que son appréciation aille jusque là. Je ne pensais pas possible de le séduire. Je n'avais pas conscience de l'importance de mon pouvoir sur lui. Une part de moi est excitée par la découverte. Une autre se sent très mal à l'aise devant cet imprévu. Je devrais me féliciter que ça se termine à mon avantage. Mais je ne suis pas sûre que ça se termine effectivement à mon avantage. D'ordinaire, je plais aux hommes parce que je l'ai décidé. Là, ça arrive de manière inattendue, ça me prend au dépourvu.
_ Nous ne sommes pas sûrs de trouver tout ça à la ville que vous dites, objecte Siegfried.
_ En tout cas, nous sommes sûrs de trouver quelque chose, peut-être même de nouveaux survivants, qui sait ? Je crois sincèrement que ce détour serait rentable. Mais si vous estimez que non, je me fierai à votre avis.
J'ai changé mon maintien, vérifié la fermeture des sacs de provisions _ que j'ai déjà vérifié trois fois _ juste pour avoir un prétexte pour tourner le dos à Siegfried et laisser à Ashran le loisir d'observer mon visage tout son saoul. Je joue un jeu dangereux. Cet homme, qui me connait à peine, a rapidement trouvé le moyen de me faire perdre le contrôle de moi-même, et j'ai beau penser et repenser à la scène, je ne comprends toujours pas comment il s'y est pris. Je devrais renoncer à exploiter mon ascendant sur lui et prendre mes distances pour me protéger. Mais je ne peux pas. Il est mon principal atout contre Erua. Et.... Je ne veux pas. C'est pour ça que c'est dangereux.
Siegfried est silencieux. Il s'est replongé dans sa réflexion en examinant la carte. Il se repasse sans doute mes arguments dans sa tête, pesant le pour et le contre. Je réalise soudain que Colin a cessé depuis quelques minutes de se livrer à son passe temps favori, à savoir dénigrer avec sarcasme tout de que nous faisons. Je relève les yeux vers lui. Il a changé d'attitude. Plus d'ironie sur son visage. Comme une expression d'égarement. Il regarde ça et là, autour de lui.
Avec un air...
_ Siegfried, soufflé-je discrètement.
Siegfried lève les yeux à son tour, suit mon regard. Colin regarde le groupe comme pour guetter leur réaction, puis continue à tourner dans tous les sens, comme s'il cherchait l'origine de quelque chose...
Je vois que Siegfried est arrivé à la même conclusion que moi. Il me remet la carte dans les mains, et se rapproche de Colin, pour lui parler. Mais avant qu'il ai eu le temps de le faire, une voix sonore raisonne par dessus tout le groupe.
_ Quelque chose ne va pas, Colin ?
Erua.
Il est à quelques pas de là, ce qui justifie qu'il ai parlé si fort, mais je donnerai ma main à couper qu'il a fait exprès d'attirer toute l'attention des autres sur Colin. Et s'est réussi. Ashran a détourné les yeux de moi pour l'observer. Lily et Karell se sont redressées, curieuse de voir ce qui se passe. Même Jack est sorti de sa rêverie. Tout le monde a les yeux fixés sur Colin.
Celui-ci pâlit et rougit, comme il a tendance à le faire quand il n'arrive pas à se contenir. Puis il crispe les mains sur son fusil, ce qui a pour habitude de le rassurer, ai-je cru remarquer.
_ Vous... Vous n'entendez rien ?
_ Qu'est-ce qu'il faudrait entendre ? Demande Neil Erua, un peu moins fort, mais toujours assez pour que tout le monde l'entendre..
On croirait qu'il a vraiment peur que les autres retournent à leurs occupations. Je serre les poings dans les poches de ma veste. J'ai envie de mordre. Faut que je fasse plus attention. Erua aussi a vraiment trop de pouvoir sur moi.
Colin n'a pas pour habitude de se confier. Il hésite à répondre à la question, mais évidemment, cet idiot de Siegfried ne se rend pas compte qu'Erua a posé cette question dans un but précis qui n'a sûrement rien d'altruiste.
_ Dites nous ce que vous entendez, Colin, ça peut être très important pour le groupe.
Et encore une fois, le don de Siegfried pour mettre les gens en confiance se vérifie. Tout le groupe semble boire les paroles de Colin quand il balbutie :
_ Eh bien... J'entends comme... Je ne sais pas ce que c'est. Un grondement sourd. Du vent.
_ Du vent qui siffle ? Demande Siegfried avec empressement.
Je remarque qu'Ashran et Jack paraissent très attentifs. Erua aussi, évidemment. Mais lui...
_ Non. Autre chose. J'ai jamais entendu un son comme ça. Quelque chose qui roule et souffle en continue. Vous n'entendez vraiment rien ?
Un silence tombe. Un long silence. Le murmure doux de la brise matinale sur la plaine devient assourdissant. Je surveille Ashran. Il semble imperceptiblement déstabilisé. Je n'ai pas le loisir de l'observer plus, car il tourne presque immédiatement les yeux vers moi pour observer ma physionomie comme je viens d'observer la sienne. Je regarde fixement Colin en m'efforçant d'avoir une attitude neutre et en priant pour que celui qui m'observe n'ai pas surpris le regard que je lui lançais. Jack semble, pour une fois, entendre ce dont on parle.Erua attend. Karell attend. La petite Lily, se penche vers elle et murmure :
_ Il est pas un peu cinglé, lui ?
_ Je ne suis pas cinglé ! S'écrie Colin, avant de se dominer et de recommencer à crisper ses mains sur son fusil.
Il a réussi à revenir de l'état de folie furieuse dans lequel il était quand il a rejoint notre groupe. Il se révèle depuis être un homme qui sait maîtriser ses émotions. Mais n'a pas toujours l'intention de les cacher.
Siegfried s'approche de lui.
_ Calmez-vous, Colin. Nous savons... Je sais que vous n'êtes pas cinglé. J'ai une bonne raisons pour cela, mais avant de vous la dire, je dois vérifier une chose. Ce genre de grondement, vous l'entendez de temps en temps depuis la catastrophe, non ?
Les muscles de Colin se relâchent un peu. Il tourne vers Siegfried un oeil intéressé.
_ Ouais. Comment vous savez ?
_ Moi, j'entends siffler le vent. J'en ai déjà parlé à Eileen avant-hier soir, on avait décidé de ne pas effrayer le groupe avec cette histoire. On pense que c'est du à la catastrophe. Qu'elle fait avoir des hallucination à certains d'entre nous.
_ Parfois, murmure une voix derrière moi, j'entends des enfants pleurer.
Jack. Il a plus parlé pour lui que pour les autres. Voilà. C'est ce que Erua voulait qu'il arrive. Je le cherche des yeux pour observer sa réaction devant son triomphe, mais Ashran s'avance soudain pour parler, lui aussi.
_ J'entends des bourdonnements. Et parfois, je vois quelque chose, dans les reflets de mon miroir, ou à travers mon télescope...
_ Quelque chose ? Demandé-je.
_ Nous avons donc tous des hallucinations ? Intervient Siegfried.
_ Où est-ce que je suis tombée, murmure Lily.
Bon, Lily ne voit rien, n'entend rien. Mais la majorité d'entre nous est victime du phénomène. Pourquoi ? Pourquoi Erua a-t-il fait ça ? Où est son intérêt ?
_ Ça ne vient pas de nous.
C'est encore Jack qui vient de parler. Il s'est replongé dans ses réflexions. Il répète.

_ Ça ne vient pas de nous.
C'est absurde. Et pourtant, c'est d'une évidence absolue. Ça ne peut pas être un hasard. Il faut que quelque chose nous envoie ces visions, ces hallucinations auditives. Quelque chose ? Quoi ? Ce que j'envisage est absurde. Et pourtant d'une évidence absolue. Une voix dans mon dos interrompt mes réflexions.
_ Et vous, baronne ?
Je réprime un sursaut. Je n'avais pas vu Erua s'approcher de moi. Son ton n'a rien de provocateur ni agressif. A vue de nez, sa question est une simple question de routine. Mais il tient, je le sais, à ce que je réponde.
_ Et vous ? Vous n'avez jamais rien vu ou entendu d'inhabituel ?

J'ignore ce que ça lui apporterait que les autres sachent. J'ignore totalement quelle manoeuvre il a dans la tête, pourquoi il a provoqué ces révélations en masse dans le groupe. Mais quel que soit son plan, je ne lui ferai pas le plaisir d'y entrer. Je n'avais pas l'intention de parler de ce qui m'est arrivé devant la boucherie et sur la Tour Majestueuse et ce n'est pas maintenant que je vais changer d'intention.
_ Non. Je n'ai rien vu ou entendu de ce genre.

Il soutient mon regard de défie. Il sait que je mens. Et je sais pourquoi il le sait.
_ Et vous, Neil ? Rien d'inhabituel ?
Erua ne répond pas. Il n'en a pas besoin, les autres se sont désintéressés de nous. Chacun parle de son hallucination, fait des hypothèses.

_ Ces choses nous sont envoyées dans un but.
C'est encore Jack qui a parlé. Avec son ton habituel, rêveur et doux. Mais toutes les conversations se sont interrompue à sa parole. Le groupe l'écoute avec une attention inhabituelle.
Un instant, il émerge de sa rêverie et réalise qu'il est le centre de notre attention. Avec une expression d'excuse sur le visage, il répète, un peu gêné.
_ Ces choses nous sont sûrement envoyées dans un but.
Encore une fois, c'est absurde. Mais encore une fois, je sais qu'il a raison.
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Hoshi
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Lun 3 Nov - 0:40

Jack Keystner

Regards braqués. Sur moi. Ma phrase se répète. Dans ma tête. Tout bas. Chuchotements. Ils semblent préoccupés. J’ai simplement lancé la réflexion. Silence. Silence. Ils semblent préoccupés. Me regardent. Semblent attendre quelque chose. De moi. Première fois depuis longtemps. On m’écoute. Dans ma réflexion. Mais que leur dire ?
Les pensées se bousculent. Se repoussent. Cognent. S’enfuient. Arrivent. Repartent. Reviennent. Les unes. Les autres. Pensées. Pensées. Un peu de ménage dedans ne serait pas de refus. J’essaie de concerter. Ranger. Accorder. Les pensées.

