Ecritures plurielles

Un espace de création et de partage, pour y écrire nos histoires en équipe, ou seul.
 
Vers le siteVers le site  AccueilAccueil  FAQFAQ  RechercherRechercher  S'enregistrerS'enregistrer  MembresMembres  GroupesGroupes  ConnexionConnexion  
Les chapitre 17 et 18 de Nimrodh les oubliés en ligne sur le site d'Écritures plurielles !

Partagez | 
 

 Silence éphémère

Aller en bas 
Aller à la page : Précédent  1, 2, 3, 4  Suivant
AuteurMessage
Tchoucky
Sergent chef


Nombre de messages : 712
Age : 38
Localisation : Troisième enclume à droite en partant du fond
Date d'inscription : 28/04/2005

MessageSujet: Re: Silence éphémère   Jeu 20 Nov - 20:19

Eileen Tenira de Myahault :

Bon, la couture a l'air grossière et rudimentaire même pour quelqu'un qui s'y connait aussi peu que moi, mais il faut bien reconnaître ça à Colin, elle a tenu. Je ramasse les bandes que Karell vient de détacher du front de Lily.
_ Donnez-moi vos vêtements, toutes les deux. Je vais profiter de l'autre bassin pour faire de la lessive.
Il fait doux dans la salle d'eau, maintenant. Nous avons mis un peu de temps avant de réussir à remettre en marche la chaudière, et ensuite, il a fallut attendre que l'eau remplisse les deux bassins, mais la contemplation du lieu nous a occupées. Pour une ville qui ne mise pas sur le tourisme, Ter-Nohiki-nvales n'a pas lésiné dans l'investissement. Le bâtiment est composé d'une trentaine de salles comme celle-ci, éclairées par des verrières translucides, ornées de statues en marbre et de mosaïques. Nous n'avons pas visité les salles de fumigations, encore moins les salles de massages, mais ce luxe-là est déjà inattendu dans une ville comme celle-ci. J'ai entendu dire que la veuve du général Nalteniel était à l'origine de ces travaux démarrés à la suite des hostilités qui ont eu lieu sur la côte nord. Les touristes n'étaient sans doute pas les principaux destinataires de ce luxe... Peu importe, il a fallu le temps qu'il a fallu pour réveiller cette salle, mais à présent, nous pouvons profiter de ces bains.
L'une après l'autre, les étoffes tombent et couvrent la mosaïque du sol. Mes compagnes se défont de leurs costumes avec lenteur, comme si le fait de dormir habillées depuis deux semaines les avait déshabituées à cet exercice. Leurs bras sont comme gourds au moment de chercher les agrafes de leur chemise.
A propos de ces deux semaines...
_ Au fait, Lily, j'ai fais le calcul pendant que l'eau coulait. Nous sommes le quatorze-trois. C'est la date d'aujourd'hui.
_ Oh, fait Lily, en me regardant.
J'ignore si cette réponse la rassure, l'inquiète. Son visage demeure impavide. Comme je n'aurai pas accès à ce qui se passe derrière ses yeux impénétrables, je me contente de défaire un à un les boutons de ma tenue de chasse. Comme mes compagnes, je me sens aussi engourdie qu'une tortue qui devrait changer de carapace. Cependant, Lily continue à me regarder, soudain sujette à une autre source d'inquiétude.
_ Est-ce que j'aurai une cicatrice ?
Je regarde le front couturé de la jeune fille sans pouvoir y trouver une réponse.
_ Je ne sais pas. Je n'ai jamais étudié la médecine.
Ca n'était pas enseigné aux femmes de mon rang. En fait, c'était rarement enseigné aux femmes.
_ Si j'ai une cicatrice... Commente Lily.
Elle n'achève pas. Ou plutôt elle achève en pensée. Je lui fait un sourire que je veux rassurant.
_ La blessure est tout près de la racine de vos cheveux. Même si vous aviez une cicatrice, ce serait facile à dissimuler.
Je ne lui dis pas qu'il n'y a plus à se soucier d'être séduisante ou pas. Je ne lui dit pas que dans le monde où nous vivons à présent, les cicatrices sont bien la dernière chose dont il faut se soucier. Et je ne lui dit pas, surtout pas, que ça pourrait bien ne pas être la dernière qu'elle reçoit avant que nous achevions notre voyage vers... Je ne suis pas sûre de savoir vers où.
J'essaye de me répéter, encore une fois, Antera. Antera.
Ce n'est qu'un mot. Un mot vide. J'ai connu une ville qui s'appelait Antera, il y a une éternité, il y a une vie. Ce n'est pas vers cette ville que nous allons. Elle n'existe plus. Arrête de réfléchir, Eileen.
Nous sommes nues toutes les trois, à présent. L'air est doux, notre nudité ne nous fait pas frissonner. Je sens une gène pudique, que j'essaye de dissiper en bougeant de manière naturelle. Je rassemble dans mes bras la masse d'étoffes que constituent nos vêtements et me dirige vers le petit bassin.
_ Etes-vous sûre que vous ne préférez pas que je m'en occupe ? Demande Karell, malgré elle un peu offusquée de voir madame la baronne s'abaisser à des travaux domestiques.
_ Je préfère le faire moi-même. J'y tiens.

Elle ne réplique pas, mais je la sens contrariée, même si elle ne compte pas l'évoquer. Je me dépêche d'ajouter.

_ Bien que Lily ait l'air en bien meilleure santé déjà, il vaut mieux que vous restiez près d'elle, au cas où elle aurait un étourdissement. Ca ne vous dérange pas, Lily ?
Lily ne me répond pas. Je n'insiste pas. Lily ne parle jamais beaucoup, un peu comme Jack, mais contrairement à lui, elle ne s'isole pas dans son monde de rêve. Elle observe ce qui l'entoure avec attention, mais n'y réagit d'aucune manière. Elle coexiste avec nous, sans plus. Quel âge a-t-elle exactement ? Dix-sept ans ? Quinze ? Comment survit-on à voir une ville entière disparaître sous ses yeux, à cet âge là ?
Je n'ai jamais fait la lessive. Mais j'ai longtemps observé les domestiques le faire. A l'époque où je croyais que mon avenir était au Bantou, là ou il faut tout savoir faire soi-même. Je suis surprise de l'aisance avec laquelle j'arrive à manipuler le pain de savon que nous avons trouvé en ville. Je n'ai pas l'habitude de me servir de mes bras pour faire ça, mais l'équitation et la chasse ajoutés à l'exercice de ces dernières semaines m'ont donné tout de même pas mal de force dans les bras.

Le bruit de l'étoffe qu'on frotte dans l'eau chaude a quelque chose de berçant et de doux. Devant moi, dans l'autre bassin, Lily a pénétré dans l'eau. Elle laisse échapper un soupir d'aise, presque malgré elle. Karell est en train de défaire une à une les épingles de ses cheveux. C'est la première fois que je la vois faire. Nous avons pris l'habitude de nous coiffer et recoiffer à toute vitesse dans la pénombre du campement au matin, et sans miroir. Ses cheveux bruns coulent sur son dos, jusqu'à ses reins. Je n'avais jamais réalisé qu'ils étaient si longs. Quand ils sont attachés, on ne remarque pas à quel point ils luisent dans la lumière, ni à quel point leur aspect est doux. Ni comment ils encadrent son visage rond de manière harmonieuse.
_ Me regarderiez-vous ? S'étonne-t-elle. Ai-je quelque chose de particulier ?
_ Vous êtes belle, dis-je, dans un accès de sincérité qui ne me ressemble pas.
_ C'est vrai, insiste Lily avec une spontanéité plus surprenante que la mienne.
Karell perd un peu contenance. Elle rougit violemment. Je m'empresse d'ajouter:
_ Pardon. C'était impertinent de le dire de cette manière. Nous ne voulions pas vous offenser. C'est juste... Une réflexion que je me faisais en vous regardant.
Ca me rassure presque de ressentir, dans un coin écarté de ma conscience, ce léger sentiment de menace et de rivalité que j'éprouve toujours à la vue d'une autre beauté féminine. Quelque chose de familier, qui prouve que je suis toujours la même. Mais qui ne me sera d'aucune utilité à l'heure actuelle. Je le laisse dans le coin de conscience où je l'ai remarqué.
Je ne peux m'empêcher, du coup, d'observer Lily. En dépit d'une certaine maigreur, et d'une peau particulièrement pâle, elle a l'air solide et robuste. Elle devait avoir l'habitude de l'exercice physique. A en juger son gabarit, sans doute de la danse. C'est « convenable » la danse.
Karell, qui a fini de se démêler les cheveux, pénètre dans le bain en me tournant le dos. Ses cheveux flottent autour d'elle comme ceux d'une sirène. Indifférente à l'image qu'elle donne, elle s'approche de Lily, savon en main.
_ Penchez-vous en arrière, mademoiselle Lily. Je vais vous laver les cheveux de manière à ne pas toucher à vos point de sutures.
La jeune fille s'exécute. Je ramasse nos vêtements mouillés et les étends sous la verrière, à un endroit où le soleil tape, pour qu'ils sèchent plus vite, puis commence, à mon tour, à détresser mes cheveux. C'est vite fait. Mes cheveux sont la seule coquetterie que je me suis accordée ces temps-ci, comme Karell, d'ailleurs. J'ai réussi à les préserver de la boue du marécage, par je ne sais quel tour de force. Je vais rejoindre mes compagnes dans l'eau.
Bon sang.
J'avais presque oublié la sensation de l'eau chaude sur la peau. Si j'étais seule, j'en pleurerais presque. Je m'y enfoncerais jusqu'au cou et m'abreuverais de cette sensation jusqu'à l'ivresse. Mais je ne le suis pas. Karell a fini avec les cheveux de Lily. Je lui prends le savon des mains.
_ C'est à votre tour, penchez-vous en arrière. Lily, restez bien au bord du bassin.
Karell, peu habituée à être l'objet de soin, se laisse faire avec la même gène que lorsqu'elle a reçu notre compliment de tout à l'heure. Je masse son cuir chevelu et le savonne rapidement, pour ne pas la laisser trop longtemps dans une situation gênante. Lily s'agite un peu, sur le coté, j'ai l'impression qu'elle est mécontente d'être écartée. Je la sens qui cherche un sujet de conversation, n'importe lequel, pour pouvoir être réintégrée dans le cercle.
_ Pourquoi n'êtes-vous pas mariée, mademoiselle Oriloge ?
Dans la position où elle est, par bonheur, Karell a du mal à entendre. Je me dépêche de répondre avant elle.
_ Etre mariée n'est pas une obligation, Lily.
J'ai parlé aimablement, mais en dépit de son jeune âge, elle a suffisamment de clairvoyance pour sentir l'ordre caché sous la parole. Et comme beaucoup de personne de son âge, elle n'apprécie pas qu'on lui donne des ordres.
_ J'aimerais bien, je n'ai aucune envie de me marier, moi. Mais mon père m'a toujours dit que pour une femme, le mariage est le but le plus important.
_ Le mien pensait ça aussi. Mais si mademoiselle Oriloge était un homme, vous n'auriez pas l'idée de lui poser la question.
_ Mon père disait qu'une femme a besoin d'un homme pour veiller sur elle.
_ Votre père... Mais vous, qu'en pensez vous ?
_ Moi... Je...
Le regard qui fuit. Comme un profond désespoir d'adolescente dans la voix. J'ai traversé ce stade de renoncement moi aussi. Sachant le monde injuste, voulant écouter ceux qui me prétendaient que c'était normal, sans y parvenir.
_ Eh bien, visiblement, Karell arrive très bien à s'en passer. Dis-je sur le ton de quelqu'un qui veut clore la discussion.
Karell s'est relevée, et visiblement, elle est plus gênée que jamais de nous voir nous disputer à cause d'elle. J'aimerais discuter de ça plus amplement avec Lily, mais pas devant elle, pas devant Karell. Elle me prend le savon des mains. Je plonge la tête dans l'eau chaude puis me relève et laisse Karell frictionner ma masse de cheveux.
_ J'ai été fiancée, dit doucement Karell. Il est mort. Mon père veillait sur moi.
Mais pourquoi ont-elle toutes des pères qui veillent sur elle ?
_ Vous n'avez besoin de personne pour veiller sur vous, dis-je. Vous avez les compétences pour veiller sur vous. Vous aussi, Lily, et vous apprendrez à le faire. Grâce au dirigeable, nous serons à Antera dans quelques jours, sauf incident. Là, il ne faudra laisser personne vous vendre à qui que ce soit sous prétexte que vous êtes une femme.
Il est clair que mes paroles raniment en elle un espoir qui lui est insupportable. Je le vois, sous mes yeux, se fermer comme une huître.
_ Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, madame Tenira.
Je comprends. Je comprends trop bien. Je n'ai pas pu me payer le luxe de m'attarder dans cette phase où espérer fait trop mal, moins que de renoncer et se soumettre.
_ Ce n'est rien, mon enfant. Nous aurons le temps d'en parler.
Bon sang, des siècles d'éducation et de conditionnement qui s'opposent à moi sous la forme d'un mètre soixante de petite jeune fille à l'allure fluette. C'est résistant. Très résistant. D'autant que Karell, même si elle se contente de se taire poliment, ne voit pas où je veux en venir. Les femmes sont des marchandises de tout temps, c'est comme ça depuis toujours et ça marche très bien, pourquoi changer ?
Je sors du bassin et essuie mes cheveux avec une serviette trouvée dans les placards de la salle d'eau. Au final, je crois qu'il vaut mieux poursuivre la discussion.
_ Vous n'avez jamais désiré, toutes les deux, faire quelque chose dont on prétend que ce n'est pas « convenable pour une femme ».
_ Non, répond Karell d'un ton sans appel.
Lily ne répond pas, je souris.
_ Vous si, Lily.
_ Je n'ai pas envie d'en parler.
_ Vous n'avez pas besoin d'en parler. Mais une fois que nous serons à Antera, peut-être devriez vous re-songer à ce rêve. Le monde que nous avons connu n'existe plus. Il ne nous emprisonnera plus, sauf si nous nous laissons emprisonner.
_ Pardonnez-moi, madame la Baronne, hasarde timidement Karell, mais je ne comprends pas pourquoi vous avez le sentiment que nous sommes en prison. Nous n'avons pas les compétences et les capacités des hommes, alors ils veillent sur nous. En échange, nous mettons nos compétences et nos capacités à leur service. C'est dans l'ordre des choses.
_ Selon l'ordre des choses, je ne devrais pas être « madame la Baronne ». La Baronnie devait aller à mon frère cadet, Angus, bien que je sois l'aînée. Elle m'est revenue quand Angus est mort à la guerre. J'estime cependant avoir été compétente pour gérer le domaine familial, comme j'estime avoir été compétente pour diriger les affaires Tenira à la mort de mon mari. Je ne suis pas devenue un homme pour autant. J'avais ces compétences et ces capacités dés le départ, mais on n'a jugé bon de me laisser en faire usage que lorsque la nécessité l'a exigé...
Je sens le découragement m'envahir au fur et à mesure que je parle. A quoi bon ? Quoi que j'explique, quelques soient mes arguments, elles ne peuvent pas comprendre. Je ne peux pas exiger d'elles qu'elles remettent en cause la conception du monde qu'elles ont toujours eu. Tant pis. Moi, personne ne me possèdera plus. Et tant que ce sera en mon pouvoir, j'éviterai que qui que ce soit les possède, elles...
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
sebrich
Grand maître des roman d'action
avatar

Nombre de messages : 139
Age : 29
Localisation : Belgique
Date d'inscription : 21/05/2005

MessageSujet: Re: Silence éphémère   Dim 23 Nov - 17:12

COLLIN


Les cliquetis sur la table, bruit de mastication légère, chocs de verre avec du verre. La nourriture est bonne, mais je ne veux pas le dire, ça m’énerve. Le dîner a commencé depuis cinq minutes et personne ne parle, personne ne dit quoi que ce soit. Cela m’arrange car je suis
légèrement fatigué, comme si la perspective de pouvoir dormir
tranquillement dans un lit me retirait ma colère.
Plus tôt dans la soirée, j’ai crevé les tableaux de la salle mettant en scène des combats, la guerre. Croire que la vraie guerre c’est ça, c’est des conneries. La vraie guerre ce n’est pas d’entendre des coups de canons face à une multitude d’ennemis armés pour seul but de sauver son pays. Non, la vraie guerre, c’est quand on se trouve en face d’un type armé de son couteau et qui sait que c’est lui ou nous qui y passons.

_ La viande est très bonne, lance Ashran.

Karell, qui a comme à son habitude cuisiné, rougit face au compliment.

_ Ah euh, merci. Balbutie-t-elle.

Ils commencent déjà à m’énerver ces deux là, si ils nous font le coup de la romance, je frappe. J’attaque avec hargne mon morceau de bidoche.
Jack, qui se trouvait assis a coté de moi, relève les yeux de son bouquin qu’il était en train de feuilleter.

_ Attention. S’il vous plait. Les taches. Sur le livres.

Je lui décoche un regarde assassin.

_ T’as qu’à le ranger, ce foutu papier toilette.

Il regarde avec tristresse son livre, le referme avec douceur et le range sous sa chaise. Je n’avais jamais compris cette envie des autres de perdre leur temps à tenter de déchiffrer les dessins de ces trucs plein de papier, alors qu’ils sont plus pratique comme réserve de papier pour se tenir au chaud et aller au cabinet. Mais je me contente de regarder mes légumes d’un air mauvais.

_ Dites moi Ashran, quand pourrons nous partir selon vous ? lance la baronne pour dégeler l’atmosphère.
_ Oh, pas avant plusieurs jours, il nous faut prendre des vivres et du ravitaillement pour éviter d’être pris au dépourvu. Et puis, le temps n’est pas au mieux.
_ C’est vrai, renchérit Neil, la mer est déchainée ce soir, une vraie tempête.

C’est juste. On entend même d’ici les grondements sourds qui écorchent la plage.

_ Elle commence à me courir sur le haricot celle-là, dis-je en balançant mes couverts devant moi. Depuis la ville elle me casse les oreilles!

Un silence me répond.

Merde

_ Depuis la ville? demande Siegfried avec une barre au front. Mais voyons c’est impossible, nous étions beaucoup trop loin pour…
_ A moins que… dit Neil en me regardant dans les yeux.
Ma colère m’a encore déservi, j’avais laché le morceau.
_ Ouais ouais, fis-je en tordant une fourchette pour la forme, c’est le bruit de cette saloperie qui m’écorchait les oreilles depuis la ville. Et alors ?! Je suis pas fou pour autant.
La petite semblait contester de son regard le dernier point. Mais les autres étaient en pleine réflexion.
_ Quoi ? Fis je encore de mauvaise humeur.
_ Et bien, nous ne sommes pas sûr, rétorque Ashran.
_ Oui, c’est vrai, dit la baronne en regardant Neil d’un air neutre.
_ Cette halu…
_ Attention à ce que tu vas dire, le Neil, sinon je te broie les vertèbres, lui lancè-je avec énervement.

Il semble reprendre un peu de contenance face à ma menace.

_ Ce bruit, que vous entendez, peut vouloir dire quelque chose.
_ Oui ! dit Siegfried avec engouement. Que l’on soit venu ici veut dire que cela aurait été décidé, et que nous sommes sur la bonne voie !

La petite semble effrayée par l’idée d’être entourée par autant de fous. Moi aussi d’ailleurs. Ces réflexions ne sont pas normales, ils ne vont tout de même pas prêter attention à des choses que nos esprits créent en nous-mêmes. Quoi que au fond de moi…

_Il faudrait reconsidérer ces « choses » dans ce cas, lance Ashran. Cela pourrait être la clef de quelque chose.

« Mais de quoi ? »

-Ca me rappelle, Balbutie Jack. Le… le truc dans la plaine. Que… que j’ai dit.

En effet, il avait dit que ces hallucinations ou je ne sais quoi, n’était pas un hasard mais une chose pouvant nous aider dans notre quête. Sur le coup, je n’y avais pas fait fort attention, mais en y repensant…

_ C'est bien beau tout cela, mais comment faire pour que ces « choses » nous aident ? Dit avec circonspection Neil, qui semblait il y a peu ne plus vouloir s’immiscer dans la conversation.
_ Et bien, nous pourrions comparer les diverses hallucinations et voir ce qu’elles nous apportent.

Il avait dit cela avec une telle vigueur, un tel entrain, que pendant un instant je me serais bien aller à le suivre, mais….

_ Assez, dis-je en tapant du poing sur la table, vous allez quand même pas commencer à lancer des hypothèses à la noix comme ça.

Tout le monde me regarde, surtout Neil, qui semble avoir un reflet métallique au fond du regard.

_ Voyons Collin, dit la baronne, ne soyez pas aussi buté.
_Tu te tais ou c’est moi qui te bute !

Un instant de flottement vient, entourant nos idées et nos pensées d’un froid de glace.

_ Euh, quelqu’un veut encore des légumes, lance une voix timide.

Nous nous tournons vers Karell qui a pris la parole, et qui pique un fard.
Je me laisse tomber sur ma chaise, poussant un soupir.

_ Nan, j’ai pas confiance en ce qui est vert, dis-je.