-Humm…
Je ne sais pas quoi dire…
-Hé bien…
D’habitude. Je n’ai pas besoin de ranger en des phrases. Compréhensibles par les autres. Peu m’importe. Mais là. Mais là. On m’écoute. Un effort. Jack. Un effort.
-Ces… Choses…
« Choses ». Je ne trouve rien de mieux. Pour les qualifier.
-… Ne doivent pas être dues à un hasard… Comme il semble être le cas pour vous… Comme pour moi… Elles sont là depuis l’Evénement… Depuis cette catastrophe… Elles n’existaient pas avant… Humm…
Je réfléchis encore. J’ai besoin de ranger mes pensées. Ca fuse. Ca fuse. Il y en a tellement. Calme-toi. Jack. Un effort. Un effort. Calme-toi.
-Elles n’existaient pas avant… Peut-être que c’est un signe… Un appel… Ca ne peut pas être un hasard… Nous… Survivants de la catastrophe… Avons tous… Enfin… La plupart… Cette… sorte de « don »… C’est qu’il y a quelque chose derrière cela… Je ne crois pas en un concours de… Circonstances… Humm… Qui consisterait à… Par hasard… Que nous nous soyons rencontrés… Nous… Qui par hasard… Avons ces hallucinations… Qui ne seraient pas liées… Non… Ce n’est pas possible… Ce n’est pas le hasard… Ca ne vient pas de nous… Ca vient de la catastrophe… C’est depuis que nous avons ces choses… Ca doit être un signe… Mais quel signe..? Humm… Il faudrait… Comparer les hallucinations de chacun… Les étudier… On trouverait peut-être un rapport… La raison de ces hallucinations ou… Leur but… Leur sens aussi… Peut-être… Et puis…
La pensée du rapport. Entre chacun de nous. Se forme. Dans ma tête. L’idée que nous puissions ne pas nous accorder. Conflits…
-Et puis… Il faudra que nous restions… Humm… Soudés… Je… Heu… Humm…
Ce genre de discours m’embarrasse. Je ne sais pas parler de rapport. Entre les gens.
-Je veux dire…Il est probable que chacun de nous soit… Indispensable… Nous sommes peut-être tous… Une pièce importante…Même ceux qui n’en ont pas… Ou qui peut-être n’ont pas encore conscience d’en avoir… Nous devons… Rester ensemble…

Ils me regardent. Silence. Se regardent les uns les autres. Silence. J’ai l’impression d’avoir trop parlé.

-Excusez-moi…
Je leur dit. Sans l’idée d’autre chose à dire.

Je n’ai jamais parlé si longtemps. Je suis essoufflé. Les pleurs. S’élèvent. Comme pour répondre à mes mots. Les pleurs. Les pleurs. Que me veulent-ils ? Les pleurs. J’ignore leur origine. Leur signification. Leur but. Mais j’ai l’espoir. Que ces questions ne resteront pas sans réponse.
Mon regard passe sur mes compagnons. Ils gardent encore le silence. La jeune blessée nous regarde. Apparemment perdue. Dépassée. Elle fait certainement partie de ceux qui n’en ont pas. Ou qui n’ont pas encore pris conscience. Siegfried. Monsieur Oberon. Mademoiselle Oriloge. Ce cher Colin. Ils semblent tous particulièrement intéressés. Madame de Myahault. Malgré sa négation. Paraît plus interpelée qu’elle ne veut le faire croire. A travers son regard. Même s’il faut y regarder profondément. Il y a un intérêt important. Monsieur Erua n’arrive pas à cacher une certaine satisfaction. Je ne sais même pas s’il essaie. Je n’ai jamais vu une telle expression sur son visage. Il semble exalté. Je ne sais pour quelle raison. Je ne pense pas que mes paroles aient été exceptionnelles…

-Monsieur Erua… Il y a… Quelque chose..?

Tout de suite. Son expression se ravise. Il reprend son air habituel.

-Non. Tout va bien. Merci.

Il me trouble. Son visage il y a peu minutes. Son visage maintenant. Complètement différents. A quoi il pense ? J’aimerais savoir. Je ne dis rien. La réponse viendra. Peut-être. Plus tard.
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Aurélien
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Mer 5 Nov - 15:53

Neil Erua

Le sort en est jeté. En venant de crever l’abcès qui devait être crevé ; par moi ou par quelqu’un d’autre, l’écrivain a radicalement changé l’état d’esprit du groupe, et c’est ce qu’il fallait. Plus besoin à présent de continuer la comédie jusqu’à Antéra. Ils sont en passe d’y croire avant que je ne leur dise, moi. Jack a presque réussi à leur donner la révélation qu’ils doivent avoir pour continuer de me suivre, et en moins fantasmagorique, ça aurait été parfait. Jack n’a pas l’habitude de parler, cela se sent. Il est plus à l’aise à l’écrit. Par écrit, il s’en serait sans doute beaucoup mieux sorti. Je ne sais pas vraiment combien de personnes ont été convaincues par son discours hésitant. Au moins, j’ai la preuve qu’un raisonnement de ce genre peut sembler logique, et un argument pour faire valoir, le moment venu, que ce n’est pas nécessairement un fantasme de mon imagination. Mais ce n’est pas suffisant. Il faut plus de maïeutique, plus de conviction, et surtout, plus d’adhérents.
Par exemple, il serait assez inutile de tenter de convaincre la baronne ; Obéron, encore moins. Lily n’étant pas réceptive, ça ne peut pas marcher non plus. Quant à Colin, il s’en moque sans doute royalement.
Siegfried. C’est lui. C’est lui qui doit propager la conviction ; lui qui doit être –rester- mon porte parole. Il est éloquent et réceptif. Il est parfait. Par contre, j’ai bien peur que le temps ne me soit compté. Il faut au moins que nous ayons pris de nouvelles orientations à notre arrivée à la ville portuaire. Déjà parce qu’on peut voir Antéra de loin et se rendre compte que ses lumières sont éteintes, ensuite parce qu’attendre de tomber sur une ville en ruine avant de prendre des mesures pour ce qui est des vivres me semble un peu léger. A la ville portuaire, il faut que nous prenions suffisamment pour arpenter le continent tout entier s’il le faut ; non seulement pour atteindre Antéra dans l’optique d’y trouver quoi manger ensuite. Aucune chance que quiconque veuille bien me suivre, même si ce serait toujours mieux que de rester dans une ville en ruine à attendre que la nourriture tombe du ciel.

Le voyage de la journée, quoiqu’à travers des terrains caillouteux, se passe sans encombre. Nous sommes encore dans une zone forestière où le terrain est bien retenu par les racines des arbres. Nous arrivons donc à gagner sans encombre une clairière où nous installons le campement. Mais demain…

Ils semblent pensifs, et, pour un peu, un grain de sable pourrait faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Mais personne ne dit rien. Donc, nous attendons le diner, en s’affairant autour du futur feu-feu. Enfin, du futur ex-feu. Quelqu’un, toutefois, fait la remarque que Lily, bien que pouvant marcher, vacillait de temps en temps pendant les trajets. Dans la mesure où, demain, nous devons traverser des zones marécageuses dues à l’ancien lit du fleuve qui se jette dans l’océan au niveau de la ville portuaire, il est proposé que quelqu’un la prenne sur son dos pendant le trajet. Soucieux de faire état de mes connaissances en géographie afin de faire valoir mon statut de guide, je fais remarquer que les landes sont longues avant d’arriver sur la terre ferme, et qu’il serait nécessaire de se relayer. La proposition est acceptée par tous, y compris la baronne ; pour une fois.

Sage décision d’ailleurs, et même nécessaire. Car, douze heures plus tard…

« C’est tout de même le diable, lance Obéron, qu’il n’y ait pas de routes à cet endroit pour atteindre la cité portuaire. Il ne devrait pas y avoir de chemin pierreux pour les caravanes ?
-Non, réponds-je. Enfin, plus depuis que les routes ne sont plus entretenues. Du moins, nous ne devrions pas essayer de les emprunter. Dans l’état dans lequel ils sont, et vu qu’on est en pente descendante, une petite secousse et je vous raconte pas le glissement de terrain.
-Ne disiez-vous pas, continue la baronne, que les marécages étaient faciles à traverser ? Que des chevaux mécaniques pourraient les passer sans trop de difficultés ?
-Sur la route d’Antéra, oui. D’ailleurs, ceux-ci ne sont pas en pente. Enfin, moins. »

Nous sommes tous fatigués. Nous sommes fiers d’avoir songé à emporter des cordages avec nous, sans quoi Colin, qui avait alors pris la tête du groupe, se serait enfoncé dans les marécages voilà deux heures, juste après que nous ayons pris la route. Nous sommes tous couverts de boue, n’arrivant pas à tenir debout plus de quinze minutes dans ces marais. Les moustiques ravagent ce qu’ils peuvent sur notre peau, et malgré le poids en plus que représente Lily sur les épaules de celui qui la porte, il serait impensable de la laisser marcher pour se fouler la cheville ou se casser une jambe en se prenant les pieds dans une pierre ensevelie.
En ce moment, c’est Siegfried qui la porte. Par trois fois, tous les deux ont déjà manqué de se retrouver le nez par terre.

« Franchement, marmonne-t-elle, s’ils trouvent pas que c’est un peu délirant cette histoire de visions… Je suis tombé sur des fous, continue-t-elle en haussant le ton. C’est complètement débile… »

Alerte rouge. Tout le monde va l’entendre argumenter contre la Destination… Contre moi… Réfléchissons vite. Jack est devant, Lily est derrière, sur le dos de Siegfried, or, c’est Siegfried qui ne doit pas entendre ça, et Jack qui est assez absent pour ne pas changer d’avis. Nous disions donc Siegfried, qui est juste devant moi, et derrière moi….
… Personne. Parfait.

Je saisis une petite pierre à moitié embourbée, et, d’un geste vif, la fais rouler sur le boue, la faisant passer entre ses jambes et priant pour que…

« Aaaarg !
-STOP ! M’écrié-je. Monsieur Siegfried est tombé. Vous vous êtes fait mal ?
-Non, ça va, répond-il. Une chance que je sois tombé sur le ventre, hein, mademoiselle Lily ?
-Je crois que j’heure de la relève a sonné. Je suis trop lourd pour porter Lily sans m’enfoncer. Je propose Jack, il a déjà fait ses preuves.
-Hum ? Oh, d’accord.
-Bon, dit la baronne, reprenons ».

La relève s’effectue sans encombres, puis la discussion se poursuit, quoiqu’en un dialogue de sourd. Jack n’est pas très doué pour répondre au cours d’une conversation à plusieurs. Mais ils sont au bout de la file, et je suis juste derrière. Personne ne les entend. Personne ne fait attention à eux. Les autres sont trop occupés à rester debout et à chasser les insectes.

« Sérieusement, reprend-t-elle tandis qu’il la met sur son dos, vous y croyez ?
-Hmm ? Euh… Oui, je veux dire… On n’a jamais rien eu de tel avant, tous autant, hmm, que nous sommes… Ca doit… Avoir un… Sens.
-Et peut-être même une direction, dis-je.
-Pardon ?
-Non, rien. »

Je passe devant un instant, et vais parler à Siegfried.

« D’ailleurs, vous en pensez quoi, vous, de cette histoire de visions ? »

Je l’ai échappée belle. Vivement que l’on soit à la ville portuaire.
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Ven 7 Nov - 14:55

Siegfried :

_ J'avoue que je m'attendais, ou plutôt, que j'espérais que tout le monde serait plus ou moins victime de ce genre de chose. Sauf Eileen pour qui je savais qu'elle n'en avait pas.

Monsieur Erua a eu l'air de poser cette question simplement pour être posée, sans vouloir vraiment engager une conversation. Comme il ne dit rien, je continue dans l'espoir qu'il se décide à parler.

_ Je suis en train de me demander, vu ces différences, si certains d'entre nous ne se sont pas trouvés au mauvais endroit au mauvais moment, pour subir ces visions. Ce ne sont pas des hallucinations collectives. Ça tendrait à montrer qu'il y a certaines zones qui ont été moins touchées que d'autres, et même qu'il puisse exister d'autres lieux comme Antera qui n'ont pas été touchés du tout. Vous ne croyez pas ?

_ Ça me semble tout à fait logique. Mais rappelez-vous, la baronne dit qu'elle n'éprouve aucune sorte d'hallucination, et pourtant nous savons qu'Altelorrapolis était désespérément vide.

_ Sauf que nous y avons trouvé Lily.

_ Certes, mais nous ne savons pas non plus grand chose d'elle. Nous ne savons même pas si elle est originaire d'Altelorrapolis ou non. Sincèrement, vous ne croyez pas ce qu'a dit Jack sur le fait que ces visions ne soient pas un hasard ?

Je réfléchis un instant.

_ Si, c'est vrai... Mais... C'est juste que j'aime bien explorer toutes les possibilités.

Ce qu'il dit est vrai. Mais maintenant que l'on aborde la question, il me plairait de savoir d'où elle vient effectivement. D'accord, ça ne prouverait pas grand chose, mais la réponse de monsieur Erua a éveillé ma curiosité. Je regarde un instant derrière moi : Jack porte Lily sur ses épaules à quelques mètres derrière nous. La demoiselle se sert quasiment de la tête de son porteur comme d'un reposoir pour ses bras, mais ça n'a pas l'air de déranger ce dernier outre mesure. Je me retourne vers monsieur Erua et lance :

_ Excusez moi une minute.

Je sens que j'allais en avoir pour largement plus qu'une minute, mais tant pis. Je plante quasiment monsieur Erua sur place et me dirige vers l'arrière. Il me regarde en coin un instant, ça peut se comprendre.

Lorsque je m'approche, Jack lève la tête vers moi. Des gouttes perlent de son front, ce qui à mon avis est dû plus à la difficulté de mettre un pied devant l'autre dans cette vase qu'au poids de Lily. Quant à elle, elle se contente simplement de tourner ses yeux mi-clos. La curiosité me brûle, mais pour ne pas être impoli, je parle d'abord à Jack.

« Ça va aller, vous n'avez pas trop de mal ? »

Vu le caractère de Lily, j'ai soudain peur qu'elle me lance une réplique du genre « Si je suis trop lourde, faut le dire tout de suite ! ». Heureusement il n'en est rien.

_ Hum, oui, ça va. Ça va aller.

Je dirige ensuite mon regard plus haut.

_ Et vous ?

Elle relève brusquement la tête de son reposoir, un peu surprise de me voir lui adresser la parole. Il est vrai que nous ne nous sommes pas beaucoup parlé jusqu'à présent.

_ Moui, ça va...

Pas très enthousiaste, mais je ne sais pas trop par où commencer.

_ Dites moi, ça va vous paraître un peu brusque, mais, d'où venez-vous, en fait ?

_ Pourquoi vous me demandez ça ? Qu'est ce que ça peut vous faire ?

C'est un peu maladroit...

_ Écoutez, nous sommes supposés être un groupe, et il est normal que je veuille en savoir un petit peu sur tout le monde. Je ne vous demande pas d'exposer votre vie, si c'est ce que vous pensez, je m'intéresse, simplement.

_ Je m'en fiche, vous voyez pas ? J'ai rien à voir avec vos truc de dingues, qui plus est...

Elle s'agite en parlant sur le dos de Jack. Pour une fois, l'expression qu'il affiche montre que ça ne lui plaît pas. Moi même, l'indifférence flagrante avec laquelle elle répond et celle qu'elle a envers le groupe qui lui a sauvé la vie m'échauffe un peu.

_ Mademoiselle, vous ne semblez pas comprendre deux ou trois choses. Que vous le vouliez ou non, vous êtes avec nous et Jack vous a sorti d'une mort quasi-certaine... Vous ne voulez pas dire ce que vous faisiez en ville, soit. Vous nous trouvez dingues, soit ! Mais vous êtes à présent au sein d'une petite communauté, et ce n'est pas en réagissant comme vous le faites que ça nous aidera à nous tirer de cette situation. Si vous ne désirez pas nous aider, faites au moins en sorte de ne pas nous désunir ! En ce moment, vous donnez toutes les peines du monde à Jack pour qu'il vous maintienne en dehors de la boue. Tout ce que l'on vous demande c'est de ne pas être égoïste. Est-ce que vous comprenez ça ?

J'ai parlé suffisamment bas pour que ceux devant n'entendent qu'un conversation normale, mais suffisamment fermement pour tenter de convaincre la demoiselle.

Elle affiche à présent une toute autre mine, je ne pense pas qu'elle a l'habitude qu'on lui parle comme ça. Elle hésite un peu à parler, puis se lance.

_ Bon, bon, elle soupire longuement, excusez moi mais...

_ Vous n'êtes pas obligé de vous justifier, ça ira comme ça. Je retourne à l'avant.

Je l'ai au moins convaincue de s'excuser, mais je ne pense pas que se soit encore le moment de lui demander des choses personnelles. Je remettrai ça à plus tard.

Sans que je m'en rende compte, le groupe nous avait un peu distancer d'une dizaine de mètres. Je me rapproche avec peine de monsieur Erua qui est toujours en arrière. Il m'aborde le premier.

_ Que s'est-il passé ?

_ Rien, je pense. Rien pour le moment.

Il tourne sa tête en avant et poursuit.

_ Cette Lily ne doit pas être facile à aborder.

_ Vous nous avez entendu ? Dis-je surpris.

_ Un peu. Mais ne vous inquiétez pas, je pense que vous avez bien fait.

Nous restons silencieux pendant une bonne heure, le groupe se ressert. J'écoute les autres parler, enfin, surtout Eileen et Ashran. Ce n'est pas tellement l'objet de leur conversation qui m'intéresse, mais le ton qu'ils emploient entre eux.

Mais alors que j'écoute, une chose me revient, à propos de ces hallucinations. Personne n'avait questionné monsieur Erua à ce sujet, et lui même n'avait jamais fait allusion à ce qu'il éprouve, lui. Peut être justement que c'est parce qu'il ne voie ni n'entend rien qui sorte de l'ordinaire.

Cependant le destin semble vouloir me dire de garder mes questions pour plus tard, au moment où monsieur Erua s'écrie :

« Regardez au loin, au dessus des arbres, j'aperçois la ville portuaire, Ter-Nohiki-Nvales ! »
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sebrich
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Dim 9 Nov - 16:16

Collin

Je me retourne vers Erua qui avait parlé de la ville, et porte mon regard vers le point qu’il montrait droit devant nous. Je grogne un petit peu à cause de mon sac qui m’écorche les épaules, et lance d’une voix égale à moi-même, c'est-à-dire sarcastique :
_ Oh merci mec, sans toi j’allais pas le voir dis donc.
Il semble se renforgner mais se rattrape, nous continuons à marcher d’un pas décidé, ravis de quitter cette terre qui voulait sans cesse nous avaler tout rond, comme une bête moîte et visqueuse très gloutonne.
Soudainement, encore ce bruit. Ce grondement sourd, anonciateur de quelque chose d’énorme, qui explose dans une gerbe de fracas, avant de se retirer doucement pour reprendre de l’élan granuleux. Il commençait à me porter sur les nerfs, mais je me retiens de le dire aux autres, car je n’ai pas supporté leur façon de me regarder ce matin-là. Avant, j’en aurais fraccassé une bouteille sur une ou deux têtes.
_ Eh vous entendez ? lance Siegfried d’un air guilleraret.
Je me retourne vers lui, bouche bée, médusé. Lui aussi commençait à entendre ce bruit là ?
-Oui, j’entend, rétorque la baronne.
Je les regarde, incompréhensif. C’est alors que nous quittons la couvert des arbres qui nous plongeait dans une pénombre d’angoisse et de moustiques.
C’est une ville, comme celle que nous avions quitté quelques jour plus tôt. Sauf qu’elle semblait plus basse, et qu’une légère dénivelation me permettait de voir une plaine de bleue mouvante. « Bleue » est le seul adjectif qui me vient en tête en voyant cet horizon parfaitement droit, de sol mouvant, d’eau en fait.
« Ainsi donc , c’est ça la mer ? » C’est la première fois que je la vois. Une odeur de putréfaction douce et de senteur lègérement piquante me chatouille les narines. Je vois des éléments oblongs montant et descedant au rythme des vagues. Des bateaux. Et le bruit…
Je comprends soudainement que le bruit que j’entendais était le bruit de la mer s’écrasant avec force et douceur à la fois sur le bord. Comme pour me confirmer, le bruit dans ma tête commença comme pour me montrer qu’elle était en retard et était désolé. Ce bruit psychique se superposa au bruit de la vraie mer, emplissant mes oreilles et ma tête d’un vacarme assourdissant.
_Quoi ? fis-je.
_Je dis que nous devrions entrer dans la ville, Collin.
C’était Siegfried qui m’avait parlé, me regardant d’un air perplexe, un peu en retrait du groupe qui commençait à avancer.
Son regard m’énerva.
_ Je vais bien. Mais si tu continue à me regarder comme ça, j’en t’en colle une compris ? dis-je avec animosité.
Il haussa les épaules et se mit en marche. Je le suivit de peu, tout en observant la ville.
La ville et le port se démarquait difficilement, come si l’hamas de maison avait du mal à vouloir se transformer en entrepot. Comme je l’avais déjà observé, la ville n’avait pas beaucoup de hauts batiments, et semblaient ne pas être faite pour que l’on y habite. Sans doute une ville touristique. Je suis conforté dans mon idée par la pancarte de la ville au nom bizarre, avec en dessous divers pancartes signalétiques de hauts lieux touristiques.
La première à poser le pied dans la ville est la baronne.
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Tchoucky
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Lun 10 Nov - 16:10