Nous nous remettons à manger, mais tout le monde semble avoir l’esprit ailleurs, comme si la nourriture n’avait plus aucun attrait.

Je dois avouer qu’à ma grande honte, moi aussi je cogite dans mon coin.
Et si ils avaient raison ? Et si ces « choses » pouvaient nous aider dans la suite ?
Bah, de toute façon, on aura tout le voyage pour y penser, ce soir, j’ai faim et j’ai sommeil, c’est tout ce qui compte pour l’instant.

Quoi que…


Dernière édition par sebrich le Dim 30 Nov - 12:12, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Tchoucky
Sergent chef


Nombre de messages : 712
Age : 38
Localisation : Troisième enclume à droite en partant du fond
Date d'inscription : 28/04/2005

MessageSujet: Re: Silence éphémère   Mar 25 Nov - 13:41

Eileen Tenira de Myahault :

C'est incroyable comme on se déshabitue vite au confort. La chaleur de cette pièce, sa solidité, l'absence des bruits de la nuit, la proximité de d'avantage de dormeurs que d'habitude, tout me perturbe. Il faut pourtant bien que je dorme.. Il faut être forte et en pleine possession de mes moyens, pour...
_ Et pour trouver de la nourriture, Guillaume ?
_ Il faudra chasser et pêcher. Et cultiver notre jardin, aussi.
_ Il me sera facile d'apprendre tout ça, il suffit d'observer les domestiques. Et pour se soigner ?
_ Le vieux Will en revient, lui, du Bantou, il m'apprendra tout. Oh, il nous faudra sans doute aussi faire de l'élevage. Capturer des cochons sauvages et les domestiquer. Tu as étudié mon livre sur le Bantou ?
_ Je le connais déjà par coeur, Guillaume.
Saleté. Impossible de fermer l'oeil. Je sais que mon corps est en train de se reposer, il est tout lourd et inerte sur la couchette, mais mon esprit galope sans que je puisse le retenir, sans que j'ai vraiment de contrôle sur où il va.
_ Ce bruit, que vous entendez, peut vouloir dire quelque chose.
_Oui ! Que l’on soit venu ici veut dire que cela aurait été décidé, et que nous sommes sur la bonne voie !

Ça a quelque chose de rassurant, de penser que quelque chose de puissant, de clairvoyant, d'omniscient, veillerait sur nous et nous enverrait des messages pour nous indiquer la manière de survivre. Ca doit être pour ça que malgré notre rationalisme, aucun de nous ne résiste à la tentation d'y croire. Je serais mal placée pour le contester. Le message qui m'a été adressée, je l'ai reçu deux fois. Les deux fois, j'essayais de mourir. La Chose voudrait que je vive pour le bien du groupe ? Qu'est-ce que j'ai que les autres n'ont pas ? Quel est le seul savoir que je maîtrise à la perfection mieux que qui que ce soit ?
_ Le bantou. Là où c'est sauvage.
C'est idiot. Absurde. Pourquoi la Chose voudrait-elle que j'emmène le groupe au Bantou ?
En plus, quelque chose me dérange dans la façon dont la discussion a été menée. C'était trop facile, trop aisé d'arriver à la conclusion, comme si quelqu'un nous poussait à adhérer à l'idée de Jack.
Bon.
Assez.
Assez ruminé sur ma couchette. Je suis reposée, et mon esprit est en ébullition. Il me faut une tâche, ou je vais devenir folle.
Je me glisse silencieusement hors de la couverture pour ne pas réveiller Jack qui dort à coté de moi, et secoue doucement Siegfried sur la couchette à coté.
_ Eileen ? Que se passe-t-il ?
_ J'ai de l'insomnie. Il ne sert à rien que j'essaye de continuer à dormir. Je vais aller visiter le musée à la recherche d'informations sur les régions que nous allons avoir à survoler pour rejoindre Antera, au cas où nous serions contraints de nous poser en cours de route. Je reviendrai demain matin. Siegfried soupire, il est trop épuisé pour contester.
_ Entendu. A demain, Eileen.
Sur la pointe des pieds, je rejoins le mess, réenfile mes bottes et ma veste, et sors dans la ville fantôme.
L'odeur de l'iode qui plane dans les rues me calme presque aussitôt. Que j'aime... La mer...
_ Au Bantou, Eileen, tout le monde s'en moquera que tu sois la fille du baron et moi le fils du docteur. Et comme nous construirons notre vie nous même, personne d'autre n'en décidera.
Sors de ma tête. S'il te plait. Sors de ma tête. Je sais, depuis le début du voyage, je suis régulièrement obligée de me souvenir des astuces que nous avons appris ensemble.
Choisir un endroit pour le bivouac. Creuser une tranchée pour recueillir l'eau. Saler la viande, la fumer. Pister le gibier soi-même. Marcher silencieusement dans la végétation...
Mais s'il te plait, Guillaume, sors de ma tête.
Mes bottes claquent sur le pavé de la rue.
Terre tu es la terre où plongent mes racines
Je méprise ces deux gamins que nous avons été. Je méprise les rêves que nous avons eus. Je méprise l'orgueil qui nous a poussés à croire qu'ils étaient possibles. Je méprise le reste de douceur qui me vient en y repensant.
Il est incontestable que le musée n'a pas fait l'objet d'autant d'investissements que les bains. Il s'agit d'un étroit bâtiment de trois étages, coincé entre deux maisons. A l'instar de la plupart des bâtiments de la ville, il est resté ouvert. Je réalise que je ne me suis munie d'aucune lumière d'aucune sorte.
Je pousse la porte de la loge, et tâtonne dans le secrétaire près de l'entrée. Un bon gardien a toujours des bougies sous la main, en cas de coupure de gaz. Je n'ai pas de mal à en trouver une, que j'allume au moyen du briquet qui ne me quitte jamais. J'emporte le stock et examine la loge. Elle n'est pas vraiment meublée, mais le gardien aimait dessiner. Une série de petits carnets à croquis est rangée dans le secrétaire. Il y en a un vierge. Je le prends, ainsi que l'encrier et la plume qui se trouve à coté du registre des travaux à effectuer dans le bâtiment. L'encrier a été bien fermé, l'encre n'a pas sêché.
Je suis parée pour ma visite. Je traverse la cour et pousse la porte de la galerie.
Ma lumière fait danser les ombres sur les murs. Les mannequins qui sont exposés là me regardent avec un air passablement ébahi. Ils ne pensaient plus avoir de visiteurs.
_ Bonsoir, murmurè-je.
Ils représentent les premiers fondateurs de la ville. Une peuplade exilée des terres insulaires qui s'est réfugiée ici pour y vivre de pêche. La salle suivante relate la construction des digues qui a été l'événement à l'origine de la prospérité de la ville, et les moyens mis en oeuvre pour en faire des ouvrages solides.
Le temps aura raison d'elle, maintenant qu'elles ne sont plus entretenues, mais leur vie va se compter malgré tout en siècles. Si tant est qu'il y ai encore des siècles, maintenant qu'il n'y a plus d'homme dans la ville pour les compter...
_ Les Minjanis compte le temps en fonction des cycles de la lune, pas en fonction des cycles du soleil. Il faudra s'y habituer, si nous devons commercer avec eux.
_ La culture doit beaucoup influencer la façon de raisonner, Guillaume. Il faudra vraiment apprendre à raisonner comme eux, si on veut les influencer.
_ Je te fais confiance pour ça, tu es douée à ce jeu.
Il ne doit plus y avoir de Minjanis au Bantou, maintenant. Et il ne devrait plus y avoir de Bantou dans mon esprit.
Voici la salle que je recherche. Les différentes espèces de la faune et la flore locale y sont exposées. J'ouvre le carnet et griffonne quelques notes à la plume. Mais les explications et descriptions qui les accompagnent me semblent succinctes. J'examine le plan. Le musée possède son propre centre de documentation à l'opposé du bâtiment. C'est là qu'il faut que j'aille. Je reviens sur mes pas, et laisse échapper un cri en me retrouvant brusquement nez à nez avec...
_ Ashran ! Que faites-vous ici ?
_ Je ne dormais pas non plus. Je vous ai entendu parler à Siegfried. J'ai hésité à me lever à mon tour, mais après que vous soyez partie, je me suis dit que je pourrais peut-être vous être utile.
Il est devant moi, dans l'embrasure de la porte. Je l'ai presque heurté. Il parle d'un ton égal, mais à présent que j'ai pris l'habitude de l'écouter parler, je commence à percevoir les émotions camouflées dans ce ton. Je le sens comme penaud, comme s'il était surpris à faire quelque chose qu'il ne doit pas. Je ressens une sensation désagréable. La même que depuis le début, en fait, le fait d'avoir été surprise dans un moment où je me croyais seule avec moi-même, le fait d'être surprise tout court, de n'avoir pas prévu, de n'avoir pas planifié.
_ Je vous remercie, Ashran, mais deux veilleurs cette nuit, c'est deux personnes en moins pour toutes les tâches qui seront assignées dans la journée de demain. Il serait préférable qu'il n'y en ait qu'une.
_ Je peux trouver un endroit où m'allonger pendant que vous faites vos recherches, si ça peut vous rassurer. Je... Pardonnez-moi, je sais que vous êtes très capable, mais s'isoler loin du groupe, dans une ville inconnue, dans un bâtiment laissé à l'abandon, ce n'est pas prudent.
C'est de ça qu'il s'excuse. C'est de ça qu'il est penaud. Il pense que son inquiétude est une remise en question de mes compétences à me débrouiller seule. Comme si j'étais une personne, et non une femme... Comme Lily, je me surprends à refuser de céder à cette dangereuse illusion.
_ Ne faites pas ça, Ashran.
Les mots m'ont échappé malgré moi.
_ Que je ne fasse pas quoi ?
_ Retournez à la caserne. Ne vous occupez pas de moi. S'il vous plait, Ashran, c'est une demande sincère.
C'est de pire en pire. Nous sommes trop près l'un de l'autre, je sens la caresse de son souffle sur mon front.
_ Vous tremblez, Baronne.
_ Les nuits sont froides dans cette région. Je veux que vous partiez.
_ Pourquoi ?
Je suis dangereuse, Ashran. Je ne suis pas ce que vous espérez que je sois. Les sentiments que vous avez pour moi, j'en ferai usage dès que ça me sera utile. Parce qu'il le faut. Parce que je dois survivre. Alors mettez fin à ces sentiments avant que je vous détruise, s'il vous plait.
_ S'il vous plait.
_ Je resterai à l'écart, et je ne regarderai pas ce que vous faites. Et si vous y tenez, je dormirai, pour être en forme demain. Mais je veux être à portée de voix tant que vous serez ici. Je veux que vous puissiez appeler quelqu'un en cas de besoin.
Les lueurs de la flamme font danser des reflets cuivrés sur ses cheveux et sa barbe. Il est beau. Vraiment beau. L'ovale de son visage, son nez droit, sa bouche ronde, son teint pâle, ses yeux... Nous n'avons jamais vraiment pris la peine de nous regarder dans les yeux si longtemps. Ce vert profond, trompeusement rassurant... Plus je les regarde, plus je sens naître en moi cette soif que j'avais définitivement enterrée dans mon coeur.
Ce serait si simple...
Ce serait si simple d'accepter qu'il me protège. D'accepter de lui appartenir...
_ Que dites-vous là, Guillaume ? Je vous aimerai toujours, comme je chéris tous mes souvenirs d'enfance. Nous avons joué avec tant de plaisir ensemble, dans notre jeunesse.
Jamais. Plus personne ne me possédera. Je ne serai plus jamais la propriété de personne.
_ Retournons dans la loge du gardien, nous essayerons de vous trouver une couverture, puis nous irons au centre de documentation. Mes recherches risquent d'être longues.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Aurélien
Korioschromophile


Nombre de messages : 72
Date d'inscription : 31/07/2007

MessageSujet: Re: Silence éphémère   Dim 30 Nov - 1:01

Neil Erua

« Bon, voilà. En réalité, nous n’allons pas à Antéra ».

Nous sommes au dîner. C’est toujours le moment privilégié pour s’adresser à tout le groupe et affronter le verdict. Et je dois maintenant me préparer à l’affronter. J’ai bien préparé l’argumentaire, et il est frais dans ma mémoire. Cependant, un trouble pèse sur moi. Mon esprit me semble sur le point de s’effondrer, et ma vue est floue par intermittences. Juste assez pour me rendre compte que les tapis ne sont pas assortis aux tentures. A ce moment précis, où je change brutalement de direction, pour la première fois sans savoir où elle va réellement me mener, tout ce qu’il y a d’autre que nous et cette salle s’est évaporé. Je me souviens de la logique des événements, mais même plus comment nous nous sommes retrouvés ici, au dîner. Je ne fais que percevoir la continuité du temps et de l’espace ; et des raisons pour lesquelles nous sommes là maintenant, dans cette station, dans ce cadre austère bien que parsemé en son plafond brumeux de lumières verdâtres donnant à l’ambiance un côté tamisé mais inquiétant, dans l’attente de leur réponse.

« Comment ça, nous n’allons pas à Antéra, demande Siegfried ? N’avez-vous pas justement dit l’autre jour que votre carte nous y conduirait avant les trois prochaines lunes par le biais du dirigeable ? »

Ai-je vraiment dit ça ? Tout cela semble si loin…

« Je vous ai menti. Je ne vous conduis pas à Antéra. Je suis Altelorrapoliote, comme vous. Nous allons jusqu’à maintenant jusqu’où mes propres pas veulent me conduire.
_ Qu’est-ce que vous racontez, encore, lance Colin ?
_ J’ai des visions, moi aussi. Je me vois, courant vers une destination qui va dans la direction exacte d’Antéra. Je ne connais pas le point d’arrivée, juste la trajectoire. Je n’ai pas eu le temps de trianguler l’objectif, c’est pour cela que j’ai besoin de vous.
_ Vous… Commence Lily.
_ J’ai besoin de vous, parce que je ne peux pas y aller seul. Je ne pouvais pas, et je ne pourrai pas.
_ Et vous…
_ J’ai besoin de vous, parce qu’il faut y aller. Nous sommes les seuls survivants. J’ai besoin de vous plus que jamais, parce que vous percevez vous aussi que nous devons y aller ; je ne le savais pas au début.
_ Stop ! Tente la baronne.
_ Je l’ai fait car je suis de l’ordre d’Altelorrapolis, je suis de ceux qui pensaient bien que ce jour arriverait, et qu’alors un Elu pourrait sauver la situation. J’ai pensé l’être - peut-être l’est-on tous, finalement.
_ Comment osez-vous… Commence Ashran.
_ Je me suis permis de vous imposer ma vision des choses à votre insu, car je croyais en quelque chose, et vous en rien. Nous devions tenter quelque chose, même si c’était incertain. Vous seriez restés à Altelorrapolis à ne rien faire, à vivoter alors qu’on pouvait espérer mieux. Vous auriez refusé si je m’étais présenté à vous. Vous auriez refusé car pour vous, l’action signifie le danger, la mauvaise idée. Comme pour les champignons.
_ Hm ? Demande Jack.
_ Les champignons que vous n’avez pas voulu manger, même avec ma promesse qu’ils étaient mangeables. Même si ce que j’ai fait est incorrect d’un point de vue éthique, vous devez tenter de me comprendre ».

C’est ainsi que l’instant fatidique arrive. Me comprendront-ils ? Pourront-ils comprendre mes actes, et accepter la tentative, même s’ils n’y croient pas ? Car ils n’y croiront pas, c’est l’évidence. Et je n’y peux rien. Je peux juste les convaincre de ne pas m’étriper ; peut-être que deux trois d’entre eux voudront bien m’aider. Je l’espère. Beaucoup de choses en dépendent. Tant de choses…

« Tu veux des champignons, Neil ? Demande Colin.
_ Oui, des champignons venimeux, Neil ; que j’avais préparé, dit la baronne, pour te neutraliser lorsque ce moment arriverait.
_ Tiens, Neil, les voilà ; dit Ashran ».

De la poche de sa robe, Ashran sort trois champignons, des Amanites Phalloïdes. Je les reconnais. J’ai appris au cours de mes études qu’il ne fallait pas les manger.

« Ces amanites phalloïdes contiennent, dit la baronne, de la phalloïdine. Cette substance inhibe la polymérisation des filaments d’actine qui entre autres, constituent le cytosquelette de nos cellules. Sans cette polymérisation, pas de circulation de vésicules ou de particules sur les microfilaments, et tu meurs.
_ Donc si en forêt, tu manges par mégarde une amanite phalloïde, mange une vache le plus vite possible, continue Colin ».

Cette intimidation grotesque me rappelle étrangement des cours que j’ai eus durant mes études. Karell prend la parole.

« Assez, nous devrions plutôt le pendre.
_ Oui, continue Larry. Que le procès commence ».

Larry ?
Je me retourne pour découvrir une très haute estrade sur laquelle se tient un homme au nez crochu, habillé comme un juge d’Altelorrapolis. Deux champignons se tiennent à mes côtés, comme pour me servir d’avocats. De part et d’autre de ce Larry, les jurés ; d’un côté Karell, Siegfried, et Jack ; de l’autre, la Baronne, Ashran, et Colin. Compris.

« Accusé, qu’avez-vous à dire pour votre défense ?
_ Je ne cherche pas à me défendre, mais à exposer mon point de vue. Sans prétention aucune, nous sommes mieux ici qu’à Altelorrapolis. Ici au moins, il y a toutes les énergies renouvelables dont on peut rêver. Pour mes justifications, j’ai parlé.
_ Rien n’excuse le mensonge.
_ J’ai aussi exposé mes fins.
_ Et les fins justifient les moyens ?
_ Non, mais le scepticisme ne justifie pas l’inaction. J’ai essayé de sauver tout le monde, dans l’histoire.
_ En mettant la vie des autres en danger ?
_ Auraient-ils survécu plus longtemps dans une ville ravagée par les tempêtes et les séismes ? Auraient-ils même cherché à survivre sans un but ? Même s’il n’était pas celui qu’ils croyaient, le but existait. Et il est valable aussi, devant l’inaction et la perte de confiance. Quel qu’il soit, et si farfelu qu’il soit.
_ Vous auriez dû respecter leur choix de mourir à Altelorrapolis.
_ Qui êtes-vous pour me dire ça ?
_ La loi.
_ Précisément. Loi qui n’autorise pas la non-assistance à personne en danger, ni le suicide. Soit vous êtes un imposteur car vous n’êtes pas la loi et vous disparaissez, soit vous reconnaissez être sans objet dans une telle situation, et dans ce cas vous disparaissez ».

Et le juge disparaît.

« Messieurs mes avocats, vous pouvez disposer. Et messieurs les jurés, ne vous réfugiez pas derrière la Loi si c’est pour dire ensuite qu’elle est sans objet dans notre monde post apocalyptique. Les principes valent quand ils ont un objet. Qu’ils n’en aient pas un que quand cela vous arrange. Parmi les nombreuses choses que vous pourriez me reprocher, ne choisissez pas les mauvaises ».

Les avocats disparaissent. Les estrades aussi.

« Tu nous as trahis, Neil Erua. Pour cela, tu mérites de mourir ».

La voix impersonnelle qui a dit ça me montre qu’il y a des choses contre lesquelles la logique ne peut rien, et donc, contre lesquelles moi, je ne peux rien. Je dois partir.

« Franchement, dis-je, pour des projections de ma propre imagination, vous m’aidez vraiment pas ».

Ils s’approchent, couteaux à la main. C’en est trop.

« Assez ! »

**

J’ai connu des réveils moins désagréables. C’est généralement un soulagement de se réveiller après l’épreuve infligée par un cauchemar, mais pas quand on sait qu’elle doit se reproduire dans la vie réelle le jour d’après. Car ma décision est prise. Je dois leur parler. Mais comment leur dire, si ce n’est directement pour qu’ils m’étripent ?

Je sors de ma chambre et passe devant Karell.

« Bonjour, monsieur Erua.
_ Faites-moi plaisir, appelez moi Neil ».

Je ne suis pas tout à fait dans mon état normal, je le sens. Je me sens comme quelqu’un qui vient d’affronter ses compagnons, un juge, et des champignons. Et qui n’a même pas compris tout de suite qu’il était en train de rêver. Comment voir Karell normalement alors que dix minutes plus tôt, elle proposait de me pendre ?
Je croise Colin. Il est accompagné d’Ashran. Sans pouvoir me retenir, je leur lance :
« Faites-moi plaisir, ne me dites jamais que votre plat préféré est l’omelette aux champignons. ».

Machinalement, nous nous dirigeons tous vers notre petit déjeuner, que nous prendrons, comme d’habitude, tous ensemble. C’est le moment, donc.
Nous sommes à table, autant me débarrasser tout de suite de cette épreuve, et de mon existence, s’ils sont aussi peu charitables que « Larry », bien que plus matériels. Comment procéder ? Ne surtout pas faire comme dans le rêve. Je sais. Il faut amener les choses en douceur. Comme d’habitude, commencer dans la subtilité à faire parler quelqu’un de ses hallucinations. Comme d’habitude, émettre de nouvelles hypothèses sur la direction. Comme d’habitudes, regarder fixement ceux qui n’ont pas encore avoué, même s’ils n’avoueront pas. Et comme d’habitude, ne rien dire, alors ?
Non. Dire que j’ai eu une vision, que je me voyais courir… Que je suis peut-être l’élu ? Non. Pas encore. Dire que j’ai eu une vision qui m’indique clairement où aller… Et… Dans ce cas, comment justifier que je les aie embrigadés avant de savoir qu’eux aussi étaient réceptifs ?