Eileen Tenira de Myahault :

Aujourd'hui, Mademoiselle n'est pas de bonne humeur. Il faut dire qu'Angus a trouvé le moyen de mettre un têtard dans son thé. Un de ceux qu'Eileen avait pêché à l'étang avec Guillaume. Il n'avait PAS le droit. Elle les gardait pour les voir se changer en grenouille. S'il est encore vivant après la punition de Mademoiselle, Eileen se chargera de l'achever.
_ Eileen, à quoi rêvez-vous au lieu d'écouter la leçon ?
Elle se lève et s'incline pour répondre.
_ Je vous demande pardon, Mademoiselle. J'ai un peu de mal à me concentrer parce que je suis très en colère contre Angus. J'avais pêché ce têtard pour le voir grandir et devenir grenouille, et il n'avait pas le droit de le tuer pour faire une blague.
Mademoiselle s'adoucit. C'est bien le problème, il est clair qu'elle préfère la vivace Eileen, curieuse, intéressée par tout, et excellente élève, à ce cancre d'Angus, qui, accoutumé à être traité en héritier de la Baronnie de Myahault, ne se fait pas à ce favoritisme inhabituel.
_ Tranquillisez-vous, Eileen. Vous avez bien travaillé ce matin, et nous avons été plus vite que je ne l'avais prévu. Vous aurez votre après midi pour retourner à l'étang en pêcher d'autres. En attendant j'aimerais que vous me récitiez votre leçon de géographie, si vous voulez bien.
Eileen ferme les yeux pour mieux se souvenir, et récite, avec une diction absolument parfaite :
_ Dernière ville du continent, construite à la pointe du cap de Blaignous, Ter-Nohiki-nvales dispose d'une situation géographiques privilégiée. Arrosée par un fleuve navigable et ouverte sur la mer, elle dispose également d'un aérodrome, qui lui ouvre la voie vers les principales grandes villes du continent. Elle est devenue en quelques années la principale zone d'exportation de marchandises vers les zones insulaires et Autre-Terre.
Bâtie pour résister aux intempéries, son architecture allie pratique et esthétique. De grandes digues la protège des tempêtes maritimes. Dans la vieille ville, on trouve des bâtiments plutôt bas, de trois étages, au toit particulièrement pentus, adaptés au climat pluvieux de la région. Un réseau de canaux s'est développé autour du fleuve.
La ville est séparée en trois zones. Autour du port, le quartier des pêcheurs et les docks. Au centre de la ville, les commerces et les zones résidentielles. Du coté du continent, une zone industrielle au milieu de laquelle trône l'aérodrome.
A l'origine comptoir militaire, elle conserve un imposant fort situé au centre du port, toujours utilisé comme caserne de l'armée de mer. Le quartier de résidences situé à l'entour de ce fort étant essentiellement occupé par les familles des soldats, il a pris l'appellation de « quartier de la marine...



_ ....La population vit essentiellement de commerce, mais la pêche et l'artisanat sont les deux autres activités économiques. On a pu observer également durant ces dernières décennies un timide développement du tourisme balnéaire, peu développé à cause du climat, mais persistant à cause du charme esthétique de la ville. Un musée des sciences et des bains publiques sont en cours de construction dans le quartier du port.
_ Que dites vous ?

Je n'ai pas entendu Ashran s'approcher de moi, par derrière.
_ Une vielle leçon de géographie me revenait, dis-je avec un sourire.

_ Je vois.
Nous voyons.
Petites pointes de toits en ardoises, coquettes petites façades rouges avec des balcons où le lierre commence à se répandre de manière un peu trop sauvage, où les géraniums ont fané. Deux trois véhicules, ça et là, rangés au bord du trottoir. Tiens, un petit étal de marchand d'épices. Je m'y précipite. Non, pas de sel. Le vent a balayé les contenus de l'étal, les pots sont vides. A part ça, aucun signe d'usure. L'air marin n'ai même pas encore érodé le bois. Juste du sable sur l'auvent.
La voilà, la grande plate forme tournante du commerce avec ses canaux, ses petites maisons en briques rouges et au toits d'ardoises pointus. Exactement comme sur les gravure de mon manuel. Tout est intact. Totalement intact. Plus intact encore qu'à Altelorrapolis. Illusion dangereuse. Tentante.
_ OHEEEEEEEEEE.
Siegfried tente le tout pour le tout, derrière. On ne s'est pas concertés, mais nous joignons tous notre voix à la sienne.
_ OHEEEEEEEEEE !
_ Y A QUELQU'UN ?

Silence. Mais personne n'est déçu. En nous, quelque part, il y a la profonde certitude que nous sommes le nombre qui devait être. Que c'était écrit.
Qu'est-ce que je raconte ? Cette histoire d'hallucination me rend irrationnelle.
Je pointe mon fusil vers le ciel et tire deux ou trois fois. En moi-même, je me bénis d'avoir toujours préféré les fusils à vapeur aux fusils à balles. Pas de soucis à avoir du point de vue des munition. Les détonations se perdent dans la ville silencieuse.
_ La ville est grande, me dis Ashran. L'absence de réponse ne signifie rien.
Je lui souris.
Flûte. Je n'arrête pas de sourire pour rien dés qu'il me parle. C'est un réflexe incontrôlé. Pas que je sois heureuse parce qu'il est là. Rien à voir. C'est seulement un réflexe. Du moins je pense.
J'essaye de me remémorer ce que c'était, Ashran Obéron, pour moi, avant qu'il me dise « je n'ai jamais rencontré une femme de votre trempe. »
C'était...
Je n'ai pas envie d'y penser.
Il ne faut pas qu'il me trouble.
Idiote. Il te troublait déjà avant, mais comme ça t'était déjà arrivée d'être attirée par les hommes sans prendre ça au sérieux, tu n'y faisais pas attention. Ça te plaisait, tout bêtement, cette façon d'être en retrait, observateur réfléchi, maître de lui-même, cette façon de ne pas s'en laisser compter. Rien que le défi que c'était de s'attirer ses faveurs te plaisait. Mais tu avais le contrôle, alors tu t'en moquais, que ça te plaise ou non. Là, tu paniques simplement parce qu'il se passe des choses que tu n'as pas prévu. Reprends-toi.
_ Nous devrions chercher un endroit où nous installer pour la nuit, dis-je à Siegfried qui s'est rapproché. Nous mettrons sûrement plus d'une journée à trouver des choses intéressantes ici.


_ Des suggestions ?

A l'origine comptoir militaire, elle conserve un imposant fort situé au centre de la ville....

_ Le fort du quartier de la marine ?
_ Ça semble une bonne idée, mais vous savez vous y rendre ?
_ Je saurais m'y rendre, intervient Ashran, mais il va falloir marcher un moment.
Un ricanement, derrière. Colin.


_ Ça, marcher, on a pas trop l'habitude, mon gars.

Je regarde Ashran avec étonnement.

_ Mais... Vous avez été dans la marine ?

_ Non. L'armée de l'air. Mais j'ai été blessé pas loin d'ici et... Enfin peu importe, j'ai séjourné là bas un moment.
Je laisse Ashran prendre les devants. Je marche au coté de Siegfried.
Il fait beau. Le froid et les intempéries de ces derniers jours semblent s'être dissipés. Il ferait presque chaud. La ville est autour de nous, tellement belle. Il y a des rideaux aux fenêtres. En toute logique, on devrait avoir envie d'appeler encore, de vérifier si vraiment, derrière ces rideaux, il n'y a personne. Pourquoi ce renoncement général, soudain. Je sais que les autres ressentent la même chose que moi. On ne se l'est pas explicitement dit, on a continué à se prétendre qu'on trouverait peut-être d'autres survivants ici. Mais depuis que Jack a pensé à voix haute pour nous tous, depuis qu'il a exposé sa théorie sur les hallucinations, c'est plus fort que nous, nous y avons adhéré. Il n'y aura pas d'autre survivant. Quelque part, quelque chose a prévu que ce soit nous, et personne d'autre. Et quelque chose nous envoie des messages.
Silence dans lequel nos pas sur les pavés devienne assourdissant. Je surprends Karell à parler à Lily à voix basse, comme si nous étions dans un sanctuaire du passé, qu'il ne faut pas troubler.
_ Nous trouverons tout ce dont nous avons besoin, ici. Murmure Siegfried sur le même ton. Tout est tellement intact.
_ C'était le cas à Altelorrapolis avant la tempête.
_ Vous vous sentez bien ?


Je prends conscience qu'il m'examine de très près depuis que nous sommes dans la ville.
_ Vous avez peur de l'effet que cette ville fantôme aura sur moi ?
_ Oui.


Pas de justification, pas de périphrases pour atténuer, pas de fausse pudeur. J'ai posé une question, il y répond, sans se soucier de trahir ses émotions. C'est ça, Siegfried.
_ N'ayez pas peur. Ce n'est plus la même chose, maintenant. Je ne vous laisserais tant que j'ai le sentiment que ce groupe a besoin de moi.
Il se méprends sur le sens de mes paroles, et tant mieux.
_ Oui, le groupe a besoin de vous. Vous avez été admirable, durant la traversée des plaines. Votre énergie, vos idées. Venir ici était la décision qu'il faut. Je vous remercie de l'avoir suggérée.
_ Qui essayez vous de rassurer, Siegfried, dis-je amusée. Moi, ou vous ?
_ Je n'essaye de rassurer personne. Je voulais seulement vous dire que j'étais heureux de vous voir ainsi.
_ De me voir comment ?
_ Vivante. Énergique. Vous avez changé. Je ne sais pas depuis combien de temps, mais je sens un changement en vous. Et je ne veux pas vous voir retomber dans l'état d'avant.
Aïe. Au ventre, une sensation de malaise. Un changement en moi ? Depuis quand ?
_ Rassurez vous, Siegfried. Je vous donne ma parole que je ne tenterai plus rien contre ma vie.
Il ne réponds pas. Le quartier a changé, autour de nous. Les maisons sont plus austère, dépourvue de balcons et de fleurs. Nous sommes dans le quartier militaire.
_ Nous y voilà, lance Ashran devant nous.
Nous y voilà.
Le château de mes parents n'était pas si grand. Mais d'allure plus engageante. Hauts murs de pierres de tailles, meurtrières. Le porche, fermé par une grille de fonte, est sombre. Ashran ne s'y arrête pas, il longe le mur jusqu'à un deuxième porche, plus petit, fermé par une autre grille, visiblement l'entrée de service. Il tente de l'ouvrir étouffe un juron.
_ Verrouillée !
_ Il fallait s'y attendre, lance Colin d'un air goguenard. On a jamais vu une caserne laisser ses portes ouvertes.
_ Laissez moi voir.


C'est Karell qui a parlé. Nous avons posés nos bagage à terre, et Lily s'est adossée à un porche. Karell fouille un des bagages et en sort un morceau de tissus roulé. Le groupe la regarde avec autant d'attention impatiente et de stupéfaction que lorsque que j'ai sortir mon fusil de chasse démonté, l'autre jours.
Armée de sa trouvaille à l'utilité encore indéterminée, Karell s'approche de la grille. Elle examine avec attention la serrure, puis défait la ficelle qui maintient son tissus enroulé et le déroule.
Sur le coté qui nous était caché, fixés au moyen de lanières de cuirs fine, tout une ribambelles d'outil en tout genre se mettent à scintiller dans le soleil. Karell en choisi deux, les glissent dans la grosse serrure, et exécutes quelques manipulations dont je serait bien en peine de dire les détails. Toujours est-il qu'un grincement sinistre se fait entendre, et que la grille s'entrouvre, déverrouillée.
Personne ne félicite Karell.
Personne ne la remercie.
On se contente de ramasser les bagages et de pénétrer dans l'enceinte.
Depuis la formation de notre groupe, Karell fait des choses. Elle cuisine. Elle se charge de l'intendance, des rations. Elle s'occupe de Lily.
On ne lui adresse JAMAIS le moindre mot de remerciement. Et le pire, c'est que jusqu'à cette histoire de serrure, ça ne m'a jamais choquée. Il est tellement NORMAL qu'une femme fasse l'intendance, la cuisine, la garde des enfants. Et Karell est la seule femme. Lily est une petite fille, et moi, je suis une image.
Dans la cours intérieure, Ashran nous guide vers ce qui a été autrefois le mess des officiers. Fermée également. Encore une fois, Karell sort ses baguettes magiques et nous ouvre l'accès.
Je cherche désespérément comment formuler la phrase que je reproche intérieurement aux autres de ne pas dire, mais je ne trouve pas de façon de faire qui convienne.
En outre, Karell n'a pas l'air de se soucier le moins du monde de notre ingratitude.
_ Les militaires avaient-ils l'eau courante ? Demande-t-elle. J'aimerais fort profiter de cette escale pour me laver.
_ Ils l'avaient, oui, l'hygiène corporelle était particulièrement importante dans l'armée. Mais je ne sais pas si ça fonctionne encore. Réponds Ashran.
_ Nous irons voir après nous être installés, proposé-je.
En quelques instant, nous avons réussi à faire du mess et du salon de repos attenant un bivouac confortable. Ashran et Siegfried reviennent des douches avec une mauvaise nouvelle, l'eau ne coule pas.
_ L'arrivée d'eau a du être obstruée quelque part. On peut essayer de chercher où, propose Siegfried devant le visage désappointé de Karell.
_ Oh, ne vous donnez pas cette peine pour moi. Il est plus important d'explorer la ville, je pense. Je vais me charger d'explorer la zone industrielle, si vous permettez.


Personne ne conteste.
Encore une fois, tout le monde trouve absolument normal que Karell sacrifie ses besoins à ceux du groupe. Même moi.
Non.
Ce n'est PLUS normal. Le monde qui a instauré cet état des choses n'est plus. Et tant que je serai là, je vais tout faire pour que les choses changent, dans le nouvel avenir.


Un musée des science et des bains publiques sont en cours de construction dans le quartier du port.
_ Je veux bien me charger du quartier du port, dis-je.
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Lex
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Jeu 13 Nov - 18:15

Lily :

« Mademoiselle Lily ? »


« Mademoiselle Lily ? Réveillez-vous. »


Une voix perça les ténèbres et ramena ma conscience à la surface.

« Nous nous sommes installés plus loin, ne restez pas toute seule. »

J’ouvris lentement les yeux.

« Ah ! »

J’eus un mouvement de recul. L’esprit encore un peu embrumé, je n’avais pu m’empêcher d e sursauter à la vision de quelqu’un aussi proche de mon visage.

« Ex…Excusez-moi. »

Ce n’était que monsieur Keystner. Il me regardait d’un air curieux.

« Je…Je me suis endormie.
_ En effet, me répondit-il. »

Il se tût.

Un couloir. Des murs en pierre taillée. J’étais assise sur un banc proche de l’entrée. Les affaires déposées devant moi avant que je m’endorme avaient disparue.

« Venez, nous nous sommes installés dans une salle un peu plus loin, me répéta monsieur Keystner en pointant du doigt un embranchement du couloir. »

Je me redressais doucement.

**
Nous étions enfin arrivés dans cette ville au nom imprononçable. Mais même ici, il faisait froid. Des falaises montées de main d’homme, des falaises montées par la force de la nature, au fond, c’était assez identique.

Nous nous étions aussitôt dirigés vers les casernes à l’arrière du large fort qui protégeait la ville d’envahisseurs fantômes. À travers les petites rues, à travers les places pavées, nous avions petit à petit replongé dans l’enfer de la rigidité urbaine, désespérément vide. Ici la nature mettrait plus de temps à reprendre ses droits. Notre petite troupe était restée assez silencieuse, peut-être plongée dans la mélancolie du lieu. Les petits ponts, les arbres le long des canaux. Une légère brise nous sifflait dans les oreilles comme un écho lointain des âmes passées ici avant nous.
Puis nous avions atteint les portes du fort, un bâtiment massif aux allures extérieures de prison. Un guet parcourait toute la longueur de l’enceinte, interrompu par endroit par de solides tours menaçantes. L’entrée n’était pas beaucoup plus accueillante. Sous une épaisse arche en pierre, elle était barrée par deux lourds battants en fonte. Nous avions préféré à cet imposant barrage l’entrée de service que mademoiselle Oriloge, aux talents innombrables, n’avait eu aucune difficulté à crocheter. La porte s’était ouverte dans un grincement sur la cour de la caserne. La procession s’était aussitôt dirigée vers l’un des bâtiments longilignes. Tout le monde avait déposé les sacs dans l’entrée où je m’étais assise, exténuée par la marche de la journée. Je crois que j’avais dû m’assoupir.
**

« Où est mademoiselle Oriloge?! »

Je me levai d’un bond, manquant de renverser monsieur Keystner.

« Et bien…
_ Elle n’est pas encore partie ? »

Elle avait projeté d’aller explorer quelques recoins de la ville. Combien de temps étais-je restée assoupie ?

« Elle vient de partir à l’instant. C’est elle qui m’a demandé de vous réveiller doucement. Vous serez plus confortable dans…
_ Je…Je peux la rattraper. Où est-elle ?! »

Le pauvre jeune homme avait bien du mal à contenir mon agitation. Je me dirigeai vers ce qui me semblait être la sortie.

« Mademoiselle… »

Mais je ne l’entendais plus. Je ne voulais pas être seule. Elle n’avait pas le droit de m’abandonner. J’avais une question à lui poser. Je poussai la porte et traversai une petite cour pour me retrouver dans un bâtiment à l’atmosphère humide. Les douches. Je fis demi-tour et revint dans la première bâtisse, prenant la direction d’un bruit que j’avais cru entendre.

« Mademoiselle Oriloge?
_ Ah, Lily, vous êtes réveillée. »

Je tombai nez à nez avec monsieur Siegfried. Il arborait un air satisfait. Il avait les mains noires et le visage ruisselant de sueur. Il passa son bras pour s’éponger le front, ce qui y laissa une grande traînée de suie.

« Mademoiselle Oriloge est sortie. »

Puis il ajouta en me montrant l’espace derrière lui avec enthousiasme.

« Hé, regardez. Nous allons nous installer dans cette pièce. D’après Ashran c’est…c’était…l’endroit où les officiers venaient se détendre. Sacrés officiers ! Une sorte de salon de repos donc. On sera à l’aise ici le temps de reprendre des forces.
_ Siegfried ? Vous avez trouvé alors ? »

C’était la voix de monsieur Oberon. Elle venait de l’autre côté de la pièce. Je parcourus celle-ci du regard. Un plafond assez haut, de larges fenêtres, des peintures aux murs, quelques tables entourées de fauteuils au tissu élimé, des verres, des feuilles, une pipe à fumer. Une table à boule près du poêle. Le temps s’était arrêté ici aussi, comme à Altelorra. On avait installé quelques lits de camp dans un coin de la pièce.

« Oh, vous êtes réveillée mademoiselle ? Releva monsieur Oberon en passant la tête au-dessus d’un fauteuil. Siegfried ?
_ J’y vais Ashran, de ce pas, lança l’intéressé d’un ton joyeux. À tout à l’heure Lily. »

Et il quitta la pièce d’un pas rapide. La tension en moi redescendit un peu. Cela faisait près d’une semaine que je les côtoyais et, somme toute, ils étaient plutôt gentils avec moi. Je m’assis dans un des fauteuils près de l’appareil de chauffage que monsieur Oberon tentait de remettre en état. Il avait retiré sa veste et, tout comme l’archer, le charbon s’était amalgamé à sa sueur pour former une couche sombre poisseuse. Je détournai le regard de ce spectacle peu avantageux.

« Vous… »

Je ne sais pourquoi, je me sentis l’envie d’entamer la conversation.

« Oui ?
_ Vous avez réparé la pompe ?
_ La pompe ? demanda-t-il surpris.
_ Pour l’eau tout ça…
_ Le système d’eau courante ?
_ Oui, voilà.
_ Non, pas encore. C’est un assez gros travail et avec le soir qui arrive, il ne va pas faire chaud. La chaudière est une priorité. »

Il sortit le tronc de l’appareil et s’assit en tailleur à même le sol. Contrairement à monsieur Siegfried, il eut la présence d’esprit de prendre un chiffon pour s’essuyer le front. Puis il se saisit d’une gourde posée non loin de là et en bût quelques gorgées avant de me la tendre.
Je répondis à sa proposition silencieuse en secouant la tête. Je ne pus retenir la question qui me tournait dans la tête depuis quelques jours :

« Monsieur Oberon… »

Il releva la tête.