« Hum, excusez-moi, j’aurais quelque chose à vous dire… » Dis-je, puis ils se retournent vers moi.

Non, je dois d’abord dire que je dois leur avouer quelque chose. Que j’ai une vision et que j’appartiens à l’autre, et que donc, je voulais y aller, que j’avais besoin d’eux, que peut-être eux avaient besoin de moi. Qu’ils seraient morts ? Non, ça non, il ne faut pas leur dire.
Mais s’ils n’ont pas besoin de moi, pourquoi aller jusqu’au bout du monde à cause de mes élucubrations ? Parce qu’ils en ont aussi ? Mon histoire est trop cousue de fils blancs. Trop pour qu’il soit utile de déformer la chronologie des événements. Vraiment pas ? Peut-être que si, au fond.
Oh, et puis zut.

« Bon, voilà. En réalité, nous n’allons pas à Antéra ».
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
ChaoticPesme
Aimant à Enclume
avatar

Nombre de messages : 129
Age : 34
Localisation : Devant un écran
Date d'inscription : 03/06/2005

MessageSujet: Re: Silence éphémère   Mer 3 Déc - 14:19

Siegfried :


Comme mettre la main au dessus de l'eau bouillante... Je crois que c'est à ça que l'on peut comparer tout ce que nous venons d'entendre. On pense que cela ne nous fait rien, et l'on se rend soudain compte que l'on est brûlé.
J'ai commencé par ne pas écouter ce qu'a dit monsieur Erua, et lorsque j'ai fini par boire le contenu de ses paroles, je n'ai rien pu faire d'autre que l'écouter, cela m'a coupé l'appétit.
C'est comme si tous mes espoirs s'étaient écroulés. Je repense soudain à ce que Jack avait dit tantôt sur nos hallucinations et à Colin hier... Cela peine à me rassurer sur quoi que ce soit. Il y a peut être effectivement une raison pour laquelle nous souffrons tous du même mal... Mais c'est sur SES conseils que nous avons quitté Altelorrapolis ! C'est LUI que j'ai convaincu le groupe de suivre alors que pour certains l'histoire de son arrivée – à raison – semblait trop extravagante pour être vraie. Et enfin, c'est en LUI que je plaçais bon nombre de mes espoirs.
A présent, il nous dit qu'il nous a menti, que nous n'allons pas à Antera parce que son hallucination (qu'il s'est bien gardé de nous dire) ne le conduit PAS à Antera...
J'ai fait confiance à la mauvaise personne ? Non seulement il nous a menti quasiment sur toute la ligne, mais le prétexte pour lequel il suit son hallucination n'est lui même pas crédible. Et s'il avait été trompé lui aussi ? Cet « Ordre » qu'il a décrit, et auquel il appartient, ressemble pour moi bien plus à une secte que... Oh, et puis à quoi bon penser à ça maintenant, il est parti en voyant que personne ne réagissait à son aveu, sauf Colin qui l'a copieusement insulté et l'aurait probablement frappé à mort à coup de chaise si Ashran et moi ne nous étions pas trouvés par hasard devant lui.
Après cette courte réflexion je me demande si je n'aurais pas dû le laisser faire... Mais non. Cela ne nous aurait certainement pas fourni un but de rechange à présent que le vol vers Antera est annulé.
Pourtant, même sous un faux prétexte, il nous fallait bien passer par Antera dans son plan secret. Non, ce n'est pas le fait que la destination finale ne soit pas Antera qui me perturbe, mais qu'il avait PROMIS que cette ville serait pleine de vie, et j'avais espoir que nous pourrions là bas tous y trouver notre compte. Mais cela ne compte plus, ça aurait été sans doute encore une ville fantôme... Comme celle dans laquelle nous nous trouvons, comme tant d'autres dans ce monde...
Je me laisse tomber mollement sur ma chaise, avec une envie presque irrésistible de frapper dans mon assiette encore remplie. J'observe les autres autour de moi.
Karell paraît prostrée sur sa chaise, ne sachant pas quelle attitude adopter. Colin est parti frapper contre les murs. Jack semble plongé dans une profonde réflexion, les mains crispées sur les côtés de sa tête. Je ne vois pas la tête de Lily, elle est dos à la table sur sa chaise, les coudes sur le dossier. Quant à Eileen et Ashran, ils murmurent ensemble, par intermittence.
C'est étrange, ce que je ressens. Nous sommes un groupe soudé par les évènements, je sens soudain que la soudure commence à craquer, même si les « évènements » sont toujours présents. Je me sentais moi même comme une brique qui associée aux autres faisait du groupe un mur solide. Mais maintenant qu'Erua est parti, j'ai l'impression qu'il manque un élément essentiel, un ciment pour joindre les autres.
Le problème est que ce ciment n'était pas stable. Ce n'est pas nous qui l'avons pressé de partir, il est parti tout seul après nous avoir tous trompés. Il nous a menés en bateau tout cela pour remplir sa « mission » et satisfaire les délires messianiques d'une secte notoire qui n'existe plus !
...
Rien à faire. J'ai beau ne pas avoir totalement abandonné la confiance que j'ai accordé à cet homme, mon inconscient me rappelle constamment que c'est un menteur égoïste...
Il va falloir trouver autre chose. J'ai envie de consulter Eileen pour nous suggérer une action... Mais même si j'ai conscience qu'elle est la seule à avoir manifesté le désir de guider le groupe, je ne sais pas, quelque chose m'empêche d'aller lui demander quoi que ce soit. J'ai toujours trouvé qu'Erua avait été LE guide. Pour preuve, personne ne l'a jamais contesté. C'est moi aussi qui ai encouragé à le suivre... Je n'arrive pas à croire que ma confiance ait été si mal placée ! Ce n'est pas possible ! Pas possible...
C'est un menteur qui nous a bercés d'illusions pour qu'on le suive. Et son « ombre » qu'il poursuit... C'est incroyable qu'il nous ait entrainés jusqu'ici pour suivre un fantôme, quelle idée grotesque... grotesque...
Grotesque ?
« Mais... Mais ! »
Je relève la tête brusquement et vois quelques regards interrogatifs se poser sur moi alors que j'ai cru penser ces mots.
Cette hallucination « grotesque » ne l'est pas plus que celles que nous avons tous eues...
Jack et sa théorie, Colin et le son de la mer, l'ombre qui va dans une direction...
Oui.
Si l'on prend uniquement en compte ces indications sans les personnes qui en sont victimes, cela forme un plan de route crédible. Neil a menti sur la réelle destination, mais cette destination encore inconnue traverse tout de même Antera... Si nous avons été trompés sur l'emplacement exact d'un « ailleurs », le plan que forme nos visions ne nous trompe pas sur la direction, j'en suis convaincu.
Je conçois maintenant que ce n'est pas vraiment Neil qui nous guide en nous mentant, mais sa vision. Elle, elle dit la vérité.
Elle est comme une boussole indiquant une direction... Je pense que Neil est sincère quand il croit qu'il y bien quelque chose dans cette direction... Il a eu raison.
Il ne pouvait pas nous demander de le suivre dans une direction, nous ne l'aurions pas fait car il nous fallait un but immédiat car cela nous aurait paru inutile de nous déplacer sur une ligne dont on ne connait pas le fin.
« A présent que nous avons de l'espoir cet aveu ne doit pas servir à nous décourager mais à renforcer notre détermination pour aboutir enfin à une vraie destination ! Nous ne devons pas baisser les bras parce qu'il s'est passé quelque chose d'inattendu ! »
_ Que... Comment ? Demande Jack
J'ai de nouveau pensé tout haut, mais pour ce cas, c'est préférable. Je me lève de ma chaise et me précipite dehors.
_ Siegfried ! Où allez-vous ? Interpelle Eileen.
_ Je dois rattraper Neil !
_ Mais...
_ Pourquoi, il... commence Ashran.
_ Il a menti je sais, mais je comprends... Je vous expliquerai tout en revenant !
_ Laissez tomber.
Je ne m'attarde pas sur la réflexion de Lily et sors. Ce n'est pas le moment de laisser tomber, moins que jamais !
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Hoshi
Maître Golem
avatar

Nombre de messages : 102
Age : 26
Localisation : Quelque part où on ne le retrouvera pas...
Date d'inscription : 15/06/2005

MessageSujet: Re: Silence éphémère   Dim 7 Déc - 4:31

Jack Keystner

« Laissez tomber… »

Mensonges. Visions. Il s’en va. Fini. Plus rien. Laisser tomber. Fini. Fini. Pourtant. Siegfried s’en va aussi. Poursuivre le traître. Peut-on l’appeler traître ?

Il s’est accroché aux visions. Comme nous. Comme nous. Elles l’ont submergé. Vaincu. Manipulé. Peut-être. Mais à aucun moment. Abstraction son mensonge. Aucun moment il a agi inconsciemment. Aucun moment.
Je regarde les mots. Dans le livre que je feuilletais. Ces mots. Seuls. N’ont aucun sens. Sont là pour rien. Mais alignés. Ils prennent leur sens. Erua. La même chose. Seul. Ses agissements sont insensés. Il nous a menti. Nous a dirigés vers une destination fausse. Faux sur la ligne. Mais. Si on regarde les autres. Nous. Nos visions. Ces hallucinations. Ce que l’on entend. Les agissements deviennent sensés. J’en reste sûr. Tout ça a un sens. Et si l’on regarde l’ensemble. Les agissements d’Erua sont sensés. Ne l’aurions pas suivi. Mais qu’aurions fait ? Rien. Nous serions restés à Altelorrapolis ? Aurions attendu ? Non. Le mensonge. Même ça a un sens. Tout a un sens.

« Ce sale… Commence Colin.
Il donne un coup de pied. Contre une chaise. Se brise contre le mur.
_Si il le ramène, je lui refais le portrait ! Quand je pense que je l’ai cru… un moment…

_Je ne comprends pas pourquoi Siegfried tient à le chercher, Obéron dit. On ne peut pas faire confiance à cet homme. »

Je regarde les autres. Obéron et la baronne. Semblent se dire. « On le savait. ». Colin. Il frappe les murs. Les meubles. Evacue. Mademoiselle Oriloge. Se tait. Elle doit réfléchir. Lily. Lily… Elle semble. Rien. Comme si elle s’y attendait. Elle n’a jamais dû croire à cette histoire. J’attarde mon regard sur elle. Elle le voit. Regard. Je comprends « Pourquoi me fixe ? ». Je regarde ailleurs. Gêné.

Siegfried revient. Il tient Erua. Par le bras.

«Toi. Toi. Je vais pas te rater, dit Colin.

_Attendez ! Siegfried dit. Je pense qu’on a le droit de demander une explication… Avant de prendre une décision. Il ne faut pas agir de façon hâtée…

_ Y a rien à dire !
Colin s’emporte.
_Il a menti et c’est tout ! Maintenant il n’a qu’à se barrer. Qu’on le voit plus. Fini !

_Vous nous devez des explications, Erua.... Siegfried dit.

_Je vous l’ai dit. Il n’y a pas d’Antera… Je vous ai donné cette destination pour que vous me suiviez… Depuis le début je nous fait suivre la direction que me montre ma vision… Parce que j’ai aussi une vision… Je me vois courant dans une direction… La direction que je vous ai indiquée. Je savais que je ne pourrai pas mentir éternellement, mais il fallait que nous y allions. Je suis sûr que cette direction n’est pas là pour rien… Il fallait que je la suive, mais seul c’était impossible… Vous ne m’auriez pas suivi si j’avais dit la vérité…

Lily pousse un soupir. Je m’attarde un peu sur elle… Pas le moment.

_Vous nous menez comme ça vers un lieu inconnu, vous risquez toutes nos vies, pour suivre votre vision, à vous ? Lance Obéron.

On ne peut pas. On ne peut pas. Laisser cela s’écouler. Lentement. Sous un pont.

_Sa vision… Sa vision… Si on s’en tient à l’idée… Que les visions ne sont pas un hasard… Elle peut très bien indiquer… Un lieu… Heu… Pourquoi ne pas lui faire confiance..? Il a raison… On ne l’aurait pas suivi… Pourquoi sa vision plus qu’une autre..? De ce que vous m’avez dit… Vos hallucinations ne sont pas dirigées… La sienne par contre… Après tout… Pourquoi pas..? Si on n’était pas parti… Qu’aurions-nous fait..? Attendre pendant des jours… Des mois… Que tout redevienne comme avant..? Il fallait qu’on agisse… Il fallait un déclencheur… Quel qu’il soit…Ce fut Erua… Voilà… Peut-être y a-t-il vraiment une destination… Pourquoi ne pas aller voir..? On ne sait jamais… On a le transport… Des vivres… Tout ce qu’il faut… Ça ne coute rien d’y aller… Il y a le temps maintenant… Tellement le temps… Ça sera toujours mieux que rester là… A attendre qu’un évènement arrive…

_Mais, il… Commence Obéron.

_Suivre ce type ? Pourquoi on le suivrait ? Il n’y a pas d’Antera il a dit ! Si ça se trouve il ne voit rien non plus ! Un simple détraqué qui nous guide n’importe où…
Décidément. Colin ne mâche pas ses mots.

_Vous avez dit… Colin… Que vous entendiez la mer… Or… Nous sommes bien arrivés au bord de la mer… Non...? Alors… Heu… Pourquoi est-ce que nous ne serions pas… Guidés par ces hallucinations..? Et dans ce cas… Pourquoi ne pas faire confiance à monsieur Erua..? Il y a trop d’éléments… Pour une suite de circonstances… Vous ne trouvez pas..?

_Il faut bien avouer que ça se tient, Siegfried dit finalement.

_Humph… Et pourquoi on s’emmerderait à aller dans sa direction ?

_Peut-être… Parce que… Nous n’avons rien d’autre à faire..?

C’est vrai. C’est vrai. Sans ça. Plus rien. Plus rien à quoi se tenir. Pour espérer. Plus rien. Colin pousse un soupir. Je ne le sens plus en état de parlementer… J’espère en avoir assez dit. Mais il est qui il est. Il ne changera pas d’avis comme ça. J’ose espérer qu’il m’a compris. Il sort de la pièce.

_On ne peut forcer personne à poursuivre cette idéologie maintenant brisée…
La baronne s’était tue. Jusqu’à lors. Ces mots résonnent. Tranchants.

_Mais ce n’est pas brisé…
Siegfried semble défendre mon avis.
_Il reste l’espoir que la destination des hallucinations soit un lieu vivant. Il faudrait aller voir. Et si nous tournons trop autour du pot… Et si nous ne trouvons rien, alors oui, nous pourrons dire que c’est terminé.

Leurs partis. Leurs arguments. Je comprends leurs idées. A tous. Tout est compréhensible. L’unité est maintenant division. Que faire..? Que faire..? J’ai dit ce que je pouvais. Ce que je pensais. Siegfried me défend. Apparemment. Mais nous sommes encore trop divisés. Que quelqu’un réagisse.

_Heu… Excusez-moi, mais…
Mademoiselle Oriloge prend la parole. Enfin.
_Je crois, comme monsieur Siegfried et monsieur Keystner, qu’il ne faudrait pas abandonner maintenant… Monsieur Erua nous a avoué sa faute, son mensonge. On peut lui accorder une seconde chance, peut-être, non ?

Obéron sort de la pièce. Brusquement. Suivi de peu par la baronne. Lily ne semble pas vouloir prêter attention à ce qui se passe. Insondable.
Siegfried se tourne vers Erua.

_Pouvez-vous nous promettre, sans mensonge cette fois-ci, nous promettre que vous croyez en cette destination qu’indique votre vision..?

_Ma vision me montre la direction, Erua répond, je crois effectivement qu’il y a quelque chose à trouver dans cette direction… Ce qu’il y a, cependant, je ne peux rien affirmer…

_Il doit y avoir quelque chose… Je continue de croire que ce n’est pas un hasard ni des coïncidences… Je réponds. Il faut que l’on utilise le… Dirigeable… Pour continuer dans cette direction… Nous verrons bien…

Nous verrons bien. Nous verrons bien. Je veux croire que nous verrons. Quelque chose…
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Tchoucky
Sergent chef


Nombre de messages : 712
Age : 38
Localisation : Troisième enclume à droite en partant du fond
Date d'inscription : 28/04/2005

MessageSujet: Re: Silence éphémère   Lun 8 Déc - 21:53

Eileen Tenira de Myahault :

L'air marin et son odeur d'iode me bat le visage. Face à moi, loin maintenant au dessus de la mer, le soleil matinal semble me narguer. « Magnifique temps pour un vol » avait dit Ashran ce matin. Je savais. Lui aussi. Et pourtant, nous avions commencé à rassembler les bagages comme les autres. Nous nous étions pris au jeu.

Nos pas claquent sur la pierre du chemin de ronde. Nous n'avons encore échangé aucune parole. Je lui ai juste dit « montons au rempart ». Et il m'a suivi.
Je sais ce que j'ai à faire maintenant.
Je n'ai juste pas envie de le faire.
Je n'ai juste pas envie de franchir le cap où les sentiments d'Ashran pour moi ne seront plus à prendre en considération que dans le cadre de leur utilité.
Je m'arrête de marcher, pose mes mains sur le muret de pierre, face à la ville et à la mer. Prends une inspiration. Puis une autre. Et ne dis rien.

_ Nous pourrions partir. Murmure Ashran derrière mon épaule. Ils ont choisi leur chemin, mais rien ne nous oblige à les suivre.
Je hoche la tête sans me retourner pour le regarder.

_ C'est vrai. Vous pourriez partir.

_ Vous pourriez aussi. Nous pourrions partir ensemble.

Je me surprends à envisager cette possibilité. A l'envisager sérieusement. Malgré le vide incommensurable qu'il y a autour.
_ Où irions-nous ? Il n'y a plus personne nulle part, Ashran.

_ Nous pourrions prendre le dirigeable, ils ne sauraient pas le piloter, une fois moi parti. Nous pourrions explorer le continent jusqu'à ce que nous trouvions d'autres survivants.
_ Vous n'y croyez pas. Vous savez comme moi qu'il n'y a plus personne nulle part. Il n'y a que nous.

Vous, moi, Karell, Siegfried, Lily, Jack, Colin, et cet ordure d'Erua. Que nous.

_ C'est une hypothèse envisageable. Mais tant que nous n'avons aucune preuve rationnelle...

_ Vous en êtes autant convaincu que moi, Ashran.

_ Avant de rencontrer Karell, j'étais convaincu qu'il n'y avait plus que moi. Je me trompais.
Il faut qu'il arrête de parler. Il faut que je l'empêche de parler. Il me ferait presque espérer. C'est pire que du poison.
_ Peu importe, Ashran. On ne peut pas partir. Mais vous avez raison, rien ne nous oblige à suivre un chemin que nous n'avons pas choisi.
_ Que proposez-vous ?

Nous y voilà. C'est le moment d'inventer une histoire crédible. Il me croira quoi que je dise. Pas comme Erua. Je me penche un peu par dessus le rempart. Un peu plus bas vers le port, j'aperçois le musée où nous avons passé la nuit ensemble. J'étudiais des livres et prenais des notes, tandis qu'il dormait sur un banc. Sa respiration me berçait durant ma recherche. Je me sentais protégée. Tant d'illusions se créent, en compagnie de cet homme. Si je lui mens, je ne ferai rien de plus grave que ce qu'il fait, lui, en m'aimant.

_ Vous êtes le pilote. Personne n'a prise sur vos manœuvres, et personne ne surveille ce que vous faites. Vous pouvez très bien décider d'emmener le groupe ailleurs que là où Erua désire.

_ Vous pensez à un endroit ?

_ Oui.

Je me retourne et plonge dans ses yeux verts. Le cœur me manque. J'ai envie, je n'ai jamais eu autant envie de serrer un homme contre moi et d'implorer son aide et sa protection.

_ Je pense au Bantou. J'ai étudié ce pays pendant très longtemps. Je suis apte à y faire survivre un groupe d'êtres humains loin de toute civilisation. Si quelque chose peut-être reconstruit, ce sera par moi, et là.
_ Vous êtes donc persuadée qu'il n'y a pas d'autres survivants, pas d'ailleurs où la civilisation existerait encore.

_ Je pense que cet ailleurs, il faut que nous le construisions nous-mêmes. Tous les huits. Les autres ne sont pas encore prêts à l'accepter, mais le temps du voyage devrait les y aider.

_ Ca doit être le raisonnement qu'a tenu Erua.

_ Oui.

Ce n'est pas ce que je devrais répondre. Je devrais répondre que ce n'est pas la même chose. Qu'Erua ne songeait qu'à son propre bien, pas à celui du groupe, encore moins celui de l'humanité. Je devrais répondre que je ne vais pas agir dans le dos du groupe, que je vais parler à chacun comme je lui parle et que seul Erua ne saura pas la vraie destination du dirigeable. Ou je devrais me rapprocher de lui, faire en sorte de presque le toucher, pour que notre proximité lui fasse perdre toute capacité de raisonner.
Je ne fais rien de tout ça.

_ Ce n'est pas le mensonge d'Erua, que je juge. C'est le dangereux espoir dans lequel il entretient notre groupe, et le temps qu'il nous fait perdre. Nous devrions agir autrement. Nous devrions réfléchir à comment survivre et reconstruire, pas à comment retrouver ce qui n'existe plus. Cependant, je ne peux pas m'opposer ouvertement à ce qu'il fait. Le groupe, Siegfried surtout, a besoin de croire qu'il existe un ailleurs. Moi, je sais qu'il n'y en a pas. Je pourrais me contenter de devenir folle et de me laisser mourir, mais j'ai trouvé un autre moyen de survivre que de croire en un ailleurs. Je vais m'efforcer de croire en un après.

_ Y croyez-vous vraiment, Eileen ?

_ Je crois que je pourrais...

Si vous acceptiez d'y croire avec moi. Si vous acceptiez de votre plein gré, sans qu'on vous manipule. Mais vous n'y croirez pas.

_ Je conçois que l'ailleurs que vous offre Erua est plus tentant que ne l'est mon après. Mais mon après est réel. Vous pouvez me croire. Je sais ce que je dis.

_ Je ne crois ni à ailleurs, ni à après, Baronne. Je ne crois qu'à ici et à maintenant. Effectivement, il me serait facile de détourner le dirigeable vers la destination que vous me demandez. Mais quelle garantie ai-je qu'il y a plus d'intérêt à vous suivre qu'à suivre Erua.

Je m'écarte de lui et le regarde avec froideur.

_ Je pensais, réponds-je, qu'entre moi et Erua, vous hésiteriez moins à choisir qui suivre.
_ Je vous suivrais au bout du monde, Eileen, me répond-il sans pudeur ni émotion.

Ce n'est pas un aveu. C'est un énoncé de fait.

_ Et vous le savez. Je sais que vous le savez. C'est pourquoi je me pose la question. Ai-je vraiment plus d'intérêt à vous suivre qu'à suivre Erua ?

Je sens malgré moi un sourire pointer sur mes lèvres. Et un étrange soulagement.

_ On ne vous manipule pas aisément, monsieur Obéron. Nous allons donc jouer carte sur table. J'ai besoin que vous me rendiez un service que vous seul pouvez me rendre. Il y a sûrement bien des choses que vous souhaiteriez obtenir de moi. Négocions la transaction. Que voulez-vous en échange du Bantou ?

_ Je crains, Baronne, que même pour le Bantou, vous ne soyez pas prête à m'accorder ce que j'exige.

_ Pour le Bantou, je suis prête à payer n'importe quel prix. Je ne fais pas cette proposition à la légère. Je connais les exigences des hommes à mon égard, elles varient rarement. Ce que vous voudrez, Ashran. Tout ce que vous voudrez. Ma détermination n'a aucune limite.

Il me regarde un instant, avec un regard impénétrable. Est-il choqué ? Dégoutté de moi ? Je l'ignore. Sa physionomie est dépourvue de toute émotion. Il fini par parler, d'une voix égale.

_ Je me doute que les autres hommes exigent de vous le don de votre corps. En ce qui me concerne, je suis plus exigent. Je veux votre âme.

J'ouvre la bouche, stupéfaite.

_ Mon âme ?

_ Qui êtes-vous, Eileen Tenira de Myahault ? Je veux savoir. Toute la vérité. Tout ce qu'il y a à savoir de dangereux, de honteux, qui serait très menaçant pour vous de révéler à quiconque. Tout ce pourquoi vous êtes devenue ce que vous êtes aujourd'hui. Je veux tout cela. Je ne négocierai pas. Tel est le prix du Bantou.

Il se tait et attend que je réponde. Je ne le fais pas. Je lui tourne le dos et m'éloigne. Je pourrais, encore, m'en sortir par le mensonge. Mais il le saurait. Aucun mensonge n'est assez parfait pour résister à un interrogatoire poussé, comme il peut m'en faire subir. Non. Pour le Bantou, il faut payer le prix qu'il a exigé. La vérité.

Jamais.

Un bruit au dessous. Karell et Colin sortent par la porte de service. Erua leur donne des instructions concernant le matériel supplémentaire à aller cherche en ville. Il se peut que nous voyageons longtemps et nous n'aurons pas toujours la chance de trouver une ville en aussi bon état.
Mes mains se crispent sur la dalle.

_ Asseyez-vous, Ashran.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Tchoucky
Sergent chef


Nombre de messages : 712
Age : 38
Localisation : Troisième enclume à droite en partant du fond
Date d'inscription : 28/04/2005

MessageSujet: Re: Silence éphémère   Lun 8 Déc - 21:53

La chambre est somptueuse, éclairée par des dizaines de candélabres. Edward se défait avec précaution de sa jaquette, puis de sa chemise. En dessous, sa peau est ridée comme celle d'un vieux fruit. Des poils gris dépassent de son torse.
_ Avez-vous besoin d'aide, ma chère ?


Elle crispe ses mains autour de son bouquet, qu'elle n'a pas lâché, contrairement à la tradition. Elle n'a pas encore fait mine d'enlever sa robe de mariée. Il s'approche d'elle, torse nu. La lueur des bougies le rend plus hideux encore. Elle se lève brusquement du lit où elle est assise depuis un long moment.

_ Monsieur Tenira, je...

_ Nous sommes mariés, à présent, ma chère. Vous devez m'appelez Edward.

_ Monsieur Edward, je... La journée a été si bouleversante. Quitter le château de mes parents... Cette interminable cérémonie... Accepteriez-vous de m'excuser, juste pour cette nuit. Je ne suis pas prête.
_ Allons, ma chère, ne faites pas l'enfant. Vous êtes une femme, à présent. Déshabillez vous.
_ Je n'ai que quinze ans. Je ne peux pas. Laissez-moi encore ce soir. Demain, je vous promets que vous aurez tout lieu d'être satisfait de moi.


_ Eileen, enlevez votre robe, ou j'appelle les domestiques pour qu'ils le fassent pour vous.
_ Laissez-moi dormir dans l'antichambre. S'il vous plait.


A présent, le visage d'Edward ne fait plus mine d'être doux.

_ Petite sotte. Pensez vous qu'on obtient la fortune d'Edward Tenira avec cette attitude ? Nous vous apprendrons à vous conduire en épouse, et dès ce soir.

Il saisi une clochette et l'agite.
Lâchant son bouquet, Eileen essaye de courir vers la porte de l'antichambre, mais un majordome en surgit et l'attrape par les bras.


_ Amenez-la sur le lit, ordonne Edward.
Eileen se débat. D'autres domestiques arrivent et aident le premier à l'amener à la couche nuptiale.


_ A présent, tenez la bien, ordonne Edward.
Il commence à dégrafer les attaches du corset de sa jeune épouse. Eileen crie, appelle, supplie, pleure. Seuls les rires des domestiques lui répondent.

________________________________________________________________________________
[/size]


_ Allons, calmez-vous, mon enfant.


Elle prend avec reconnaissance le mouchoir en dentelle qui lui est tendu. Elle a froid, et mal aux genoux et aux mains. Par peur de passer devant la grille et d'y voir le chauffeur, elle a préféré ramper sous la haie pour quitter le manoir Tenira. Dans le tramway, tout le monde s'est étonné de voir cette adolescente en robe de mariée déchirée.
_ Vous allez prendre un bain, vous changer, puis nous vous ramènerons chez vous, lui dit sa mère.


Une main de glace sur l'estomac.

_ Chez moi ? Où ?

_ Mais voyons, Eileen, dans votre nouvelle maison. Vous êtes une femme mariée, à présent.

_ Mariée ? Mais... Avez-vous bien entendu ce que je viens de vous raconter ? Il a appelé les domestiques pour me maintenir sur le lit. Ils ont regardé en riant jusqu'à ce qu'il... ait fini. Il m'a arraché mes vêtements devant eux, et ils voyaient tout, tout. Et puis il leur a dit de m'écarter les jambes...

_ Bien sûr, je comprends, mais si vous n'aviez pas refusé d'accomplir votre devoir d'épouse, ça ne serait pas arrivé. Vous allez présenter vos excuses à Edward, et ce soir, vous serez docile. L'incident sera vite oublié.

_ Oublié ? Vous pensez que j'oublierai si facilement.

_ Mon enfant, vous êtes une femme mariée, à présent. Ce dont vous vous souvenez importe peu. Votre sécurité dépend de votre mari. C'est lui qui doit oublier.
_ Mère... Ne m'obligez pas à y retourner. Je vous en supplie. Je m'enfuirai loin. Vous lui direz que je suis morte de chagrin, et vous n'aurez pas à rendre l'argent du prêt.


_ Ne faites pas l'enfant, Eileen. Allez vous laver. Vous devez être présentable pour votre mari.

_______________________________________________________________


_ Christovel, servez un verre à Monsieur, il a accompli une importante transaction aujourd'hui, il doit être épuisé.


Edward, qui vient de donner son chapeau et son manteau au domestique se tourne avec un regard étonné vers sa jeune épouse.
_ Vraiment ma chère, vous me surprenez. J'ai en effet racheté la firme Nivendorf aujourd'hui, mais j'ignorais que vous le saviez.
Eileen se lève pour approcher du feu le fauteuil de son mari avec un sourire des plus charmeurs.
_ Voyons, mon ami, tous les journaux en parlent. Vous êtes quelqu'un d'important, il ne faut pas espérer faire quoi que ce soit sans que je ne le sache.
_ Certes, mais j'ignorais que vous vous intéressiez à ce point à mes affaires.


_ J'ignorais aussi, mais il est passionnant de vous observer en action. Vous êtes un virtuose dans votre domaine.

Le vieil homme se rengorge, flatté par le compliment. Sa jeune épouse vient s'adosser à la cheminée de manière à lui laisser admirer tout à loisir sa tenue impeccable. Il l'examine avec un air satisfait.

_ Vous vous êtes finalement décidé à mettre cette robe que je vous ai offert en cadeau de mariage. Il aurait été dommage de la laisser plus longtemps au placard. Vous êtes absolument divine. Mais j'y songe, aujourd'hui est un jour particulier. Il serait juste que vous ayez une part à mon triomphe. Que pourrais-je vous offrir pour fêter l'évènement ? Une autre robe ? Un bijoux.

Eileen continue à sourire et vient s'asseoir sur les genoux du vieillard.

_ Vous êtes adorable, Edward, mais si vous voulez me faire plaisir, j'aimerais beaucoup que vous m'expliquiez le secret de votre dextérité en affaire. C'est si passionnant. Ah, merci, Christovel. Votre cordial, chéri. Laissez-moi vous le verser.

_______________________________________________________________


Le notaire, d'un oeil circonspect, examine la feuille qu'il vient d'écrire de sa belle écriture droite et parfaite, puis commence à relire :


_ Moi, Edward Tenira, en pleine possession de mes moyens, désire que la totalité de mes biens et de mes affaires reviennent après ma mort à ma jeune épouse, Eileen Tenira , née Eileen de Myahault. Elle dirigera les firmes Tenira sans la moindre tutelle, nul n'étant plus apte qu'elle à poursuivre mon oeuvre après ma disparition...

Edward, la main serrée dans celle de son épouse lui lance un sourire.

_ Êtes-vous heureuse, ma chère ?
Eileen pose la tête sur l'épaule du vieil homme.


_ Oui, mon ami.







_ Avez-vous encore besoin de savoir quelque chose ?

Je ne sais pas ce qu'il ressent. Je n'ai pas envie de regarder son visage. Je ne supporterai ni sa pitié, ni son mépris, ni aucune forme de sympathie ou d'antipathie.

_ Je crois que vous m'en avez assez dit pour payer le Bantou, Baronne.

_ Vous nous y emmènerez ?

_ Je vous y emmènerai.

_ Je vous remercie.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Lysander
Lecteur Assidu
avatar

Nombre de messages : 67
Date d'inscription : 29/09/2006

MessageSujet: Re: Silence éphémère   Jeu 11 Déc - 23:30

Ashran Oberon

_ Je vous y emmènerai.

Tout ce qui est dit doit être fait.

Tout le monde s’agite à faire quelques allers-retours du fort au dirigeable. Tout ce qui reste de leurs affaires et de leurs provisions se trouve désormais à bord.

Regroupé au deuxième pont, dans la salle de spectacle, le groupe discute de l’itinéraire à prendre.

Sous l’impulsion de Jack il est décidé que Neil serait notre navigateur. Vu que tout le monde semble vouloir suivre ses « visions », il est désormais le seul à pouvoir nous indiquer où aller.

_ Ce ne sera pas aisé de suivre quelque chose qu’on ne voit pas. Merci de l’indiquer sur la carte.

Ceci fait, le groupe se disperse dans le ventre métallique. Eileen s’en va prendre ses quartiers dans l’une des cabines luxueuses, suivie de près par Karell un peu anxieuse.

Lily, quant à elle, flâne dans les nombreux couloirs, pas plus inquiète du prochain décollage d’un engin qui n’a jamais quitté la terre.
Colin a disparu dans l’une des cabines ; il n’a pas voulu dire où il se retirait. Sûrement pour éviter que Jack ne vienne lui rendre visite plus tard. Celui-ci a d’ailleurs préféré élire asile à l’intérieur du poste de pilotage. Assis dans un coin, le nez perdu dans ses bouquins, il ferait presque partie du décor.

Siegfried et Neil vienne de quitter le cockpit. Je leur ai conseillé d’aller s’attacher quelque part, ne sachant pas trop comment un engin de cette taille allait réagir pour son premier décollage et, contrairement à Jack, ils sont beaucoup trop « bruyants ». Je n’ai pas besoin de ça pour me déconcentrer.

J’observe la carte marqué d’un cercle rouge, au nord. Bien. Pour le moment ça ne devrait pas trop gêner. Je prendrai ce cap, mais je devrai bifurquer au-dessus de la mer pour atteindre le Bantou. A ce moment là, je risque d’être découvert…

Ashran prend place devant le gouvernail. Cela fait longtemps qu’il ne s'est pas retrouvé à cette place. Fébrile, il actionne les commutateurs nécessaires au démarrage des moteurs.

Dans tout le vaisseau une sorte de complainte retentit, comme si celui-ci se réveillait d’un long sommeil, suivie par de minuscules vibrations qui s’estompent presque aussitôt.
Au premier abord on pourrait penser que rien n’a changé, mais si on focalise un peu son attention, on perçoit un léger bourdonnement. On peut imaginer sans mal les immenses turbines à vapeur accélérer progressivement.
L’éclairage a lui aussi changé. Éteintes, les veilleuses se sont progressivement activées un peu partout sur le vaisseau. Sur les différents panneaux de contrôle, de multitudes de petites diodes se poursuivent en une danse frénétique.
Le pilote, les mains rivées sur le gouvernail, les observe attentivement. Au moment d’enclencher la poussée ascensionnelle, Ashran s’aperçoit qu’une amarre est toujours présente sous le flan du vaisseau.
Saisissant le micro, il ouvre le canal interne du vaisseau.

_ hum hum , juste un léger contre temps. J’ai besoin d’un volontaire pour retirer l’amarre inférieure. Une personne devrait suffire. Il suffit juste d’enlever l’attache et de replier le câble en actionnant le treuil automatique.

Silence

_ D’après le plan du vaisseau, il y a une entrée de service dans la cinquième coursive du pont un, à côté du monte-charge qui nous permis d’embarquer la cargaison. Il y a aussi un micro pour me prévenir quand se sera fait.

Silence

Observant l’extérieur par la verrière principal, je ne distingue rien. Jack n’a pas bougé de ses lectures. A se demander si il se rend compte de l’endroit où il est .

Quelques minutes plus tard un crépitement se fait entendre :

- Ici Siegfried, je suis avec Colin, nous y allons.
Les deux hommes, sortent de l’engin, de l’extérieur le vacarme des moteurs est assourdissant.

Pendant que Siegfried s’escrime à retirer le mousqueton qui entrave le dirigeable, Colin se dirige vers le treuil, prêt, attendant le signal de Siegfried. En voyant que celui-ci peine à le retirer, il rebrousse chemin. Brusquement, le câble tendu se détache et revient avec force dans sa direction. il a juste le temps de mettre sa main au niveau de sa tête qu’il est percuté. Pas un son ne sort de sa bouche.

Siegfried se précipite sur le treuil pour l’actionner avant que le câble, pris de vitesse, ne revienne vers eux. Colin sonné se relève et observe sa main gauche qui a pris une inclinaison étrange.

- Ça va? Siegfried est obligé de hurler pour se faire comprendre.
- OUAIS, rentrons, hurle à son tour Colin.

Dans le cockpit l’attente commence à se faire longue. Cela fait bien dix minutes qu’ils sont sortis maintenant. Ils ne devraient pas mettre aussi longtemps. Le crépitement caractéristique du micro qu’on active retentit.

_ Ashran ? C’est bon c’est fait. Laisse-nous cinq minutes le temps de nous attacher, et décolle.

Siegfried a l’air inquiet. Je me demande ce qui a pu se passer.
J’observe l’horloge de bord : plus que deux minutes...

une minute

quarante, trente-huit secondes

dix, neuf, huit, sept, six

cinq

quatre

trois

deux

un

DECOLLAGE !

L’altimètre s’affole. Les murs grincent, comme si tout allait se désagréger.
Une brusque poussée nous plaque sur nos sièges. Le paysage commence lentement à défiler verticalement. Nous nous éloignons de la terre pour nous rapprocher des cieux. J’ai l’impression d’y retrouver une seconde maison ; le ciel m’a beaucoup manqué.
J’observe les différents instruments. Tout semble normal. J’ajuste la vitesse de façon à ne pas surcharger les moteurs encore en rodage. Le ciel est dégagé. Pas de tempête en approche pour les trois prochaines heures environ. J’enclenche le pilote automatique.

Je sors du cockpit sans que Jack s’en aperçoive. Du moins, c’est l’impression que j’en ai. Je me dirige d’un pas assuré dans le couloir qui mène aux suites de luxe, m’arrête devant une porte et frappe légèrement.
Celle-ci s’ouvre, j’y entre.

_ Pour le moment tout se passe correctement. Bien, où en étions-nous ?
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Kallisto
Maîtresse illustratrice
avatar

Nombre de messages : 270
Age : 27
Localisation : Dans une petite ville nommée Paris
Date d'inscription : 03/06/2005

MessageSujet: Re: Silence éphémère   Sam 13 Déc - 22:37

Karell Oriloge :


Depuis mon plus jeune âge, je me suis toujours levée tôt. D’une part, pour aider Père à s’occuper de la maison et de la boutique ; de l’autre pour regarder le soleil se lever. Depuis mon plus jeune âge, j’en ai toujours ignoré la cause.
J’ouvre doucement la porte de ma cabine et arpente le couloir le plus silencieusement possible. Le reste de notre groupe doit sûrement encore dormir.
Les veilleuses de nuit sont toujours allumées dans la salle à vivre. De la large baie vitrée, j’aperçois le manteau sombre de la nuit que l’aube ne tardera pas à brûler, fragment par fragment.
Je m’assois sur un fauteuil de velours pourpre, face à une petite table décorée de cuivre, et pose mon phonofilm et l’outillage que j’ai pu découvrir dans la pièce de matériel du dirigeable. Lors de notre escale à Ter-Nohiki-nvales, je n’ai pas eu le temps de vaquer à mes propres occupations. Il me semble que maintenant, il m’est possible de tâcher à réparer mon petit appareil, ne serait-ce que pour un court moment.
Je commence tout d’abord mon travail en entrouvrant la coque du phonofilm au niveau de la batterie d’alimentation. Fort heureusement, elle est toujours à sa place. Elle semble encore en état de fonctionnement, ainsi que chargée. D’après mes premières observations, cela devrait marcher. Pourtant, lorsque je presse le bouton d’allumage, l’écran reste noir. Je recommence à observer la batterie plus minutieusement. Les fils sont en effet mal branchés. Je les raccorde donc à leur port d’origine, tout en enlevant grossièrement les poussières indésirables qui se sont accumulées avec l’aide du temps. La cache refermée, je caresse du plat de la main le phonofilm.