« Quel jour sommes nous aujourd’hui ?
_ Et bien… »

Il eût l’air de réfléchir un peu, puis me répondit en haussant les épaules :

« Je ne pourrais pas vous dire précisément. C’est la saison des tempêtes à Altelorrapolis mais…j’avoue avoir un peu perdu le compte des jours. Ça doit faire un mois que tout a commencé, peut-être plus, peut-être moins. Pourquoi cette question ?
_ Pour…pour rien. Je me demandais juste comme ça.
_ C’est vrai que je n’y avais pas trop réfléchis non plus. Demandez aux autres, peut-être le savent-ils.»

Je hochai le menton. Je me levai, époussetai par réflexe ma robe et me dirigeai vers la sortie.

« Prévenez moi si vous trouvez la réponse, me lança monsieur Oberon alors que je tournai au coin de la porte. »

Quel jour étions-nous ? Mademoiselle Oriloge devait le savoir mais…elle n’était pas là. Monsieur Keystner peut-être ? Mais comment me repérer dans cette immense forteresse ? Toutes les cours se ressemblaient.

« Vous ne trouvez pas ça un peu gros ?
_ Nan ! T’as bien vu ce qui est arrivé l’autre jour non ?! Il me faut quelque chose de… »

La phrase fût interrompue par un énorme fracas. Bruits métalliques. Jurons.

« C’est plutôt de ça que je voulais parler.
_ Oh ça va ! Et d’abord, dégagez d’ici, je vous ai rien demandé.
_ Je ne me sens pas de vous laisser seul dans l’armurerie mon cher Collin. »

Je jetai un œil dans la pièce, visiblement une petite armurerie où était entreposée une quantité impressionnante d’armes, à vapeur ou à projectile. Monsieur Collin trépignait au milieu de ce qu’il avait fait tomber, me tournant le dos. Neil Erua, qui était son interlocuteur, me vit et se tourna vers moi.

« Vous désirez ? »

Je dus faire une moue marquée puisqu’il prit aussitôt un air désolé.

« Que puis-je pour vous ? »

Passée mon premier réflexe, je me rappelai de ce que je cherchais et lui demandai le plus poliment possible :

« Quel jour sommes-nous ? Monsieur Neil Erua. »

Mon ton n’était pas tellement convainquant mais la réponse ne laissa transparaître aucune gêne.

« Je pense que nous sommes en milieu de semaine. Je ne suis plus trop sûr, j’ai perdu le compte en arrivant à Altelorrapolis.
_ Non, je veux dire, quelle date sommes-nous ? Monsieur.
_ Ah ça…c’est la saison des pluies dans cette partie du pays mais… »

Décidément, personne ne s’était posé la question. Monsier Collin se détourna de ses jouets et me jeta un regard coléreux qui s’adoucit d’un seul coup.

« L’estropiée…dit-il d’un air narquois. On a passé la nouvelle lune de deux ou trois jours tout au plus. Et comme c’est la huitième lune… Bon, faut que je trouve un moyen de transporter ça…
_ Collin, cessez de vous acharner dans l’erreur.
_ Qu’est-ce que vous faites encore ici vous ? Laissez-moi tranquille !
_ Ne vous énervez pas comme ça. »

Ils étaient repartis dans leur dialogue de sourd.

« Vous devriez retourner au salon mademoiselle.
_ Ou…oui »

Je m’inclinai rapidement et reculai dans le couloir. Le troisième jour de la huitième lune. Mes divins, qu’est-ce que ça pouvait bien faire dans le calendrier officiel ? Saison des pluies, des tempêtes, lunes…Je ne comprenais rien à ce qu’ils me racontaient.

Je retournai au salon. Madame Tenira devait savoir, elle.

Monsieur Siegfried était revenu et devisait gaiment avec monsieur Oberon qui pour une fois n’était pas sur la réserve. Monsieur Keystner était là aussi, assis sur le même fauteuil que moi quelques moments auparavant, chargeant un petit sac de quelques affaires. Mais nulle baronne.

« Il faudra faire une expédition aux cuisines après.
_ C’est vrai que je vais finir par avoir faim. Emportez donc le peu qu’il nous reste avec vous Jack, vous pourriez avoir faim pendant votre sortie en ville.»

Monsieur Keystner hocha la tête et, me voyant entrer commença à me fixer des yeux. Perdu dans son monde, je pense qu’il n’avait pas vraiment conscience d’être particulièrement impoli à cet instant. Son regard semblait regarder quelque chose derrière moi, où que je bougeasse. Un peu mal à l’aise, je lui posai la fameuse question.

« Monsieur keystner, quel jour sommes-nous ? »

Il raccrocha brutalement à la réalité. Il baissa les yeux vers la droite, réfléchit, marmonna quelque chose pour lui même et me répondit calmement « je ne sais pas » avant de replonger dans sa contemplation.

« Madame Tenira de Myahault n’est pas là ?
_ Non, elle est partie visiter la ville, m’informa instantanément monsieur Oberon, comme si le nom de la baronne actionnait chez lui une réaction spontanée. Vous n’avez pas de réponse alors ?
_ Et bien…plus ou moins, je… »

Mais il était déjà retourné à sa conversation avec monsieur Siegfried.

« Vou…Voudriez-vous vous joindre à moi, mademoiselle Lily ? demanda timidement monsieur Keystner.
_ Sans vouloir m’immiscer dans vos affaires, vous devriez laisser Lily se reposer, fit remarquer monsieur Siegfried.
_ Vous...Vous avez raison. Je ne sais pas où j’avais la tête, approuva le philosophe un peu plus rouge que d’habitude. »


Quelle était la date du jour ?

« Il te plaît alors ? me demanda ma mère avec un large sourire.
_ On a mis beaucoup de temps à le trouver, je pense que c’est ce que tu voulais non ? »

J’étais débordante de joie. Ma sœur me regardait avec envie. Nous n’étions pas spécialement riches et c’était toujours un évènement pour moi de recevoir un cadeau pour mon anniversaire…


Mon anniversaire ?
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Kallisto
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Ven 14 Nov - 23:59

Karell Oriloge :


L’iode de l’océan et le sable offrent un agréable parfum dans les petites rues de la ville. Aussi loin que je puisse m’en souvenir, je n’ai vu la mer que deux fois, durant ma petite enfance. Père aimait m’emmener avec lui parfois, quand il ne pouvait pas me faire garder et souhaitait que je puisse découvrir un paysage différent de celui d’Altélorapolis.

« Tu sais Karell, nos troupes vont devoir traverser la Grande Mer de Gel, pour atteindre le front. C’est un endroit hostile, toujours plongé dans la brume, où flottent d’immenses icebergs… »

J’ai été vraiment surprise d’apprendre que d’autres personnes entendaient des sons audibles uniquement par soi-même. Des hallucinations. Pourtant, je ne désire pas en parler, même si le reste du groupe pourrait me comprendre. Lily n’est pas dans ce cas là, Madame Tenira de Myahault non plus. Je ne dois pas les troubler plus qu’elles ne le sont déjà, surtout Lily. Il faut qu’elle soit détendue pour pouvoir guérir rapidement et s’accommoder au mieux de notre petite troupe et de notre nouveau train de vie.
Un goéland pousse son long cri marin au-dessus de la ville. Le vent se met à souffler et disperse du sable dans les interstices des pavés.
Je me trouve dans le quartier industriel de la ville. Les habitations sont serrées les unes aux autres, comme pour résister ensemble aux bourrasques marines. Au loin, je peux apercevoir quelques cheminées d’usines, sûrement de la marine ou de la transformation du poisson. Il y a tant de concentration dans ce petit espace, comparé à ma ville natale…
Ce n’est pas là que je trouverai du sel pour Madame Tenira de Myahault, mais si le besoin se fait sentir, nous pourrons ramener d’ici du matériel.
Passée un coin de rue, je tombe sur un long escalier descendant vers une immense piste d’asphalte.

« … Ils vont devoir utiliser des dirigeables. »

Au centre, trône ce gigantesque transport volant. Ce n’est cependant pas un bâtiment de l’armée : la carlingue est ornementée bien trop luxueusement pour pouvoir servir au combat. Ce dirigeable semble être destiné pour les voyages de personnes de haut rang.
Il faut que j’avertisse le groupe de ma découverte. C’est bien trop primordial pour la laisser au second plan.
Je n’avais pas vu une telle machine depuis quelques années, et je reste toujours autant impressionnée devant tant de grandeur et de puissance.
Je m’approche doucement de l’appareil, et frôle l’enveloppe de métal du bout des doigts sur toute sa longueur. Il est flambant neuf.
La porte d’embarquement est verrouillée, mais j’ai encore mes quelques outils sur moi. Le temps de crocheter plusieurs serrures et verrous, un nuage obstrue les rayons du soleil et me plonge dans une semi-obscurité, presque bienvenue.

« Alors le moment est venu ? Vous devez partir ? »

J’ouvre la porte dans un grincement suraigu qui se répercute en un long écho à travers le couloir menant à la cabine des passagers.
Appuyant machinalement sur un interrupteur, des appliques murales en étain, imitant de riches chandeliers, se mettent à briller de mille feux, contrastant avec l’extérieur.

« - J’ai reçu mon ordre de mobilisation ce matin. Tu es au courant ?
- Oui, Père m’a parlé de la déclaration de guerre. Je ne sais trop quoi en penser, vous savez… »


Le mur est recouvert d’un riche tissu pourpre, aussi plaisant à la vue qu’au toucher. Les artisans qui ont travaillé sur cet ouvrage devaient être au sommet de leur art.

« Pardonne-moi, Karell, mais j’ai peur…
- Ne vous excusez pas. Je vous comprends parfaitement. Moi aussi je suis inquiète… »


Je ne peux pas avancer plus loin. Il faut que je sorte d’ici au plus vite. Oui, il faut que j’aille prévenir le groupe en premier lieu. Je ne dois pas rester là.