« Karell, regarde ce que ce messager nous envoie : un paquet à ton attention. Cela doit venir de la famille Matellum. »

Je suis sur le point d’appuyer sur le bouton de mise en marche, lorsque soudain, des reflets lumineux de couleur pâle passent, comme soufflés par une brise légère, sur la surface de l’appareil. Je relève les yeux vers le ciel et écarquille les yeux : de longs et distordants voiles de lumière verte apparaissent à intervalles irréguliers. Qu’est-ce donc ..?
« Oh, vous êtes là, Mademoiselle Oriloge, lance une voix qui semble mal éveillée.
Monsieur Keystner, un livre à la main, avance de son pas habituel, puis s’assoit dans un fauteuil, non loin de moi, près d’une veilleuse.
- Mon… Monsieur Keystner ?
- … Mh ?
- Voyez-vous ces lueurs dans le ciel, j’ose d’un voix se voulant assurée.
Mon interlocuteur abandonne sa lecture et fixe un point de l’horizon, avant de se retourner à son activité.
- Non.
- Je vous prie de m’excuser pour vous avoir dérangé. »
Pourtant, je ne rêve pas, ces lumières sont toujours là, devant mes yeux… Serait-ce, une nouvelle hallucination.. ? Non, cela n’est pas possible !
Puis, comme elles étaient apparues, les voiles de lumières s’estompent lentement, pour laisser place au petit jour.
Je range précipitamment tout mon matériel, ainsi que le phonofilm, et retourne dans ma cabine, perturbée.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://www.kalli.fr
Aurélien
Korioschromophile


Nombre de messages : 72
Date d'inscription : 31/07/2007

MessageSujet: Re: Silence éphémère   Dim 14 Déc - 23:36

Neil Erua

Alors là, ça ne va plus du tout.
Non, vraiment plus du tout. Pourquoi ont-ils décidé de me suivre si c’était pour me faire un coup comme celui-là ?
Après mes aveux, il y a quelques jours, je n’espérais plus rien de ce groupe. J’étais même prêt à cesser de les embêter. Je les ai prévenus alors qu’il était encore temps ; alors qu’ils étaient dans une ville sans séisme, avec des vivres à proximité en-veux-tu-en-voilà. J’étais prêt à partir seul pour voir si ce que je pensais était juste. Mais non, il y en a à qui ça ne pouvait pas suffire. Il y en a qui voulaient que je paye pour ça. Alors Siegfried est venu me chercher, prétendant vouloir me suivre. Les autres ont suivi - pourquoi ?
Pourquoi ont-ils pris le dirigeable ? Pourquoi avoir tout abandonné juste pour m’embêter ? Pourquoi devrais-je tolérer ça ?
J’avance dans le couloir, furieux, et croise Jack qui semble songeur comme à son habitude. Toujours là, planté sur un chemin, à songer. A quoi cela peut-il servir de vouloir sauver les écrits si c’est pour aller là où on va maintenant ?

« Dites, Keystner, ça vous plaisait pas, Ter-Nohiki-Nvales ?
_ Mh ?
_ Pourquoi ne pas y être resté, dans ce cas ?
_ Hé bien, les hallucinations, tout ça… Votre théorie…
_ Ouais, ouais, ouais ».

Tu parles. Ah, oui, joli, le complot. C’est sûr que ce n’est plus très fin, maintenant. Mais c’est aussi sûr qu’on ne peut plus descendre de ce fichu dirigeable. Enfin, pas fin, pas fin… Quand on a la moitié des passagers qui ne regardent que le ciel, ça va encore.

« Mademoiselle Oriloge. Comment vous portez-vous aujourd’hui ?
_ Oui ? Très bien, merci.
_ Vous êtes resplendissante, l’air marin vous réussit.
_ Hum ? Je ne vois pas où vous voulez en venir, monsieur Erua, me répond-elle, l'air sérieusement intrigué.
_ Regardez en-dessous, vous verrez bien ».

Entre Karell et Jack qui ne regardent que le ciel ou devant eux, Lily qui reste cloîtrée dans sa cabine, Colin qui se soucie assez peu de géographie pour savoir qu’on n’a pas BESOIN de traverser la mer pour aller dans ma direction… Je suis bien loti. La bonne nouvelle, c’est qu’ils n’ont pas l’air tous au courant. La mauvaise, c’est que le pilote, manifestement, si. La baronne. Alors elle, de tous les gens embêtants que j’ai rencontré jusqu’alors, de tous les gens cherchant absolument à se mettre en valeur au mépris conscient ou pas du bien commun, et même de leur propre bien, c’est bien la pire!
Ni une, ni deux, je fonce en cabine de pilotage. Surprise, ils y sont tous les deux, les bougres. Pourquoi cela ne me surprend-il pas. Je suis en colère, et cela se voit.

« C’est pour ce bon air que vous nous emmenez en croisière comme ça, Obéron ?
_ Monsieur Erua, répond la baronne. Que voulez-vous ?
_ Un certain nombre de choses, en fait. Premièrement, j’aimerais vivre une vie tranquille où les gens se soucient les uns des autres, et où chacun sait que vivre en société, c’est avant tout être au courant des petites choses faisant que quelqu’un est complètement cinglé ou pas. Perdu, il y a vous et Obéron. J’aimerais avoir la possibilité de partager mes idéaux avec des personnes raisonnables, capables de comprendre et de m’expliquer, le cas échéant, leur vision des choses, et pourquoi la mienne est vraie ou fausse. Perdu, il y a vous et Colin. J’aimerais que l’on soit plus terre à terre, dans un contexte de fin du monde où nous devons survivre, agir vite et bien, sans mettre notre intégrité en danger, quitte à sacrifier des principes qui n’ont plus aucun sens aujourd’hui. Perdu, il y a vous, Jack, et Karell. Attendez… Vous revenez souvent, je trouve. Alors considérons que j’aimerais vous passer par-dessus bord sur le champ. Un petit bain vous ferait du bien. Mais j’attends tout de même de voir ce que vous nous réservez. Après tout, c'est pas votre faute, vous êtes dangereuse, vous le savez, et vous en jouez, parce que vous vous croyez au mieux dans une grande tragédie, au pire à une époque où vos codes aristocratiques stupides avaient encore un sens.
_ Calmez vous un peu, Erua, me fait Obéron, apparemment convaincu d’avoir une totale maîtrise de la situation et de tout savoir sur tout.
_ Vous, vous me rappelez un type que j’ai connu dans le temps. Très éloquent dans ses airs tacites, il avait un certain don pour parler avec une assurance incroyable de choses dont il ne savait, somme toute, rien. Juste assez pour vous faire douter vous-même de ce que vous savez. Oh, attendez... C'était vous! Mais ce n’est pas la question. La route d’Antéra, ça passe pas par la mer. On va où ? »

Bouillonnant de rage, j’ai tout de même assez de lucidité pour pressentir ce qui va se passer maintenant. De son air froid dissimulant à peine une certaine joie de m’avoir bien eu, la baronne me dira que je ne peux plus rien faire à cette altitude, que de toute façon, je ne sais pas piloter, que je suis peut-être néfaste pour le groupe, et qu’on va… Où au juste ? Au seul endroit où elle est assez timbrée pour aller dans ces conditions, probablement. A l’endroit qu’elle seule serait assez timbrée pour vouloir rejoindre. Le dernier endroit où on penserait à aller quand il n’y a personne nulle part… Attendez, ce n’est pas vrai. Ce n’est pas possible. Elle n’est quand même pas assez folle pour aller…

« Au Bantou ? » Ils me regardent d’un air à peine surpris. Je comprends que j’ai touché juste car ils ne répondent rien.
« Attendez, c’est un gag. On est dans un mauvais feuilleton de mauvais quotidien. Que je comprenne bien. On va AU BANTOU ? Je rêve, le monde peut pas être devenu taré à ce point pendant que je faisais mes études ! Non mais oh, que les derniers représentants de l’humanité arrêtent de fumer des épices, là ! C’est moi le sectaire ici, non ? »

Ils sont fous, me dis-je en boucle pendant cinq bonnes minutes. Ils sont fous. Pourquoi on va au Bantou ? Pourquoi on va pas dans ma direction ? Pourquoi je suis obligé de me coltiner le capitaine jambe de bois et la baronne sanglante ? D’une voix forte, sans pouvoir me contenir, je hurle :

« Hé, les gars, vous savez quoi ? On va au Bantou ! On va au Bantou ! »

Courant un peu partout dans le bateau, je crie et répète cette phrase à un rythme effréné ; pour enfin arriver devant la cabine de Siegfried, où je trouve ce dernier devant la porte, réveillé par le bruit. D’un geste vif, je le prends par les épaules, le secoue de toutes mes forces en lui répétant :

« Il faut faire quelque chose ! Notre dirigeable est détourné ! On va au Bantou ! Vous pouvez pas laisser faire ça ! On peut pas laisser faire ça ! »

D’abord intrigué, puis sceptique, puis alarmé, il accepte enfin de me suivre jusqu’à la cabine de pilotage. Mes cris ont attiré les autres, qui nous rejoignent, tandis que nous, nous rejoignons la cabine de pilotage. Par la vitre de la cabine, j’enjoins tout le monde à regarder vers le bas. C’est Colin qui réagit le premier.

« Quoi ? Vous croyez vraiment que d’être une bourge vous aidera là-bas alors qu’il n’y a plus personne pour accepter votre argent ? On va tous crever, ouais.
- On se calme, dit Obéron.
- Qu’est-ce qu’il veut, l’estropié ? Une beigne ? »

Sentant venir les vraies hostilités, une pensée curieusement rationnelle me vient à l’esprit. Fusils-coups de feu-blessés-morts. Le fusil est à vapeur, il tire pas de balle. Avant qu’il puisse s’en saisir, je prends le fusil d’Obéron, et… Et après ? Quatre choix s’offrent à moi. Soit je tire dans une vitre pour jeter le fusil, et on meurt de froid. Soit je garde le fusil et un coup est vite parti. Soit je descends cette satanée baronne de mes…

« Alors quoi, vous allez me tirer dessus ? Dit-elle, d’une voix calme sachant que son chien à côté d’elle s’interposerait ».

Ou alors je décharge le fusil de sorte qu’il faille un temps monstre pour le recharger, trop compte tenu de la rapidité avec laquelle les événements iraient après.
Voyant cela, la baronne comprend également. Colin saute sur Obéron, les autres tentent de s’interposer, prennent de mauvais coups, et le drame se termine par une bagarre généralisée.

« Vous vouliez du folklore, madame Tiendra de machin chose ? S’écraser sur les côtes qui approchent, ce sera moins tristounet que le Bantou, dis-je sans croire que le dirigeable s’écrasera vraiment. »

Mais la bagarre persiste.

« Vous nous mettez tous en danger, Erua, dit la baronne.
-Hé oh, moi, quand je détourne un voyage, je le dis quand on est en position de se rétracter. Vous aviez qu’à vous barrer pendant la nuit, je sais pas moi ! Vous êtes givrée ».

Et tandis que je prononce ces mots, je sens une légère inclinaison sous mes pieds. A mes pieds, je vois rouler un morceau de quelque chose qui ressemble très vaguement à un levier. Inquiet, je tourne lentement la tête vers le tableau de bord. Un peu de sang a coulé sur les commandes principales. De nombreux boutons sont maintenus enfoncés, les leviers sont détruits. Comme dans une mauvaise bande dessinée, j’ai le temps d’apprécier tout l’absurde de la situation pendant l’inclinaison vers l’avant du véhicule, avant que la chute vienne.

Et la chute vient.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Tchoucky
Sergent chef


Nombre de messages : 712
Age : 38
Localisation : Troisième enclume à droite en partant du fond
Date d'inscription : 28/04/2005

MessageSujet: Re: Silence éphémère   Ven 19 Déc - 23:21

Karell :
....



Jack

Une impression d'éternité passe pour quelques secondes dans un silence au milieu de bruits infernaux, puis rien...

Lily

Le vide. Mourir. Au milieu de tous ces fous. Tu n'avais rien à faire ici, Lily.

Colin


Siegfried

Non... Non, non non, c'est pas vrai ! Ça s'est passé si vite que je ne sais pas trop qui a commencé, mais on plonge, on est en train de plonger et nos espoirs avec ! Je n'y connais rien, je ne peux rien faire pour redresser cette machine qui pique du nez et je peux à peine tenir debout ! Bon dieu c'est pas vrai !

Eileen

C'est fichu. Tout ça pour rien.

Neil

Purée, on est huit survivants dans un monde dangereux, hostile, et détruit; plein de séismes, de bêtes féroces, coupés d'un mode de vie salutaire pour nous, et on meurt assassinés!

Ashran

Oh non... Encore une fois, la honte...


Dernière édition par Tchoucky le Sam 21 Fév - 13:34, édité 2 fois
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
ChaoticPesme
Aimant à Enclume
avatar

Nombre de messages : 129
Age : 34
Localisation : Devant un écran
Date d'inscription : 03/06/2005

MessageSujet: Re: Silence éphémère   Lun 22 Déc - 17:39

Siegfried

Je suis dans mon lit. Je rêve que je suis au milieu d'arbres touffus dans une région inconnue et que je suis le seul survivant d'un crash, que tous mes compagnons sont morts alors que j'ai été éjecté contre des branches.
Ce n'est pas très agréable comme rêve... Mais quand on ne dort même pas, ça devient un cauchemar.

Un cauchemar de silence au milieu de cette verdure. Je ne sais pas combien de temps je suis resté inconscient mais sans doute assez longtemps. J'ai la gorge en feu. Par dessus les arbres, je vois flotter une fumée grisâtre. Ce doit être le dirigeable. Je suis seul ici, et je n'ai pas envie d'aller voir...

Je pense à Ashran et Eileen... Dire qu'ils critiquaient monsieur Erua qui nous avait menti sur notre but réel, mais en nous conduisant tout de même dans la bonne direction... Mais eux ce sont débrouillés pour ne pas mentir... Simplement espérer qu'on s'apercevrait du détournement suffisamment tard pour que l'on n'est pas d'autres choix que d'aller dans leur sens. A cause de cela il y a eu cette bagarre, puis, le trou noir.
Je m'aperçois que mon bras saigne, mais je pense que c'est plutôt à cause de ma chute. Ça pique, mais c'est le cadet de mes soucis, à présent.
Qu'est-ce que je vais faire maintenant ? Je suis perdu au milieu de nulle part, le dirigeable sans doute en morceaux et les autres sont soit morts soir tout aussi perdus que moi... Qu'est-ce que je peux faire à présent ?
Chercher les survivants ? Cela me rappelle ce que je faisais il y a moment, quand je pensais être le seul... Je suis las de chercher des survivants, tous les espoirs sont tombés en même temps que ce dirigeable. Et qui dit que la plupart ne sont pas passés par dessus bord lorsqu'on était au dessus de la mer ? Ou qu'ils ne sont pas tombés de bien plus haut que moi juste avant le crash ?

Et même si j'allais regarder jusqu'à l'épave, ce serait pour trouver des corps inanimés, alors, à quoi bon bouger... A quoi bon me fatiguer à essayer de retrouver des gens qui sont éparpillés partout dans un endroit dont on ne sait rien et avec aucune certitude de retrouver qui que se soit de vivant ?

J'ai déjà connu des moments de solitude dans ma vie, mais maintenant, je crois que c'est le pire. Si je n'avais pas cherché après la catastrophe à savoir s'il y avait d'autres survivants, je n'en serais pas là.
D'un autre côté, même si ce groupe m'a mit dans cette situation qui me paraît insoluble, je pense que j'avais besoin de présences humaines près de moi.
Je me rappelle à quoi je pensais dans cette pâtisserie quand j'ai décidé de partir pour Altelorrapolis : pouvoir faire ce que l'on a toujours rêvé de faire car on est maintenant seul, c'était bien... Mais l'intérêt des rêves est de les partager avec ceux qui vous entoure. Je cachais ma tristesse grandissante derrière un tas de choses que je n'aurais jamais osé faire avant, mais je me sentais seul, comme maintenant.

Je suis sûr que l'on s'entendrait mieux dans une situation autre que la survie ! Ce qui a causé ce clash, je le sais... Ce sont les restes de l'ancienne société, mensonge, paranoïa, égoïsme... Seulement la société telle qu'on l'a connue n'existe plus. Je suis seul, nous étions tous seuls, nous avons essayé de dépasser ces vestiges mais nous n'y sommes pas arrivé...
Pour ma part, je pense que je me suis trompé depuis le début. Ce n'est pas une promesse d'ailleurs dont le groupe avait besoin, ce n'est pas non plus un but sûr... Le groupe à simplement besoin de lui-même pour pouvoir chercher un avenir.

Mais est-ce que tout cela vaut encore la peine d'être dit alors que les chances de se retrouver sont quasi-nulles ? Je ne sais pas... Je pense que je vais tout de même me mettre à marcher, au hasard... C'est le destin qui nous a rassemblés, alors, peut être que... L'idée est idiote, mais après tout...

Je n'aperçois plus la fumée du dirigeable, tous les arbres se ressemblent et je ne sais plus dans quelle direction je l'avait vu. Tant pis, je verrais, au hasard.

Allons-y !
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Lex
Vilain petit canard


Nombre de messages : 127
Date d'inscription : 26/07/2007

MessageSujet: Re: Silence éphémère   Jeu 25 Déc - 22:12

Lily :


« _ Et maintenant ? »

La douceur du soleil sur ma peau contrastait avec la fraîcheur de la brise marine. L’un dans l’autre, cela avait suffit à faire sécher mes vêtements désormais recouverts de saletés en tout genre. Ce n’était pas une sensation très agréable mais j’étais plutôt contente d’avoir au moins des sensations.

Je regardais les vagues glisser doucement sur la rive puis refluer vers le large. Je ne pensais à rien de particulier. J’étais entouré de nature, comme dans mes rêves les plus fous; nulle trace de civilisation, ni d’homme pour la rappeler. Juste la nature, et moi. Pourtant je ne ressentais rien, ni excitation, ni crainte, juste un grand vide.

Je passais doucement mes mains dans le sable que je faisais délicatement ruisseler entre mes doigts. J’aimais la sensation des minuscules grains glissant contre ma peau. C’était donc ça, le sable. Mon père m’en parlait, parfois, au milieu d’un de ses récits de voyage. J’en avais déjà vu, bien sûr, dans quelque sablier, mais je n’avais jamais eu l’occasion de palper une telle finesse de mes mains.

Je restai prostrée pendant un long moment dans cette étendue bordant l’immensité non moins impressionnante de l’océan. Le sable, si dur sous mon séant, si doux et délicat au creux de mes paumes. Son apparente massivité qui cachait une multitude de grains distincts et libres. Sa chaleur, au soleil. Sa rugosité irritante.

« Comme nous, fis-je faiblement. »

Comme nous, humains.

Comme notre groupe. Du moins comme l’était notre groupe.

Se frottant les uns aux autres dans l’espoir de recueillir un peu de chaleur et de force.
S’irritant les uns les autres, érodant nos âmes déjà fragiles.

Le vent tourna. Une colonne de fumée épaisse apparut dans mon champ de vision. Le dirigeable !

Un si bel appareil. Quelle idée avaient-ils eu de le faire écraser ? Je n’avais pas été aussi enthousiasmé depuis la catastrophe que lorsque j’avais vu cet appareil pour la première fois. Il était beau, imposant, nettement plus volumineux que les engins sur lesquels avait travaillé mon père.

Le dirigeable s’était disloqué tout au long de sa chute, et la dernière chose dont je me souvenais était le visage enragé de Colin qui s’agrippait désespérément au tableau de bord.
J’étais tombée dans l’eau, et pour une raison qui m’échappe encore, je n’avais été aucunement blessée.

« Si, moi, parmi tous, je m’en suis sorti à peine sonnée, il n’y a pas de raison que d’autres n’en ait pas réchappé, pensai-je tout haut. »

J’avais fini par m’attacher à cette petite compagnie et je devais bien admettre que malgré mes rêves d’aventures, je n’étais nullement préparée. Toute seule, mon espérance de vie n’allait pas être bien longue. Et puis, l’absence de mademoiselle Oriloge me pesait. On ne se connaissait pas depuis longtemps, certes, mais j’avais reporté tout mon besoin d’affection maternelle sur elle. Et à cet instant, bêtement, elle me manquait.

Je poussai un profond soupir puis me mis sur mes pieds. Le cadavre de notre beau dirigeable ne devait pas être si loin…pensai-je…[b]
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Aurélien
Korioschromophile


Nombre de messages : 72
Date d'inscription : 31/07/2007

MessageSujet: Re: Silence éphémère   Ven 26 Déc - 16:22

Eileen Tenira de Myahault :


Ashran...
Ma main s'est refermée sur du vide. Il n'est pas là. Je continue à tendre le bras devant moi malgré tout et à chercher, sans lever mon visage du sol.
Ce n'est pas le Bantou. Nous étions au-dessus d'une côte, je pourrais facilement déterminer laquelle si je voulais. Si je voulais... J'ai vu les cimes se rapprocher. Nous étions tombés sur la verrière, à peu près tous, le dirigeable était à la verticale à présent. Ashran était près de moi. J'ai refermé mes bras sur lui. Pour ce que ça comptait, à présent. J'ai refermé mes bras sur lui. J'ai serré. Aussi fort que je pouvais. Une branche a traversé la verrière. Il y a eu un énorme appel d'air. Et Ashran m'a rejetée de toutes ses forces. Le plus loin possible. Le plus loin possible du crash, de l'impact. J'ai essayé de me retenir à lui en tendant le bras. Je suis restée dans cette position. Je ne me souviens de rien. Je viens de reprendre conscience, la main serrée sur du vide. J'étais tellement persuadée d'avoir réussi à attraper sa manche.
Ashran...
Karell...
Lily...
Siegfried...
Je sanglote à présent. Sans retenue, le visage contre le sol.
Si Colin avait pu me détruire, rien qu'avec son regard, je ne serais pas là. Je ne suis pas censée être là. Une haine comme ça n'aboutit pas à la mort de celui qui hait, mais à celle de celui qui est haï. C'est ça, la norme.
Colin... Êtes-vous là ? Répondez...
Personne ne répond.
Je n'ai pas appelé non plus.
Je devrais me lever. Chercher. Au moins les corps.
Et si je refermais les yeux tout bêtement. Si je restais là, si je dormais jusqu'à ce que je ne me réveille plus ? Je n'ai pas besoin de me lever. Je n'ai pas besoin d'être vivante, d'être seule. Pour la deuxième fois. Sauf que cette fois, j'en suis responsable. J'en suis responsable.
J'essaye de le réaliser. J'ai tué sept personnes. Impossible. Je n'intègre pas. Réaction humaine d'autoprotection, je suppose. Il est déjà suffisamment inacceptable de penser qu'ils ne sont plus là.
Jack...
Et l'Autre.
Morts. Disparus. Anéantis. Par moi. Nous étions encore huit, huit sur toute l'humanité. Il y avait à faire le deuil des six millions d'autres, et ça aurait été long, très long, je sais. Mais à huit, on pouvait faire quelque chose. Il aurait fallu des années avant de trouver le courage de bâtir un avenir. Mais loin des souvenirs, loin des vestiges, obligés de tout oublier, de repartir de zéro, on aurait bien fini par bâtir quelque chose. A huit.
Plus maintenant. Je suis seule. J'ai essayé, mais tout a raté, et maintenant, je suis seule. Plus rien ne se reconstruira. L'histoire de l'humanité s'arrête avec moi.
La fureur me prend soudain. Je me redresse d'un bond.
Je suis à l'orée d'une forêt, au milieu d'arbres clairsemés. J'aperçois au loin une plage, la mer.
_ OU ES-TU ?
J'ai saisi une branche, la première qui me venait sous la main. Elle est presque aussi grande que moi. Peu importe. Je donne des coups rageurs dans les troncs.
_ OU ES-TU ? MONTRE-TOI !
Je le sens avant de le voir. Comme pour me répondre. L'air commence par se troubler puis se charger de lumière, et la forme prend corps devant moi. Toujours cette main géante qui se tend vers moi comme pour me saisir.
_ TU ME VEUX ? PRENDS-MOI !
L'illusion m'enrobe et me traverse. Ce n'est que de la lumière. De la lumière. Elle se reforme devant moi.
_ Tu es fier de toi ? Si tu m'avais laissée mourir, ils seraient encore là. Ils seraient en train de... En train de...
Courir après une illusion, jusqu'à perdre tout espoir et se laisser mourir. Ma mission était claire. Faire en sorte qu'il y ait un après. J'ai failli à cette mission.
_ POURQUOI MOI ? Pourquoi pas Siegfried ?
Siegfried ne voulait pas d'un après. Pas plus que Karell. Pas plus que Lily. Pas plus que Colin. Personne n'en voulait, en fait. Erua ne savait pas ce qu'il poursuivait, juste qu'il devait le poursuivre. Même Jack. Même Ashran. Ashran voulait juste mon âme. Pour ce qu'elle lui a servi...
Je fais quoi, maintenant ? A quoi ça sert d'y penser ? Il n'y aura plus ni ailleurs ni après.
Ni Ailleurs. Ni Après. Alors pourquoi l'illusion est-elle encore là, devant moi ? A me saisir. Me saisir encore. Je ne la fuis pas. Je me laisse attraper, et attraper encore. J'attends le moment où je fondrai en elle, où je serai détruite, où ni mon corps ni mon âme ne m'appartiendra plus. Je me moque bien de ce qui peut m'appartenir, maintenant. Alors la main géante change. Elle cesse de chercher à me saisir. Elle s'éloigne de moi. Elle recule. Elle se tend, comme dans une attitude de mendicité.
_ Je ne te suivrai pas. Tu n'es pas un message. Tu n'es qu'une illusion. Un mensonge. Je ne te suivrai pas.
Mais mes jambes se sont déjà mises en route.
Il y a des fragments du dirigeable, sur la plage. Il a souffert de la chute. Il a littéralement éclaté en plusieurs morceaux. Les corps de mes anciens compagnons peuvent avoir été projetés n'importe où.
L'illusion continue à m'appeler, toujours plus loin, au devant. Je marche le long de la mer. Le paysage change. Une falaise se dresse devant moi, un sentier mène jusqu'à son sommet, et l'illusion, toujours, m'y appelle un peu plus. Un autre fragment de dirigeable, quelque part, non loin, dans les frondaisons. Le sommet de la falaise. Le bruit des vagues. Un fragment du dirigeable. Un bout de la cabine, couvert d'un pan entier de la toile explosée. Il tient en équilibre instable au dessus du vide. Une légère oscillation du débris m'indique que quelqu'un, ou quelque chose essaye de bouger à l'intérieur.
_ Ashran ?
_ Non. Me répond une voix de l'intérieur.
Erua.
Neil Erua.
L'homme pour qui nous avons quitté Alterallopolis. Pour qui nous avons quitté Ter-Nohiki-Nvales. Qu'ils auraient suivi au bout du monde, quitte à ce que se soit notre perte. Celui dont je voulais les protéger.
L'homme à cause de qui j'ai menti, trahi, et tué mes compagnons de route.
Vivant. Comme moi.
_ Neil Erua.
_ Baronne.
Il a besoin d'aide. Mais pas de supplique dans son ton.
_ Vos mouvements font bouger la cabine. Réduisez-les le plus possible. J'essaye de soulever la bâche sans vous faire tomber.
Il ne répond pas. Ce n'est pas le moment approprié pour qu'il me dise ce qu'il a à me dire.
Ça devrait être Ashran. Ça devrait être Siegfried. Ça devrait être Karell. Ça devrait être n'importe qui sauf lui. Ça devrait être n'importe qui sauf moi. Seulement voilà, ce sera nous deux. Ça faisait sans doute partie du plan, je suppose.
Je dégage avec précaution la toile qui couvre le débris, pour le voir.
Il est allongé, tout au bout, sur un fragment de vitre épaisse. Nous nous regardons dans les yeux, pour la première fois. Je lui tends la branche, que je tiens toujours. Il la saisit.
_ Nous allons compter jusqu'à trois, et à trois, je vous hisserai de toutes mes forces vers moi, tandis que vous enverrez le débris par le fond.
_ Bien.
_ Allons-y. Ensemble. Un, deux, trois.
Grincement. Choc du sol contre mon dos. Neil Erua se retrouve allongé sur moi, son visage au-dessus du mien. Par dessus son épaule, la bâche qui glisse pour rejoindre le débris dans la chute. Bruit du plongeon dans la mer...
Son corps m'écrase au sol. Son visage inexpressif tout près du mien.
Je veux me dégager. Il me maintient à terre, avec autant de facilité qu'un chat qui retient une souris dans ses griffes. Je vais hurler, me débattre, appeler à l'aide, même s'il n'y a personne, mais là, son étreinte se relâche. Je m'éloigne de lui en rampant, et m'assied sur mon séant, à quelque pas de lui.
Nous nous toisons sans mot dire.
Je n'avais jamais vraiment regardé ses yeux. Ils sont d'une couleur indéterminable, entre le bleu, le vert et le gris. Ils brillent d'une lueur tout aussi indéterminable, farouche, passionnée, et pourtant froide, posée. Le genre de regard qui fascine. Est-ce ça qui a poussé, inconsciemment, tous les autres à lui faire confiance, même après qu'il ait avoué être un menteur et un manipulateur ?
Ce regard est posé sur moi. Je n'y lis pas la haine désespérée, quémandeuse qu'il y avait dans celui de Colin. Ce regard ne quémande rien. Il me transperce, juste.
Ça fait déjà dix minutes que nous sommes là, sans bouger, assis par terre. Il ne parlera pas en premier. Il faut que je le fasse.
_ Vous considérez que je les ai tués.
_ Je ne considère pas. C'est la vérité. Vous les avez tués. Vous étiez pleine de bonnes intentions et par pur altruisme, vous avez assassiné ce qui restait de l'humanité. Cependant, je ne m'inquiète pas pour votre conscience. Votre cerveau tordu a déjà trouvé un moyen de me mettre ça sur le dos. Je me trompe ?
Le reste de l'humanité. C'est exactement cela. Il n'y a plus personne. Plus personne. Plus d'avenir. Plus d'après. Ils sont tous morts. Siegfried, Karell, Lily, Jack, Colin.
_ Je me trompe ? Répète Neil.
Et Ashran. Et Ashran. Je sens les larmes qui me reviennent, et j'ai envie de les laisser couler, peu importe de le faire devant mon ennemi.
_ Je me trompe, Baronne ?
_ Comme vous voudrez.
_ Non, pas de « Comme vous voudrez. ». Répondez à ma question.
Elles coulent. Il ne semble pas s'en rendre compte, ou, s'il s'en rend compte, ça l'indiffère au plus haut point. Quelle question ? Quelle était sa question ? Je n'ai pas entendu de question, juste une énumération de mes torts.
_ Non, vous ne vous trompez pas. Je les ai tués, tous.
_ Ce n'était pas ce que je vous demandais. Vous n'écoutez pas. Il ne vous vient pas à l'idée que dans un contexte post apocalyptique comme le notre, s'écouter et s'épauler les uns les autres devient une nécessité vitale. On ne peut pas se payer le luxe d'être dans son petit monde d'égoïsme et de mégalomanie où tout être humain est à dominer ou éliminer. Ça ne vous vient pas à l'esprit. A l'esprit de personne d'ailleurs. Personne n'a voulu admettre la Catastrophe. Tout le monde a essayé de faire comme si le reste de l'humanité était juste partie en vacances, comme si tout ça n'était qu'un gigantesque jeu dont l'un de nous deux devait sortir gagnant. Je n'ai jamais cherché à gagner quoi que ce soit contre vous, Baronne. Je me suis soucié, et je suis bien le seul, de l'espoir de survie qui restait à notre groupe restreint. Je croyais, naïvement, que petit à petit, le choc de la catastrophe passerait, et que je ne serais plus le seul à agir raisonnablement, tel qu'il convient d'agir quand on a survécu à la fin du monde. Mais c'était peine perdue. Si même après la mort de tous les autres, même lorsqu'il ne reste plus que deux être humains en vie sur toute la terre, vous continuez à ne pas écouter ce qu'on vous dit, c'est que votre cas et désespéré. Mais voyez-vous, ma naïveté n'a pas de limite, je continue à vous demander d'arrêter de répondre à côté à mes questions. Je ne veux pas que vous me disiez si vous les avez tués, je le sais déjà. En plus, vous n'en pensez pas un traître mot. Comme d'habitude, vous dites juste ce que vous pensez que l'autre a envie d'entendre. Plus de ce jeu. Pas avec moi. Pas maintenant. Ce que je veux entendre, c'est la vérité.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Aurélien
Korioschromophile


Nombre de messages : 72
Date d'inscription : 31/07/2007

MessageSujet: Re: Silence éphémère   Ven 26 Déc - 16:22

Eileen Tenira de Myahault (suite) :

Il se tait. J'attends la suite. J'attends qu'il m'explique ce qu'il veut savoir. Je lui dirai tout, sans me soucier des conséquences. Je lui dirai pourquoi le Bantou. Je lui dirai qu'il n'était pas le seul à se soucier de l'espoir de survie du groupe, et que c'est bien parce que je m'en souciais qu'il y a eu ce gâchis. Ça n'a plus d'importance, maintenant. J'ai les réponses si vous avez les questions. Mais dites-moi, monsieur Erua, quelles sont ces questions ?
_ Répondez-moi, Baronne.
Je suis censée parler. Je ne sais pas de quoi, mais il y a quelque chose qu'il attend que je dise.
_ Je les ai tués. Je les ai tous tués. Et vous les avez tués avec moi.
_ J'en étais sûr, triomphe-t-il. Je savais que vous me mettriez ça sur le dos ! Vous n'avez jamais été capable de regarder vos responsabilités en face. Continuez, Baronne, ne vous arrêtez pas en si bon chemin.
Il est censé y avoir une suite. Je suis censée encore parler. Et pas pour dire n'importe quoi. Ce qu'il veut savoir et dont je dois deviner la nature toute seule. Je veux qu'il arrête. Je veux qu'il se taise. Qu'il me dise ce qu'il attend de moi, ou qu'il se taise. Il ne voit pas que ça ne sert plus à rien de me torturer, à présent ? Il n'y a plus que nous. Ils sont morts... Morts... Morts...
_ Comme vous voudrez. Comme vous voudrez...
_ Secrète et fausse jusque dans la tombe, n'est-ce pas ? Dernière de l'humanité et vous évitez encore de répondre aux questions simples. Je vais vous faire un aveu, Baronne. Je n'ai jamais vraiment eu conscience de jusqu'où pouvait aller la bêtise humaine avant de vous connaître. Vous méritez le respect comme phénomène anthropologique. Personne n'incarne mieux que vous l'absurdité qui découle de l'égoïsme, l'hypersensibilité, l'irrationalité humaine. C'est sans doute pour ça que vous êtes choisie pour survivre, vous êtes si représentative de votre espèce. Dans ce cas, je me demande pourquoi, moi, j'ai été épargné. J'ai sans doute ma part d'irrationalité aussi, mais elle est tellement banale comparée à la votre. Maintenant arrêtez de répondre « comme vous voudrez » et faites face à vos responsabilités, pour une fois. Répondez à ma question.
Qu'il arrête. Qu'il se taise. Par pitié. Qu'il se taise. Qu'il se taise enfin. Qu'on cherche ce qu'on doit faire maintenant, ce qu'on doit faire en étant plus que deux. Ça sert à quoi de déterminer de qui c'est la faute ? Je sais que c'est la mienne, peu importe s'il y a une part ou non. Mais je veux qu'on cherche ce qu'on doit faire maintenant. Je veux savoir quoi faire maintenant.
_ Comme vous voudrez.
_ ASSEZ !
Il a bondit sur ses deux pieds.
_ Qu'est-ce que j'ai fait ? J'ai agi rationnellement, sans tenir compte de mes sentiments personnels, en réfléchissant à ce qui serait bénéfique pour le plus de monde. Je me suis efforcé d'agir dans le respect de tout le monde, j'ai cessé de mentir dés que j'ai senti que je pourrais entrainer le groupe plus loin qu'il ne l'aurait fait de son plein gré s'il avait pris le temps de réfléchir. Comment diable faites-vous pour vous convaincre que j'ai provoqué tout ça à votre place ? Je ne suis pas responsable de ce fiasco. Vous l'êtes, Baronne. Répondez-moi. Répondez-moi !
_ J'ai déjà reconnu que c'était ma faute. Si vous voulez, je le reconnais encore. Et encore. Et encore.
_ Vous venez d'assassiner six personnes, Baronne. Les derniers humains en vie sur cette terre. Vous imaginez vraiment que dire « c'est ma faute » va vous laver de toute responsabilité ?
_ Je ne cherche pas à me laver de toute responsabilité.
_ Que cherchez vous, alors ? Répondez-moi.
_ Je ne sais pas. Réponds-je sincèrement. Je ne sais plus.
_ Bien sûr que si, vous le savez. Vous êtes encore accrochée à votre passé, à votre refus de reconnaître ce qui se passe. Vous avez encore votre but caché et hors contexte, celui que je n'ai jamais compris. Mais vous ne le direz pas. Comme toujours.
_ Je ne sais vraiment pas. Qu'attendez-vous de moi ?
_ Que vous disiez la vérité, pour une fois.
_ Je vous ai dit que je reconnaissais que c'était ma faute.
_ Vous ne le pensez pas, vous pensez que c'est la mienne.
_ J'ai reconnu ça aussi. Qu'est-ce qu'il vous faut de plus ?
_ Rien. Libre à vous de m'estimer responsable de vos propres crimes, si ça vous amuse. J'aimerais juste savoir comment vous arrivez à vous convaincre d'une aberration pareille. Il faut bien que vous essayiez de donner un semblant de logique à ce que vous avez envie de croire. J'attends que...
Et soudain, il se tait. Son regard est attiré par quelque chose par dessus mon épaule.
Je me retourne. Rien. Juste la falaise, les frondaisons, la mer. Mais il regarde toujours. Puis, se rendant compte que je l'observe, il repose les yeux sur moi. Je ne sais pas comment est mon visage. J'espère qu'il n'y a rien qu'il puisse interpréter comme une agression. Mais même s'il n'y a rien, il l'inventera, alors je me dépêche de prendre la parole.
_ Ce n'est pas pareil que d'habitude, n'est-ce pas ?
Il ne fait pas mine de ne pas comprendre, mais il ne répond pas. Tant mieux, parce que pour la première fois depuis le début de cette conversation, je sais enfin quoi dire.
_ D'habitude, je vois apparaître dans l'air une gigantesque main de lumière qui essaye de m'attraper.
_ Ah !
Il a laissé échappé un petit cri de triomphe. Il sourit, maintenant. Un sourire de loup sauvage.
_ J'en était sûr. Je le savais. Avec vos airs de rien, vos mines de ne pas y toucher, vous êtes aussi sujette que nous tous aux visions.
_ Si je n'étais pas sujette aux visions, nous n'en serions pas là, Monsieur Erua. Vous avez manipulé le groupe pour suivre le message donné par votre vision. J'ai fait la même chose.
_ La même chose ? Je ne comprends pas.
_ Je vous expliquerai après. Avant, il faut que nous parlions de ce détail que vous venez de constater : ce n'est pas pareil que d'habitude. D'habitude, la main géante essaye de m'attraper. Maintenant, elle n'essaye plus. Elle se tend, comme pour mendier. Qu'est-ce qui change, chez vous ?
Il hausse les épaules.
_ Il ne court plus. Il se tient assis derrière vous.
Nous nous taisons. Nous restons là, assis parmi les feuilles, sans mot dire. Puis je laisse les mots couler de moi.
_ Vous vouliez une vérité ? Voici une vérité. Je croyais à votre histoire de prophétie. D'Elu. Je pensais comme vous que les visions étaient des messages pour permettre à ce qui reste de l'humanité d'assurer son avenir. J'ai dû en être persuadée tout aussi fort que vous. Je n'avais même pas conscience à quel point j'en était profondément persuadée.
Il fait la moue.
_ Mais vous ne pensiez pas que j'étais l'Elu.
_ Non, en effet.
_ Mégalo comme vous êtes, vous pensiez que c'était vous.
_ Mégalo comme je suis, je pensais que c'était moi.
Ce n'est pas une plaidoirie. Ce n'est pas un procès. Je ne cherche pas à me défendre. J'énonce des faits. Libre à lui d'interpréter mes aveux comme des manœuvres pour me disculper, je me fiche éperdument de ce qu'il peut penser. Maintenant il n'a que moi, et moi que lui, quoi qu'il pense, il est obligé de faire avec moi.
_ Vous êtes tout le contraire de rationnelle et pragmatique. Pourquoi auriez-vous été l'élue ?
_ Je ne suis peut-être ni rationnelle, ni pragmatique, mais j'ai en moi la connaissance nécessaire pour guider ce qui reste de l'humanité vers le mode de vie tribal où réside son seul espoir d'avenir possible, tant qu'elle sera restreinte au point où nous étions restreint. L'Elu est censé être le guide. Il peut être secondé par un autre, pour ce qui est du pragmatisme.
Il s'apprête à répliquer mais se ravise et hausse les épaules :
_ Ce qui est bien, c'est que quoi que je tente pour vous démontrer combien votre raisonnement ne tient pas debout, vous ne l'écouterez pas, et vous resterez sur votre position. Mais il a bien fallu que quelque chose vous pousse à cette conclusion, au départ. Vous partez d'une main qui est en train de vous attraper et vous en concluez « tiens, ça veut dire que l'avenir de l'humanité dépend de moi et que je dois obliger mes compagnons à aller au Bantou. » J'ai du mal à suivre le cheminement de votre esprit de l'un à l'autre, Madame.
_ Ce n'est pas tant la vision elle-même, qui est intéressante. C'est quand ces visions m'apparaissent.
_ Et quand ces visions vous apparaissent-elles ?
_ Chaque fois qu'il me prend l'envie de mourir. Non. Chaque fois que je suis sur le point de passer à l'acte.
_ Oh.
Il pourrait continuer à faire des remarques acerbes, mais un reste de pudeur et de tact le retient d'ajouter quoi que ce soit. Pas de compassion ni d'empathie. Il n'aura jamais ni compassion ni empathie, pour moi.
_ C'est arrivé souvent ?
_ Assez pour ne pas être une coïncidence. J'en étais arrivé à la conclusion suivante. Cette main est la vôtre. Si je meurs, elle aura tout pouvoir sur le groupe, et il ira à sa perte. Donc il faut que je vive. Mais en vie, qu'ai-je à apporter au groupe ? La seule chose que je connaisse mieux que personne, c'est le Bantou. J'ai bien réfléchi à tout ça, et je me suis dit que oui, le seul moyen pour notre groupe de survivre à la Catastrophe était de s'éloigner de ce qui reste du monde que nous avons connu, et de commencer tout à fait autre chose, ailleurs. Pas l'ailleurs que voudrait Siegfried, évidemment, mais un ailleurs quand même, un après. Et infiniment moins aléatoire que tout ce que vous auriez proposé. Si nous étions arrivés au Bantou JE SAIS comment il aurait fallu faire pour exploiter les savoirs et connaissances de chacun et nous reconstruire une vie. Sauriez-vous faire ça, Neil Erua ? Avez-vous autant que moi la capacité d'observer et comprendre les autres ? De deviner ce dont ils ont besoin ? Vous que votre pragmatisme sépare de tout le reste de l'humanité en vous enfermant dans des hautes sphères que personne n'atteindra jamais.
_ Je suis sans doute bien plus apte à comprendre les autres et à deviner ce dont ils ont besoin que vous ne l'imaginez. Mais peu importe, vous croirez toujours ce que vous voulez croire. Et maintenant, le fait que mon double s'asseye derrière vous conforte votre hypothèse.
_ Non.
Je réalise que je le pense en le disant. Ce changement en moi n'était pas vraiment conscient, jusqu'à présent.
_ Je ne crois plus à cette histoire d'Elu. Il n'y a pas d'Elu. Ni moi. Ni vous. Ni Siegfried. La Chose m'a amené à vous pour que je vous sauve la vie. Aucun de nous deux ne doit mourir. Nous devons être tous les deux. Il ne faut pas qu'un de nous deux disparaisse.
Ses yeux dans les miens, de nouveau. Mais cette fois, ils ne cherchent plus à me transpercer. Je vois la pensée se former à travers eux, faisant écho à celle qui se forme en moi.
_ Dans ce cas...
_ Dans ce cas, les autres doivent être vivants aussi. Nous devons tous être vivants. C'est ce que la Chose veut.
_ Je n'aime pas votre façon de formuler les choses. C'est tellement peu esthétique.
_ Certes, mais vous pensez comme moi, en le formulant autrement.
_ En tout cas, ma conclusion est la même. Les autres doivent être vivants.
Je me lève.
_ Alors cherchons-les.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Aurélien
Korioschromophile


Nombre de messages : 72
Date d'inscription : 31/07/2007

MessageSujet: Re: Silence éphémère   Ven 26 Déc - 16:26

Neil Erua

Ils n’ont pas pu tomber si loin que ça, tout de même !