« …pour vous. »
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Lun 17 Nov - 23:45

Jack Keystner

J’arpente. J’arpente. Les rues. Je n’ai pas trouvé grand-chose. Peu de nourriture. Je suis la ruelle. Qui semble aller en direction du fort. Mon regard passe sur les vitrines. Soudain. Je m’arrête. Tiens. Libraire. J’hésite. Un instant. Regard sur la vitrine. Un œil sur le chemin. Regard sur la vitrine. Allez ! J’avance. Ouvre la porte. Chance. Ouverte. J’entre. Odeur de renfermé. Les livres. Entassés. Poussiéreux. Je passe les doigts sur une couverture. Les traces restent. Tant d’écrits. Tant d’écrits. Oubliés ici. Entassés. Entassés. Tant de savoir. Oublié. Oublié. Je ne peux laisser oublier. Je farfouille. Le magasin. Laissé comme suspendu dans le temps. On ne peut laisser oublier. Je vois enfin ce que je cherche. Au fond le magasin. Sorte de petite brouette. Très bien. Très bien. Je l’attrape. Essaie de passer. Entre les tables. Sans rien renverser. Je prends. Sur la table. Deux. Trois livres. Les mets dans la brouette. J’en prends d’autres. Idem. Ainsi de suite. Soudain. Mon regard s’arrête. Sur une des étagères de livres. « Jack Keystner ». « Livre I ». « Livre II ». « Livre III ». Tiens. Ils ont ça. Ici. Oh ! Je ne vais pas les laisser s’oublier… J’attrape ces livres. Ils ne seront pas vendus. Même si ça n’aurait pas été vendu. De toute manière. Je les emporte. Dans la brouette. Je continue ma tâche. Des livres. Des livres. Jusqu’à ce que la brouette soit pleine. Enfin. Je sors. Brouette remplie de livres. Les quelques vivres déposés dedans. Aussi. Et me mets en route. Vers le fort.

***

J’arrive. Transportant encore la brouette. Bringuebalante. Elle supporte mal le poids. J’ai pris peut-être trop de livres. Pas grave. Je ne pouvais les laisser être oubliés. La roue grince. Désagréable. Je traverse la cours. Puis entre dans le bâtiment principal. Les grincements résonnent. Amplifiés dans les couloirs.

« Bordel ! Qu’est ce que c’est que c’truc ?

Collin surgit. De l’angle d’un couloir.

-Humm ?

-Mais bordel... C’est pas possible de faire un boucan pareil... Ah ! Mais allez... Allez ! Dégage... Dégage...

Il n’a pas besoin de m’arrêter. Si c’est pour me dire de partir… Je passe donc mon chemin. Sans répondre.
Grincements. Encore.

-Et arrête ça... Balance-la ta carriole... Merde ! »

Je continue. Supportant ses injures. J’arrive dans le salon. Obéron. Siegfried. Mademoiselle Oriloge. Lily. Sont déjà dans la salle. Ils se sont tous tournés. Vers moi. Gêne. Je me précipite. Avec confusion. Pour faire cesser. Au plus vite. Les grincements. Faux pas. Je trébuche. La brouette chavire. Craquement. Brouette cassée. Les livres. Eparpillés. Poussière soulevée. Bruit résonnant dans tout le fort.

Siegfried. Alors assis. S’est levé. Obéron aussi. Les autres observent la scène.

« Ca va, Jack ? Demande Siegfried.

-Les livres… Les livres…

Il faut s’occuper des livres ! Précieux livres ! Ah ! Pas de moi !

-Tenez, prenez ma main…

Mais non ! Mais non ! Les livres !

-J’espère que vous ne vous êtes pas cassé quelque chose.

Mais non ! Mais non ! Les livres ! Les livres ! Ah !

-Les livres… Vous dis… Les livres…

-Mais ils sont là vos livres… Ils sont là.

Siegfried attrape ma main. Me fait me relever. Je me précipite sur les livres. Les précieux livres.

-Mais c’est fini ou quoi ? On a jamais fait tant de bruit... C’est dingue ça ! Jamais peinards ici...

Colin entre dans la pièce. Grognant. Habitude. Il voit le désordre.

-Ah ! Ah ! C’est du beau... Ca ! J’vous jure... »

Il s’avance. Jette un œil aux livres. Ricane. Je ne prête pas attention. J’empile les livres. Sur une table basse. A coté d’un fauteuil. J’en avais pris tant ? Toujours ça de sauvé. La tâche accomplie. Je m’assois dans le fauteuil à coté. Prends un livre. Feuillette.

***

Monsieur Erua entre. Peu de temps après la baronne. Sommes tous réunis. Il est temps de rendre compte. De nos excursions en ville.

« J’ai pu trouver des vivres. Dit Erua en déposant un sac. J’en ai ramené un peu mais il en reste encore suffisamment pour le reste du voyage.

-En parlant de voyage…
Mademoiselle Oriloge.
-En parlant de voyage, j’ai découvert…
Elle parle avec précipitation. Elle qui a gardé le silence. Jusqu’à ce qu’on soit tous réunis.
-J’ai découvert un dirigeable dans le quartier industriel. Il doit être utilisable et cela nous permettra d’atteindre Antéra plus vite.

Silence. Je lève les yeux de mon livre. Tout le monde semble étonné. Mais nul ne dit mot. La baronne. Cependant. Prend la parole.

-Mais…Mais c’est formidable…
Hésitante.
-C’est très bien… Merci, mademoiselle Oriloge…
Hésitante. Hésitante.

Je laisse mon regard aller. Vers les autres. Ils semblent plutôt réjouis. Mais une fois encore. Monsieur Erua a une expression différente. Non pas exalté. Pas comme la dernière fois. Cette fois. Il semble inquiet. Ce n’est pas flagrant.
Ce dirigeable nous permettrait d’arriver plus vite. A Antéra. Une bonne chose.

-Quant à moi. La baronne dit. J’ai trouvé des bains où nous pourrions aller nous laver. Puisque l’eau est un problème ici, nous pourrons aller là bas… Ce sont des bains publics mais je doute que nous soyons dérangés maintenant… Cela vous dirait d’y aller, juste après, mademoiselle Oriloge ?

Elle semble surprise de l’invitation. Mais accepte.

-Je… Hé bien… D’accord. Mais peut-être mademoiselle Lily voudrait venir avec nous aussi ?

-Pourquoi pas. Répond Lily. C’est agréable les bains.

-Ca m’intéresserait de voir ce dirigeable de plus près. Je vais aller voir ça.

Il joigne actes avec ses paroles. Se dirige vers les couloirs.

-Bien, nous nous retrouverons pour dîner. Dit Siegfried. »
Guise de conclusion.

Chacun se lève. Ou pas s’il était déjà debout. Sort. Va faire ce qu’il a à faire.
Je replonge dans le livre que je feuilletais avant la discussion. Livres. Livres oubliés.
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Lysander
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Mer 19 Nov - 2:33

Ashran Oberon

La déclaration de Kerell fait l’effet d’une bombe, enfin, peut-être pas pour tout le monde. Mon cœur s’emballe, de l’excitation. Je m’étais fait un deuil, celui de ne jamais plus piloter.
Quand nous sommes arrivés à Ter-Nohiki-nvales , j’ai préféré garder pour moi les raisons de mon séjour. Eillen n’a pas eu l’air très surprise, ou même très curieuse sur le peu que je lui en ai dévoilé. Tout cela n’a pas d’importance pour le moment. Ces événements me paraissent comme une autre vie, il y a longtemps.

***
12 ans auparavant :
L’ordre de la prochaine mission était tombé au sein de l’escadron.


"_Malgré la fatigue des précédentes missions, nous sommes tous motivés. Les rumeurs qui courent concernant le regroupement de l’armée de la fédération [nom à trouver], sont fondées.
L’ennemi compte porter une attaque décisive sur la capital Altelorrapolis, faire tomber le gouvernement actuel sous leur bannière, et prendre possession du continent comme ils l’ont fait des cinq autres."

L’officier de liaison fait une pause, puis reprend son discours.

"_Votre escadron a été affecté en renfort au Sylvarna. Celui-ci est toujours au front, l'Amiral Billberry ne tiendra plus longtemps, l’opération débute dans quelques heures. Cette offensive est capitale, la défaite n’est pas envisageable. Nous rassemblons le reste de la coalition pour porter cette frappe décisive
Suite à votre dernière mission, que vous avez remplie de manière exemplaire, votre appareil n’est plus en état de vol, il ne sera hélas pas possible de le réparer avant le départ. Votre équipage sera donc dissout et affecté là où on aura le plus besoin de lui. Vous trouverez vos affectations dans les enveloppes que l’on vous a transmises.
Vous avez deux heures pour vous reposer et vous préparer, rompez."

En temps normal, combien de soldats auraient été fiers de participer a une mission aux côtés de l'Amiral Billberry, et son légendaire Sylvarna. Depuis le début du conflit il n’avait jamais cessé de combattre. Les seuls haltes effectuées par son bâtiment étaient celles de ravitaillement, ou d’évacuation des blessés.
Les talents de pilote du capitaine (car contrairement au reste de l’armée c’est lui-même qui pilote son vaisseau) sont connus dans les quatre coins du globe. Nombre de batailles ont été évitées dès que les ennemis voyaient approcher son vaisseau. Hélas pour nous, cette fois-ci, depuis le début de la guerre et hormis quelques petites escarmouches, la dissuasion ne marchera pas.
Fébrilement j’ouvre mon enveloppe, je suis affecté au « Drashan », je trouve le hasard sympathique, m’envoyer à une mort certaine a bord d’un navire qui porte pratiquement mon nom. Bien sûr, j’aurais préféré combattre avec mes compagnons a bord du « Talion », mais nous lui en avons tellement fait baver qu’il ne pourra sans doute plus jamais décoller.
Apres une trop brève dernière entrevue avec mes frères d’arme, une dernière chope partagée, et la promesse de tous nous revoir après cette ultime bataille (espérons le) , je me dirige dans le hangar d’embarquement du « Drashan ».
Kyle, l’un des deux artilleurs de bord, m’informe que le précédent pilote a été abattu suite à une mission de sauvetage pour récupérer des éclaireurs. Pour lui ce n’est que la deuxième mission à bord du bâtiment. La situation est telle que l’armée bouche les trous avec tout le personnel à disposition et surtout le plus proche pour reformer des bataillons complets.
Préparatifs achevés, je fais la connaissance du reste de ma nouvelle unité. Kyle qui est préposé à la mitrailleuse du flanc droit, est certainement le plus jeune du groupe. D’après moi il n’a pas 19 ans. Le second artilleur est plutôt une artilleuse, Salina. Heureusement qu’elle porte un nom aussi féminin car son allure est trompeuse. Elle ressemble plus à un convoyeur transcontinental. Lui manque que la barbe …
Hank est notre mécanicien. D’après ce que je comprends, c’est lui qui assure la fonction de toubib aussi. C’est une chance, avec les restrictions les officiers ne prennent plus le temps d’affecter des équipages complets et encore moins des docteurs, qui sont plus utiles à terre (selon eux).
Je prends place sur le siège en face du gouvernail. Il ne nous manque plus que notre capitaine, celui qui dirigera le Drashan à travers l’enfer qui nous attend, un peu retard car la dernière réunion stratégique a duré un peu plus longtemps.
Celui-ci est le capitaine Alderic. Plutôt petit, une longue barbe blanche couvre son visage et tombe sur son torse frêle. Sorti de sa retraite pour remplacer le précédent capitaine, il nous adresse une bref salut militaire.