« Y A QUELQU’UN ? »

Apparemment, si. Le monde est bizarre. Rien que le fait que, malgré toute probabilité, je me retrouve à avoir atterri avec elle, et seulement avec elle devrait me dissuader de ces histoires d’Elu. D’une façon ou d’une autre, le voyage s’arrête ici. Même en supposant que nous retrouvions les autres, cela ne sert plus à rien d’essayer de retourner sur l’autre continent. D’ailleurs, je ne sais même pas où nous sommes. Avec cette jungle pleine de…

« Troncs !» dis-je en propulsant machinalement la baronne par courte échelle au dessus d’un de ces maudits résidus d’arbres à moitié mangés par les termites.

« Si vous regardiez où vous mettez les pieds, dit-elle en me hissant, ce serait moins désagréable. Avancez un peu, au lieu de dire n’importe quoi – et de penser n’importe quoi. »

Et elle dit ça en me regardant, et sans voir l’énorme trou devant elle, tellement mes bêtises l’indiffèrent. Tu parles d’un exemple.

« Vous en avez de bonnes, dis-je en la tirant violemment vers moi avant qu’elle ne tombe ; n’empêche que cette foutue jungle ne vous plait pas plus qu’à moi. Je ne vous rappelle pas pourquoi on y est. Ce n’est pas la peine ».

Déjà plusieurs heures que cela dure. Cette jungle est un piège mortel, mais nous la traversons tant bien que mal. Paradoxalement, j’ai de la chance qu’elle soit assez violente pour qu’on évite correctement les pièges, et assez audacieuse pour qu’on n’essaie pas de contourner sur des kilomètres juste pour éviter le championnat de saut en hauteur.
Cherchons-les, disait-elle. En espérant qu’ils soient encore vivants. Jamais la présence de quelqu’un ne m’a autant énervé que celle de la baronne Eileen Tiendra de machinchose…

« Dites, ça vous gêne si j’arrête de vous appeler baronne ? Ça vous donne un air presque aussi méchant que vous n’êtes stuOUMPF »

Je suis coupé net par une coup de coude dans le plexus. L’aurais-je vexée ?

« Vous écoutez rien, vous non plus, hein ? Regardez où vous mettez les pieds ».

En effet, c’était le coup de coude ou la branche dans le crane. Son effet de surprise m’ayant fait pencher en avant, j’avais évité un gros morceau de bois horizontal, qui m’aurait puni de ne regarder que les trous au sol.

« C’est pas vrai, dis-je. A croire qu’il ont réintroduit des ours ici après avoir posé et fait exploser des dizaines de mines.
_ C’est précisément le cas. Presque sur l’ensemble du continent ; dit-elle sèchement.
_ Oh. »

Nous nous arrêtons une minute pour appeler les éventuels survivants.

« Vous savez, dis-je, on a atterri sur la côte. Mais pour ceux qui auraient atterri là, je vous assure que les arbres seraient en moins bon état ; et on verrait sûrement un peu de fumée.
_ Sans doute… A propos, vous n’en voyez pas là bas ? Moi si.»

Moi aussi. Nous nous précipitons, bien qu’au pas, vers la source de ce que nous présumons être un crash.
C’est tout de même à n’y rien comprendre. Comment a-t-on fait pour se retrouver là ? J’ai perdu connaissance quelques minutes, apparemment, lorsque nous nous sommes écrasés. J’avais eu le temps, tandis que l’air nous portait encore un peu, de rouler sous le tableau de bord, emballé dans des tissus, et de m’agripper à une barre de métal. Mais comment la b… Eileen a-t-elle fait pour atterrir au même endroit que moi ?

« La faute à pas de chance, je suppose.
_ Qu’est-ce que vous racontez encore, demande-t-elle ? »

Encore une fois, j’ai parlé à voix haute alors que je réfléchissais. Il faut que j’arrête de penser, et que je me concentre sur cette crevasse qui approche. Rien d’insurmontable pour des champions de saut en longueur. Mais nous n’en étais pas. Des branches surplombaient le précipice, qui faisait tout de même bien cinq mètres de large, avec une différence nous donnant un mètre vingt de surplomb. De manière presqu’entendue, nous nous asseyons pour réfléchir. Il faudra bien passer d’une façon ou d’une autre.

« Trop pentu pour faire un pont, dit-elle tout haut ».

Je regarde Eileen ; et mon double fantomatique assis derrière elle. Il me regarde d’un air morne, mais fixe et insistant. L’espace d’un instant, je crois le voir me désigner du regard le chemin que nous avons déjà parcouru. Aussi tourné-je la tête vers ce piège mortel que nous venions miraculeusement de traverser. Sans que nous nous en soyons rendu compte – sans que je m’en sois rendu compte, nous venions de passer sans grandes difficultés au travers d’un ancien champ de mine boueux parsemé de troncs et de bosquets, de fosses dissimulées par des branchages par Dame Nature. L’expression insistante prend alors un sens tout autre. Il semble me dire :

« Tu la déteste, Neil Erua ; elle te déteste aussi. Mais qui d’autre qu’elle aurait pu te permettre de traverser cette forêt ? Qui sait, finalement, qui d’autre qu’elle aurait pu, pourrait, ou pourra t’aider pour la suite ? Vois comment vous vous en sortez. Vois comment vous vous en sortiriez ? Opposés, vous peiniez même dans un cadre confortable. Ensemble, vous traversez la jungle. Ensemble, vous traverserez le précipice ; alors que seuls, vous en seriez incapables. Vois ce précipice. Tu as un plan, n’est-ce pas ? Qui d’autre qu’elle pourrait accepter de tenter ça ? »

J’observe le précipice, puis Eileen. C’est pourtant vrai. Pourquoi pas, après tout ? Je frappe dans mes mains, et me lève.

« Bon, il nous faut des lianes, des bâtons pas trop gros mais très solides. Une pierre pour le lancer de bolas, et l’idéal, ce serait de trouver un rocher coupant et de quoi transporter de la boue histoire de réduire les frottements.
-Et une grosse pierre pour le contrepoids ».

Pincez-moi, je rêve. Peut-être que ça pourrait marcher, finalement.

« Et une grosse pierre pour le contrepoids, réponds-je en hochant la tête ».
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Hoshi
Maître Golem
avatar

Nombre de messages : 102
Age : 26
Localisation : Quelque part où on ne le retrouvera pas...
Date d'inscription : 15/06/2005

MessageSujet: Re: Silence éphémère   Dim 28 Déc - 23:28

Jack Keystner

Et plus rien.

Et plus rien.

Plus rien…

Les pleurs…

Juste les pleurs…

Comme pour me réveiller. M’appeler. Ça bourdonne. Dans ma tête. Les pleurs sont vite étouffés. Bien vite. Bourdonnements. Violents. La mort ? La mort ? J’essaie ouvrir les yeux. La douleur traverse mon corps. J’ouvre les yeux. Péniblement. Tout abord. Une valse de couleurs. Tant de couleurs. Mélangent. Dansent. Puis. Rapidement. Les couleurs perdent leur teint. Si vif. Deviennent sobres. Plus sobres. Simplement. Tout est flou. Tourne. Retourne. S’inverse. Incline. Balance. D’un sens un autre. Vibre. Se décroche. S’effondre. Et revient. Et petit à petit. Stabilise. Se précise.
La tête bourdonne toujours. J’essaie me commander. Lever un bras. Bouger la tête. Je n’y arrive que partiellement. En partie. Juste.
Je vois le ciel. Quelques arbres. J’entends. Peu de choses. Ma tête bourdonne. Tellement. J’entends un bruit sourd. La mer. Les vagues. Contre les rochers. Se brisant.
Au prix nombreux efforts. Je parviens m’asseoir. Je vacille. D’un côté. Me rattrape un peu. Pas d’équilibre. Je vacille. Je vacille.

J’arrive à rassembler mes notions. Un peu. Je vois des arbres. Sorte de forêt. Autour de moi quelques débris. Le dirigeable. Autour de moi. Je me retourne. La falaise. En bas la mer. Je ne suis pas passé loin… Le rocher sur lequel ma tête reposait. Du sang. A coulé. Je passe ma main derrière la tête. Tant bien mal. Je tête. Légèrement. Ça fait mal. Pique fortement. Je regarde ma main. Un peu de sang. Pour ça que ça bourdonne. Dans ma tête. Pour ça que je vacille. Plus d’équilibre.

Je sens quelque chose. Sous moi. Je me pousse. Un peu. Et regarde. Un livre. Ah. Un livre. Rescapé du naufrage. Abîmé par la chute. Mais encore lisible. Je me lève. Avec difficulté. Je titube. Vacille. Perds l’équilibre. Me rattrape sur un débris. Redresse. Flanche encore. Titube. Plus d’équilibre. Je retombe assis. J’attrape le livre. Le feuillette. D’autres ? Y en aurait-il autres ? Je me relève. Commande à mes jambes. Je me relève. Difficilement. Appuyé contre le débris. J’en fais le tour. Deux livres. Je les ramasse. Abîmés aussi. Oser leur infliger tel sort. Honte. Une honte. Ah. Un autre. Encore. Vers un autre débris. J’y vais. Je le ramasse. Encore un autre. Encore. Je tourne autour du débris. Un bruit. A l’intérieur. Il est brisé. Mais la partie éclatée se trouve contre le sol. Ça tape. Frappe. Une voix lance des mots. A l’intérieur. Incompréhensibles. Et frappe. Frappe. Le débris tangue. Bouge. Bouge. Incline un peu. Puis retrouve sa position.

« Heu… Qui… Que…
Mes mots se mélangent. Pas encore retrouvé l’équilibre pour la parole. Apparemment.
_ Qui… Qui c’est..? »

En réponse. Mots incompréhensibles. Encore. Et la prison penche. Incline. Tangue. Plus en plus. Remue. Penche. Plus en plus. Violemment. Puis. Après quelques minutes. Tombe. Enfin. S’écrase. Sur le sol. Beaucoup de bruit. Brise. Tombe morceaux. Jurons. Distincts. Maintenant.

« Bordel ! J’ai bien cru que j’en sortirai pas de ce foutu truc ! Merde alors...

Pour accompagner ses mots. Colin frappe dans les restes de sa prison. Manque de frapper un livre. Je le ramasse rapidement.

_ Et t’aurais rien fait pour m’aider ?! Ah… J’aurais pu crever là dessous…

_ Heu… Hum… Si… Si ne… Je ne m’abuse… Vous vous en êtes bien sorti vous-même…

Mes mots s’accompagnent un pauvre toussotement rauque. Que j’aurais voulu un rire. Amical. Il s’est étouffé. Dans mon ventre. Il se tord. Faiblesses. Encore. Je laisse tomber mes livres. Précieux livres. Je les ramasse. Rapidement. Ne pas les abîmer plus. Un ou deux m’échappent encore. Je les ramasse encore. Un autre tombe.

_ Attends… Attends ! Tu déconnes là..? Me dis pas que tu veux t’encombrer de ces trucs ?

_ Hum..? Vous voulez dire… Ces livres ? Si… Je compte les garder… Avec moi…

Il semble s’indigner. Je marche. Un peu. Cherchant d’autres livres. Il me suit.

_ Non, non, non, non, attends… Attends… Tu vas pas prendre ça avec toi ! Tu te rends compte ? On a fait naufrage, là. On pourrait les poser quelque part, d’accord… Mais là non ! Il faut qu’on retrouve les autres... Ils sont peut-être vivants... Blessés peut-être… Tu vas nous ralentir là.

Je m’étouffe encore un peu. Encore. Un rire qui passe mal. Encore. Dans mon ventre. Je peine à répondre.

_ Oh… Vous voulez porter assistance..? Bel altruisme… Hum… Oh…
Toussotements. Mon ventre se tord.
_ Mais… Si j’ai suivi… Certains ont causé ce… Hum… Naufrage… Vous voulez les aider aussi..?

_ Si ils sont morts, c’est leur problème… Si ils sont vivants, je les corrigerai moi-même… Si ils sont blessés, je les soignerai pour pouvoir leur refaire le portrait après… Y a pas de saveur à affronter un blessé qui souffre déjà…

Je souris. Légèrement. Est-il sérieux ? Ou bien. Dit-il ça pour cacher le fait qu’il s’inquiète ? Je ramasse un livre. Un autre. Encore. Il relance.

_ Arrête, je te dis !
Il prend un des livres que je tiens dans mes bras.
_ Regarde moi ça… Ils sont tout pourris en plus, tes bouquins ! Tu vas pas garder ça quand même ? Allez… Pose ça par terre et allons-nous en !

Que je laisse les livres. Voilà ce qu’il me demande. Non. Non. On ne peut pas. Pas laisser ces œuvres s’oublier. Être abandonnées. Non. Elles doivent être gardées. Précieuses.

_ Non… Je dois les garder…Excusez-moi… Mais je ne peux pas les abandonner… J’en ai déjà perdu un bon nombre… J’espère les retrouver… Mais je ne peux pas… Absolument pas… Laisser ici… Les livres que je peux sauver…

_ Mais putain ! Tu vas écouter un peu ? Tu vois bien que tu peux pas les porter tes livres, là… T’as déjà du mal à tous les tenir dans tes bras ! Tu crois que là on va faire un petit tour ? J’sais pas si t’as vu l’alentour ! On va pas faire une promenade de santé là ! Tu vas avoir besoin de tes bras ! C’est pas question que je fasse tous les efforts ! Non, non… Allez… Laisse ça… Donne-moi ça !
Il en attrape. Quelques uns.
_ Tu vas voir !
Il sort. D’une poche. Un de ces engins. Qui permet de faire le feu. Briquet.
_ Je vais expédier ça rapidement…

Il réunit quelques petites branches. Qui trainent ça et là. Détruites. Par le naufrage. Certainement. Il veut brûler ? Brûler les livres ? Ah. Non ! Hors question. Ne peut pas faire ça. Non. Non. Non. Hors question.

_ Mais… Vous n’allez pas faire ça… Non ! Vous n’allez pas faire ça ! Ces livres sont précieux ! Je ne peux pas vous laisser faire ça… Colin… Je tiens à emporter ces livres. Même si notre destination n’est plus la même... Où qu’on aille… Je dois les emporter… On ne peut pas les laisser s’oublier ici ! Non ! On ne peut pas faire ça !
Je lui reprends les livres. Tant bien que mal. Étant chargé.
_ Je ne peux pas accepter ça ! Non ! Laissez-moi prendre ces livres ! On ne peut pas les laisser être oubliés ! Désolé Colin… Mais il faut les emmener… Je ne vous laisserai pas les brûler… Il faut les emmener !

Je ne dois pas le laisser faire. Non. Les livres. Je dois les garder. Quels que soient ses agissements. Je dois lui faire comprendre. Il doit comprendre. Les livres sont trop importants…
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
sebrich
Grand maître des roman d'action
avatar

Nombre de messages : 139
Age : 29
Localisation : Belgique
Date d'inscription : 21/05/2005

MessageSujet: Re: Silence éphémère   Jeu 1 Jan - 21:45

Colin Bourre-pif :

Je regarde Jack bouche bée, devant sa taille réduite mais doté soudainement d’une volonté inébranlable. C’est la première fois que je le vois contester quoi que ce soit, avec ce regard franc et déterminé. Il ressemble à un homme droit dans ces pompes, près à relever n’importe quel défi, dont tenir tête à un gars de la rue qui en a connu d’autre.

Ce qui m’énerve.

_ Tu te fous de moi ? « Je ne vous laisserai pas les brûler », tu crois que t’es en position de me tenir tête ? Avec tes bras malingres déjà chargés de bouquins ? Tu penses me battre comment ? En me soufflant à la figure.
Il me regarde dans les yeux, bravant sa peur et sa difficulté avec les autres êtres humains.
_ Non… non, pas vous battre... Juste de vous demander de me les laisser les emporter.
Je garde mon regard incrédule, tandis qu’il se retourne pour longer la plage. Le fracas des vagues trouve l’écho avec ma colère.
_ HEY, crétin, reviens, arrête de te prendre pour le petit chef, dis-je en le rejoignant et me plantant devant lui, ce qui lui fait perdre quelques livres par l’arrêt brutal. Tu dois comprendre un truc, continué-je en faisant sentir le grognement dans ma voix : de nous deux, je suis le plus costaud pour décider ce qu’il y a de mieux pour survivre. Alors t’arrêtes de me prendre la tête et tu laisses tomber ces machins, ALLEZ !!
J’aboie plus que je ne crie l’ordre, il vacille légèrement effrayé, mais il se reprend.
_ Non , non s’il vous plait, juste les livres, juste…
Je ne le laisse pas continuer. Serrant le poing, je le tire le plus en arrière possible, visant soigneusement le nez, tandis que ses yeux se ferment, attendant l’impact.

Je détends mon bras, y mettant le plus de colère, de haine et de hargne possible que j’ai pu accumuler.

Attendant

Stop !
Mon poing se fige, à mi-chemin de son but. Les questions se reposent furieusement dans ma tête.

Jusque là, la vue de mon poing avait toujours provoqué à peu près les mêmes réactions : peur et tentative de fuite pour certains, réponse immédiate pour d’autres. Mais encore jamais d’attendre.
« Il ne lâchera pas l’affaire, quoi qu’il arrive ». Cette constatation s’installe dans mon esprit. Nette et précise. Même en le menaçant, il ne sera toujours pas d’accord avec ma décision.

Je baisse le poing.

Je le fixe, tandis qu’il ouvre doucement les yeux, vérifiant que tout dangers étaient écartés. Il me regarde dans les yeux. Reprend sa route, et me croise.

Doucement, je me retourne, et le suis à deux bons mètres. Les questions se bousculent encore dans ma tête.
« Comment le faire changer d’avis ? » « Pourquoi me suis-je retenu ? » « Et si je le menaçais tout de même encore ? » « Pourquoi tient–il tant à garder ces fichus tas de papier ? »

Il perd un livre. Il s’arrête et tente de le ramasser, sans en faire tomber d’autres. En le récupérant, deux autres s’échappent de ses mains. Il s’accroupit de nouveaux.

Je prends lentement ma respiration, m’humecte la bouche, tandis que le sel marin me chatouille le nez. Je sais que je vais faire quelque chose que je n’ai jamais fait, et qu’il n’y a peut-être aucune chance que j’y arrive mais je dois quand même tenter.
Je dois tenter de discuter.
_ Tu vois, c’est un peu trop galère pour transporter, dis-je d’une voix tentant de chasser le grognement. De plus, pour la plupart, les feuilles sont trop mouillées, ça doit être illisible.
Il se fixe, la main tendu vers un de ces précieux trésors. Tout son corps exprime qu’il écoute.
_ Tu vois… déjà qu’là, tu galères à les maintenir dans les bras, alors imagine quand on devra monter une pente ou traverser quoi que ce soit demandant l’utilisation de ses bras, justement.