****


Au fur et à mesure que nous approchons du champ de bataille, le paysage change, passe de verdoyant et lumineux à un paysage chaotique, désertique et sombre, obscurci par d’épais nuages.
La tension à bord est écrasante, personne ne souffle mot. Nous commençons à apercevoir les prémices des combats. Au sol, explosions et troupes qui courent se mettre à l’abris. En l’air, des bâtiments lourds qui pilonnent les petits dirigeables de combat.
La fédération semble avoir avancé malgré la résistance. Notre arrivée devrait inverser les choses. Inconsciemment je cherche du regard la silhouette gracieuse et rassurante du Sylvarna. Celui-ci n’est pas aussi flamboyant que mes souvenirs de l’académie me l’ont laissé.
Ses armes ne cessent de faire pleuvoir sur l’ennemi ses projectiles mortels. De là où nous sommes j’aperçois quelques impacts. Par endroits de la fumée sort, comme si un début d’incendie avais été maitrisé.
Notre escadron prend place à sa position, en soutien au Sylvarna, manœuvrant de telle façon à entrer au cœur de la bataille tout en évitant de nous faire abattre. Les artilleurs ont déjà commencé leur chant de mort. Les mitrailleuses résonnent à l’intérieur de l’habitacle mal insonorisé. Bientôt tout n’est plus que fureur et cauchemar. Le temps n’est plus un facteur important, seul compte notre survie.
Secousse à l’arrière, nous somme pris en chasse par un engin léger de la fédération. Bien que plus rapide que nous, il ne devrait pas devoir nous faire trop de mal tant qu’il reste à l’arrière, là où sont les boucliers pare balle. Il ne faut surtout pas lui laisser l’occasion de nous prendre de vitesse et qu’il puisse plonger sous notre flanc, où le blindage est moins épais, pour détruire un gouvernail. Virant à cent quatre-vingt degrés, de façon à exposer les mitrailleurs, je surprends mon adversaire. Celui-ci n’a pas le temps d’esquiver qu’il est pris en tenaille par un de nos alliés.
Je reprends ma place au sein de la formation. Les combats s’intensifient. Le sylvarna, l’un des seuls dirigeables de type lourd, bombarde l’engin anti-aérien au sol. Au milieu du brouhaha perpétuel je discerne la voie chevrotante du capitaine Alderic. On vient de lui transmettre un nouveau plan de bataille pour soutenir le Sylvarna.
La manœuvre est plus délicate que prévu. L’embuscade s’avère inévitable. Les ennemis déferlent, camouflés. Dans la tourmente de la bataille personne ne les a vus.
Le sylvarna déploie un canon lourd, une arme rare qu’il est désormais le seul à posséder. Son tir illumine le ciel, une grappe d’engins ennemis explose en plein ciel. De nombreux débris frappent amis comme ennemis. Ceux-ci, surpris, se regroupent et concentrent leurs tirs sur le Sylvarna. De toutes parts nous sommes assaillis. Je sens un choc sourd à l’arrière du Drashan.
Je jette un œil rapide. Je vois Salina allongée, une mare écarlate qui l’entoure, le mécanicien / docteur à son chevet. Le blindage a dû lâcher. Pas le temps de se reposer sur ses lauriers. Je dirige le bâtiment de telle façon que Kyle puisse couvrir le Sylvarna efficacement. Une grappe d’ennemis déborde, le prend de vitesse. Je voie effaré ces kamikazes lui foncer droit dessus. Oubliant toute prudence, sans attendre les ordres, je lance le Drashan à l’interception.
Certains vaisseaux ennemis sont abattus, mais deux d’entre eux arrivent à passer le barrage défensif. Ils visent une brèche dans le blindage. Si ils arrivent à se faire exploser dessus, ils pourraient causer des dommages irréparables.
Dans une manœuvre désespérée nous arrivons à en couler un. Le second, beaucoup trop habile pour notre bâtiment estropié, tente de nous distancer. Dans un dernier sursaut de vigueur, le Drashan arrive a le talonner et à l’éperonner. Déséquilibrés, les deux vaisseaux partent en vrille. Quelque chose heurte la coque. Le métal hurle. J’ai l’impression que tout va se disseloquer d’un moment à l’autre.
J’ai à peine le temps de vérifier que tout le monde est bien harnaché que nous sommes envoyés bouler par notre ennemi toujours accroché à nous. Le sol ce rapproche dangereusement. Je tente par tous les moyens de redresser l’assiette. Au moment où je pense avoir réussi, une énorme déflagration retentit. Fauché par un obus d’un cuirassier terrestre, la partie arrière du Drashan s’arrache, emportant avec elle le docteur et la blessée.
Le vaisseau repart dans une vrille incontrôlable, privé de ses gouvernails. Il n’y a plus rien que je puisse faire. Freiner la chute avec les parachutes d’urgence semble le dernier recours. Hélas, je réagis trop tard, la panique n’aidant pas, la vue troublée par la fatigue et quelques blessures superficielles, je voie approcher le sol. Je me crispe sur le fauteuil, me préparant tant bien que mal au choc.

Trou noir ………………………………….

Je me réveille dans un lit. Un bandage recouvre ma tête. Je ne sais pas où je suis …
J’essaie de me redresser, je n’y parviens pas. Un filet de sueur glacée glisse le long de mon dos.
Doucement je retire le drap et découvre avec horreur qu’il me manque une jambe.
Je suis tellement interloqué que je ne parviens pas à hurler.
Malgré l’état d’hébétude dans lequel je me trouve, j’entends la porte s’ouvrir. Une infirmière entre et commence à faire le tour de la pièce. C’est seulement à ce moment que je me rends compte que je ne suis pas seul. Celle-ci est remplie de blessés, civils ou militaires.
Apres plusieurs essais infructueux je parviens enfin à articuler.
- Où suis-je ?
- Monsieur, je vais être directe, je n’ai pas le temps de vous ménager. Vous êtes enfin réveillé. Cela fait trois semaines que vous êtes dans le coma. On vous a rapatrié à Ter-Nohiki-nvales car c’était le seul hôpital, ou devrais-je dire dispensaire, où il y avait encore de la place. Malheureusement nous n’avons pas pu sauver votre jambe. Quand vous êtes arrivé ici vous étiez atteint par la gangrène.
- Je … ou en sont les combats ?
- C’est une bonne nouvelle. Les dernières troupes ennemies ont été repoussées. Nous avons réussi à gagner, mais à quel prix.
Sans avoir le temps de poser plus de questions, après avoir vérifié mes bandages, l’infirmière s’en va.
Apres plusieurs jours passés immobilisé dans la chambre d’hôpital, à ressasser mon échec et, par ma faute, la mort de mes équipiers, je parviens enfin à avoir l’autorisation de sortir.
C’est en flanant au-dehors que j’arrive à avoir des brides d’information sur le monde extérieur.
La dernière bataille a bien été définitive, mais il y a eu beaucoup de perte de notre côté.
Les hôpitaux des nombreuses villes ont été surchargés.
Le fort de Ter-Nohiki-nvales permet à tout le monde de se faire recenser et tout les mois un navire est affrété pour ramener les expatriés chez eux.
Ayant perdu ma plaque d’identification pendant le crash, je me dirige à l’aide de mes béquilles au fort où je parviens à me faire identifier. Quelques jours plus tard, je reçois une lettre de recommandation du responsable du fort. Une place pour la prochaine navette pour Altelorrapolis. Là-bas on pourra me greffer une jambe mecanique.


***

Me voilà à présent de retour a Ter-Nohiki-nvales, devant ce dirigeable providentielle sorti de nulle part.
J’entre dans le dirigeable. Les cloisons ne sont pas nues. J’ignore prestement les ornements. Tout ce luxe ne m’intéresse pas, il ne me renvoi qu'au gâchis de tout cela, à la guerre, la disparition. Maintenant quelle importance.
Je me dirige avec peine dans de nombreuses coursives, m’arrête de temps en temps aux intersections pour consulter les plans d’évacuation de secours et pouvoir me repérer.
Je me trouve à un pont de la salle de pilotage. Je cherche le prochain escalier, tourne dans un couloir et débouche sur une sorte de sas.
Je débloque la poignée et la ramène vers moi pour la tournée complètement à cent quatre-vingt degrés. La porte s’ouvre silencieusement, les dispositifs de sécurité n’étant pas actif. J’observe la salle de pilotage du colosse.
La grande baie vitrée permet d’observer la ville d’un point de vue neuf. Je m’installe sur le fauteuil central, observant les différents instruments de navigation, ornementer comme il se doit de boiseries ou autres riches parures.
Bien entendu il faudrait au minimum quatre personnes dans la salle de pilotage pour naviguer avec un engin pareille. Compte tenu de la situation, nous devrions pouvoir nous passer de la surveillance aérienne et des communications. Un deuxième pilote est totalement superflu, puisque ce type d’engin dispose d’un pilotage automatique. Celui-ci est tellement perfectionné que même un civil de 10 ans pourrait faire voler ce vaisseau. Non, le vrai problème serait le décollage et l’atterrissage.
Vu le nombre restreint que nous sommes, seulement deux ou trois personnes devraient suffire.
Le temps passe. Mes réflexions s’estompent laissant place à une sorte d’amertume, ou plutôt de nostalgie. La nostalgie n’est pas un trait de mon caractère, pourtant, j’ai l’impression que cette ville fait ressurgir certains cauchemars que je laisserais volontiers oubliés.
Comme si elle n’avait pas eu assez de me prendre ma jambe. …
Bien, allons annoncer aux autres que cet engin est en état de voler. Plus vite j’aurai déguerpi de ce trou, mieux je me sentirai.
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