Il ne dit toujours rien.
_ Et puis, et puis… si tu dois te baisser à tout bout de champ, ça va nous ralentir, et vaudrait mieux rapidement retrouver les autres, ou bien de quoi manger, car je parie que tu as autant la dalle que moi.
Je dis ma tirade d’un ton entendu, comme si c’était l’évidence même. Moi-même je suis étonné du ton de ma voix. Je ne l’avais jamais entendu ainsi.

Cela fait presque peur.

Finalement, il se retourne, avec en léger sourire de vague excuse.
_ Je suis désolé, mais je ne peux pas… je dois… je dois les protéger, les livres. Je ne peux …. Ne sais pas vous l’expliquer.
Il se détourne, continuant son bonhomme de chemin. Il en fait cette fois tomber cinq.
Je grogne, chassant mon expression de stupeur.
_ C’est bon, je vais les prendre, ceux là.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Kallisto
Maîtresse illustratrice
avatar

Nombre de messages : 270
Age : 27
Localisation : Dans une petite ville nommée Paris
Date d'inscription : 03/06/2005

MessageSujet: Re: Silence éphémère   Dim 4 Jan - 18:18

Karell Oriloge :


Les dirigeables, même à leurs débuts, étaient désignés comme le moyen de transport le plus sûr qui pouvait exister. Malgré les très rares et très spectaculaires accidents qui eurent lieu, cette affirmation n’avait jamais été remise en cause.
Cependant, j’aurais presque envie d’émettre un moindre doute, maintenant que notre appareil s’est écrasé sur une côte inconnue, me laissant saine et sauve par je ne sais quel miracle.
La carcasse fumante de feu « L’empereur des cieux » gît à quelques centaines de mètres, entourée par un épais cocon végétal et minéral, qui, fort heureusement, n’a pas pris feu.
Je ne me souviens pas distinctement, hélas, de ce qui s’est passé peu après l’incroyable révélation de Monsieur Erua. Je ne sais que penser de tout cela. Peut-être était-ce prévisible ; peut-être même que toute cette histoire aurait pu être évitée. Toutefois, dans la mesure du possible, il me serait plus que préférable de tenter de retrouver un membre voire le reste de notre groupe. Si j’ai pu m’en sortir, il doit, logiquement, en être de même pour eux. Logiquement…
En premier lieu, tout rescapé tenterait de se rapprocher d’un point de vue en hauteur, ou bien d’un élément pouvant être repéré sur une grande distance. Or, la sombre fumée se dégageant du dirigeable semble être un excellent appât pour pouvoir tous nous regrouper.
Il me suffit donc d’attendre ici, et de tenter de construire un abri de fortune avec les débris de l’appareil. Tout va s’arranger…



La nuit commence doucement à tomber. J’ai essayé, avec l’aide d’un important tas de bois, d’allumer un feu assez conséquent pour être vu de loin. Notre ancien dirigeable fume encore, mais dans l’obscurité de la nuit, il est très pénible de l’apercevoir.
J’ai réussi à me bâtir une petite plate-forme élevée dans un arbre plat au creux du départ de ses branches, protégée par un restant de bâche. Je m’étonne moi-même de ma capacité à m’adapter à un environnement que j’ignore hostile ou allié.
J’ai retrouvé mon phonofilm, que je pensais perdu à tout jamais dans ce terrible crash. Il est intact, découvert dans un amas de linge de lit. Je l’avais rangé sous mon oreiller, afin que la chaleur du tissu lui permette de recharger un tant soit peu sa batterie, même si celle-ci semblait déjà en bon état de fonctionnement. Mon idée enfantine l’a sauvé.
Un craquement, puis un cri lointain :
« Y a quelqu’un ? Ohé !
Cette voix forte et hargneuse… Monsieur Collin ?
_ Par ici, je hurle. Venez ! Je suis à côté du feu !
Des bruits de pas qui accélèrent, un grognement, et je vois Monsieur Collin, de nombreux livres dans ses bras, courir vers moi. Il a l’air épuisé.
_ Alors, tu te ramènes, oui ?! Y a la demoiselle Karell, ici !
_ Oh, vous avez aussi retrouvé quelqu’un ?
_ Ouais, me répond mon interlocuteur. L’autre malade des bouquins. Y a personne avec vous ?
_ Non, je suis navrée, dis-je en baissant les yeux.
Monsieur Keystner apparaît alors dans mon champ de vision, lui aussi portant des livres, ses livres.
J’aide les deux nouveaux arrivés à se décharger de leur fardeau et tente de les faire asseoir devant le feu, pour qu’ils puissent se réchauffer. Moi qui me croyais seule, me voilà avec deux connaissances. Cependant, je ne leur dirais pas que les revoir me rassure. Ils ne le prendraient peut-être pas bien.
_ Avez-vous été blessés durant l’accident ? Je peux peut-être vous être utile.
_ Moi ça va, grogne Collin, l’autre s’est amoché la tête j’crois.
Je m’approche de Monsieur Keystner pour l’examiner.
_ Ne bougez pas, s’il-vous plaît. Oh… vous avez une méchante plaie. Je vais vous soigner.
_ C’est bon, ne vous en faîtes pas, soupire Monsieur Keystner.
_ Monsieur Collin, cela ne vous dérange pas si je vous demande de m’apporter le petit récipient à votre gauche ? J’ai récupéré de l’eau qui s’est échappée de la cuve du dirigeable.
L’homme s’exécute avec un petit ronchonnement. Je déchire ensuite un restant de drap, le mouille et l’attache autour de la blessure de Monsieur Keystner.
_ Ce n’est, hélas, pas grand-chose, mais j’espère que cela vous soulagera.
_ Merci… »
Je laisse Messieurs Collin et Keystner se reposer et se remettre de leur, il me semble, longue marche, et pars à la recherche d’un peu de nourriture pour pouvoir les contenter.



« Rah ! Mais c’est pas possible ! Karell !
J’émerge douloureusement de ma courte nuit au cri de Monsieur Collin. Je descends alors promptement de mon abri arboricole et rejoins en courant l’auteur de ce réveil impromptu.
_ Là-bas, continue-t-il. Y a un truc qui bouge ! Oh ! Mais…
_ Que se passe-t-il ? Que dîtes-vous.. ?
C’est à ce moment là que j’entends une petite voix, pestant contre une branche mal placée sur son chemin. Serait-ce…
_ Mademoiselle Lily !
Une furie aux longs cheveux se jette sur moi et m’étreint du mieux qu’elle peut. Surprise, je ne la repousse pas.
_ Mais… enfin, je rougis. Qu’avez-vous ?
La jeune demoiselle me regarde dans les yeux et émet une petite moue boudeuse exprimant sa gêne de devoir expliquer son geste. Je fais mine de n’avoir rien vu et la laisse reprendre ses esprits.
Je suis également heureuse de la revoir, mais n’ose le lui dire. Ce n'est pas cela l'important.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://www.kalli.fr
ChaoticPesme
Aimant à Enclume
avatar

Nombre de messages : 129
Age : 34
Localisation : Devant un écran
Date d'inscription : 03/06/2005

MessageSujet: Re: Silence éphémère   Mer 7 Jan - 14:27

Siegfried :


Je ne me suis pas douté pas que la nuit était aussi proche lorsque je me suis réveillé de ma chute. Je n'ai pas pas osé suivre les volutes de fumée du dirigeable dans le noir ; elles étaient déjà difficiles à suivre le jour au travers l'épais feuillage des arbres.
Je me suis endormi sur un tas de grandes feuilles qui ont fait office de lit improvisé. Si je n'avais pas été agité par mes inquiétudes et les récents bouleversements, je crois que j'aurais dormi là dessus comme sur un vrai matelas de plumes. J'ai été réveillé par des bruits venant d'un peu plus loin, mais je ne sais pas dans quelle direction aller pour voir ce dont il s'agit. N'apercevant plus la fumée de l'épave, je suis bien obligé de faire ce que mon instinct me dicte.
J'avance alors dans la direction d'où les bruits me semblent provenir.
Comment vais-je retrouver les autres, si jamais je les retrouve vivants... Abattus ? Solidaires dans l'adversité ? Désorientés en ne sachant pas quoi faire en premier ? Si monsieur Erua est en vie, est-ce qu'il saurait quoi faire dans une situation pareille... Et Eileen, à quoi elle penserait ? Après tout, c'est tout de même parce qu'elle ne nous a rien dit de son nouveau plan que nous nous sommes écrasés. Cependant, ce n'est pas le moment de la blâmer, quand j'y pense, monsieur Erua a fait exactement la même chose, il a fait ça pour le bien du groupe, Eileen aussi doit avoir une raison équivalente...
Seulement voilà, il s'est passé deux fois la même chose : Chacun a élaboré un plan dans sa tête pour sauver tout le monde à leur insu. Eileen Tenira a vu son plan révélé lorsque nous ne pouvions plus faire marche arrière, Neil Erua aussi, mais de façon plus subtile...
Mais subtil ou pas, il est temps à présent que chacun arrête de cacher ce qu'il pense et de dévoiler au grand jour s'il a des idées, si invraisemblables ou irréalistes. Dire que moi, je n'en ai jamais eu, d'idées. Il serait vraiment bienvenu que j'en ai une maintenant.
Je sens soudain une nouvelle odeur parmi celles que diffusent les arbres, ça sent... Le brûlé. Mais pas le bois brûlé, la ferraille calcinée. Cela ne peut être qu'UNE chose. Je cours en évitant les troncs et les souches vers l'odeur, puis je me retrouve quelques minutes plus tard devant ce qui me semblait impossible hier : Karell, Jack, Colin et la petite Lily rassemblés à côté de l'épave qui a cessé de fumer. Ma surprise est encore plus visible sur mon visage quand, de l'autre côté de la clairière, deux autres figures connues apparaissent : Neil et Eileen...
Je veux me précipiter vers le groupe, mais je n'y arrive pas, mes jambes le veulent mais mon cerveau s'y refuse. Il recalcule rapidement les chances de se retrouver tous ensemble dans ce territoire inconnu... Quasi-nulles, avait-il pensé la veille. Or nous voilà tous ici, dans cette clairière artificielle que le crash a formé.
Tous... Non. Il manque Ashran. Je m'avance enfin vers le groupe en même temps que les deux autres. Ils ne veulent pas le laisser paraître, mais ils semblent hésitants, surtout Eileen. Il y a de quoi. Si Karell et Jack sont plus enclins à pouvoir écouter des explications, et Lily à approuver en bougonnant, ce n'est pas le cas de Colin. Il va sans doute falloir le contenir pour éviter que ça ne dégénère comme sur le dirigeable...

Le temps passe lentement ainsi que les humeurs belliqueuses, nous sommes au milieu de l'après midi, à en croire le soleil. Toutes les réserves de nourriture n'ont pas brûlé dans le crash et pour le moment, nous survivons là dessus. Et même si parfois elle a un peu traîné par terre avant d'être re-rangée dans ce qui a servi à les transporter, je ne suis pas très regardant sur la qualité en ce moment. Nous discutons tous calmement de ce que nous allons faire, même si cela reste au stade d'hypothèses. Mêmes ceux qui comme Colin, Lily ou Jack n'ont pas l'habitude de parler, ou le font de manière peu conventionnelle s'y mettent un peu. Cependant, quelqu'un qui d'habitude me parle à loisir ne s'est pas beaucoup fait entendre. Eileen.
Elle est inquiète et ne peut le dissimuler, et même, elle n'a aucune envie de le dissimuler. Elle ne s'inquiète pas pour le groupe, mais pour Ashran. Si elle ne se retenait pas, je pense qu'elle se mettrait à pleurer. Elle ne prend la parole que pour essayer de persuader le groupe d'aller le chercher, ou pour annoncer qu'elle part le chercher elle-même.
Nous nous inquiétons pour Ashran, nous aussi, mais nous avons établi que le mieux que nous puissions faire, c'est de rester ici et de faire autant de fumée possible pour le guider jusqu'à nous s'il doit revenir.
Je n'ai jamais vu Eileen comme ça auparavant. C'est presque une autre personne. Aussi émotive, aussi inquiète, elle qui paraissait toujours si calme, quelle que soit la situation...
C'est évident que ce n'est plus seulement un ami qu'elle s'inquiète de ne pas voir revenir, mais plus que ça...
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Tchoucky
Sergent chef


Nombre de messages : 712
Age : 38
Localisation : Troisième enclume à droite en partant du fond
Date d'inscription : 28/04/2005

MessageSujet: Re: Silence éphémère   Ven 9 Jan - 19:35

Eileen Tenira de Myahault :

_ Mangez, me dit Erua avec autorité. C'est un ordre.

Je sursaute en le découvrant accroupi devant moi. Je me rends compte que je n'ai pas encore touché à la part de galette que Karell a réussi à faire cuire sur un foyer improvisé avec les reste de vivre dégagé de l'épave. Ça fait plusieurs heures que les autres ont fini la leur, maintenant, mais ils sont restés assis en rond, faisant mine de débattre de ce qu'il faut faire maintenant. Je n'écoute pas vraiment. J'aurais des choses à dire, sans doute, mais j'ai beau faire pour me concentrer sur leur voix, les mots qu'ils prononcent passent à travers mon esprit sans s'y imprégner.
Devant moi, l'écuelle contenant ma part de déjeuner fume. Elle devrait être froide, pourtant. Stimulé par l'énigme, mon cerveau consent alors à me rejouer le spectacle auquel mes yeux ont assisté sans m'informer, il y a quelques minutes. Erua a pris mon écuelle, pendant que les autres parlaient, l'a remise sur le feu, et l'a reposée devant moi une fois chaude.
_ Mangez.
Je consens à mordre dans la part, et à mâcher. C'est pourtant vrai que j'ai faim. Et compte tenu des circonstances, ce n'est vraiment pas de la mauvaise cuisine. Mais il faut que je me force à déglutir. Je n'arrive pas à manger sans un suprême effort de volonté.
Sous l'œil inquisiteur de l'Autre, je me force à ingurgiter la part entière.

_ Je dois y aller. Je dois aller à sa recherche.
J'ai dû répéter cette phrase une centaine de fois depuis le début de l'après midi. Siegfried me répond de la même manière qu'à chaque fois.
_ Il est préférable de ne pas nous disperser. La fumée de notre foyer lui permettra de nous rejoindre.

Il est mort. Personne n'a l'air de le réaliser. Personne ne peut le réaliser. A part peut-être Erua, qui se trouve dans la même situation que moi.
La Chose nous a donné le sale boulot, celui de trahir, celui de manipuler. Nous avons été des instruments efficaces, mais à présent, si le reste du groupe nous garde rancune, nous ne le seront plus. Pour que le plan continue à se dérouler comme prévu, il faut satisfaire le besoin de justice de ceux qui m'en veulent. Il faut que je paye. Il faut que je souffre. Il faut que j'en bave atrocement. Il faut qu'Ashran soit mort.

La Chose peut se permettre de se débarrasser d'Ashran. Son rôle était de piloter le dirigeable et de me rendre vulnérable. Il a accompli sa mission. Il n'a plus de raison d'être là.
Il ne reviendra pas. Personne ne comprend ça.
Moi, je le comprends. Et j'aimerais que ce maudit espoir cesse. Quitte à expier, j'aimerais que ce soit tout de suite. Je veux trouver son corps, l'enterrer, et me rendre compte qu'il ne reviendra pas. Et repenser au musée, au baiser que je ne lui ai pas donné. Au rempart, à l'aveu que je n'ai pas fait. A mes manœuvres, à mes poses ridicules pour attirer son attention, en faire un outil efficace entre mes mains.
Il aurait pu être mon allier. Il aurait pu être ma force. Ce n'était pas écrit comme ça. Je n'ai pas voulu que ça arrive. Et il était prévu que je ne le veuille pas. J'ai admirablement bien joué mon rôle. Et je continue. Je ne cherche pas à résister. Je me laisse complaisamment démolir par son absence.

_ Neil ?
Neil, qui est retourné prendre sa place dans le cercle, sursaute. Depuis que nous sommes sortis de la jungle, c'est la première fois que je m'adresse directement à lui. Il devait croire que j'avais décidé, devant les autres, de reprendre mon attitude méprisante à son égard.

_ J'ai besoin de vous. Il faut que j'aille à sa recherche. Vous seul pouvez m'aidez. Nous ne sommes pas efficaces, quand nous ne travaillons pas ensemble.

_ J'ai cru remarquer aussi, répond-il, sans ironie ni mépris.
_ Vous m'accompagnez ?
Il secoue la tête.

_ Non, Eileen. Nous ne pouvons pas aller dans la jungle. Ou plutôt, vous ne pouvez pas aller dans la jungle. Vous avez trop à faire ici.

_ Moi ?

_ C'est vous qui m'avez expliqué qu'une fois loin de ce qui reste du monde que nous avons connu, vous sauriez comment guider le groupe de manière à survivre, et à reconstruire quelque chose, comment utiliser les capacités de chacun.
_ Je parlais de si nous étions arrivés au Bantou. Nous ne sommes pas au Bantou.
_ Bantou, ou pas Bantou, votre idée était de reconstruire quelque chose sur une terre sauvage telle que celle-ci. Vous prétendiez savoir ce qu'il conviendrait de faire dans ce cas là. Même si la faune et la flore d'ici ne vous sont pas aussi familières que celles du Bantou, le savoir que vous avez cumulé pour survivre au Bantou ne peut-il pas être réinvesti ici? N'avez-vous pas une idée de ce qu'il conviendrait de faire, là, maintenant?

Je ne réagis pas tout de suite. Je suis stupéfaite qu'il me demande quoi faire, à moi. Les autres aussi, visiblement, car ils ne pipent mot. Et soudain, mon regard est attiré par le camp de fortune que Karell a bâtit en nous attendant.

_ Nous sommes dans un renfoncement de terrain. S'il pleut, nous seront inondés. Et il nous faudrait la proximité d'un point d'eau, nos réserves vont s'épuiser rapidement. Mais si nous devons rester ici pour l'instant, nous devrions solidifier le toit de l'abri que Karell a fait dans l'arbre, des oiseaux pourraient le défaire, et au sol, nous pourrions être attaqués par des ours. Mettre les provisions en hauteur aussi. Et...

Ma voix se casse. Je pleure. Je pleure à gros sanglots. Devant tout le monde. Je ne cherche pas à savoir comment il prennent de me voir craquer comme ça. Je ne m'en soucie pas. Je m'en moque. Qu'on pense de moi ce qu'on veut. Qu'on fasse de moi ce qu'on veut.

Qu'ils décident de ce qu'on fera ensuite. Qu'ils décident si on reste là pour bâtir l'avenir que je peux bâtir de mes mains. Qu'ils décident si on repart à la poursuite de nos fantômes. Quoi qu'ils décident, la Chose l'aura prévu. Je la laisse maîtresse de notre sort, du mien. A quoi bon s'y opposer. Je ne suis que son instrument. Je ne suis rien. Plus rien...
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Tchoucky
Sergent chef


Nombre de messages : 712
Age : 38
Localisation : Troisième enclume à droite en partant du fond
Date d'inscription : 28/04/2005

MessageSujet: Re: Silence éphémère   Mer 14 Jan - 23:06

Neil Erua

Nous sommes perdus en pleine jungle après un crash, et nous avons un disparu. La perspective ne semble pas les amuser plus que Eileen et moi. Ils sont en colère, pour certains. Cela se sent dans l'atmosphère; malgré l'absurde de la vision de Jack transportant ses livres d'un point à un autre, et celle de Karell qui semble tenir à ne pas avoir d'opinion; comme si nous étions confrontés à une vague panne d'énergie. Ils nous tournent le dos. Surtout Siegfried et Colin. Lily est mécontente, mais elle ne dira rien.
Le fait qu'Eileen se soit mise à pleurer devant tout le monde n'a satisfait personne, apparemment. Pas même ceux qui sont le plus en colère, comme Colin. A lui, il en faudrait plus. A lui, il faudrait sûrement une souffrance équivalente à celle que peut occasionner une chute en dirigeable, conditionnée par un détournement traître, insoupçonné, et complètement hors de contrôle. Pourtant aucun d'entre eux ne fait rien. Nous sommes les derniers représentants de l'humanité. La perspective d'une situation désespérée est devenue notre quotidien. Ils ne font qu'attendre la suite, on dirait.
La baronne, sur mon injonction, tente tant bien que mal entre deux sanglots de nous dire quoi faire; bien que le regard tourné vers l'épaisse forêt, et Obéron qui attendait là, quelque part, vivant ou mort.
Quels événements sordides ont bien pu nous conduire ici? Qu'avaient-ils bien pu se dire avant notre départ pour qu'on se retrouve dans cette jungle. Avais-je espéré que je pourrais reprendre le contrôle du dirigeable, et de la situation par la même occasion? Ou bien était-ce seulement la franche colère qui m'avait poussé à faire l'impasse sur la chute inévitable qui menaçait, si je parlais?
Soudain, alors qu'Eileen continue de babiller des phrases sans queue ni tête sur ce qu'on devrait faire à présent, Colin se lève, l'air résolu à mettre un terme à l'inactivité générale, et à faire semblant d'être éloquent.

"Et vous l'écoutez? Dit-il. C'est elle qui vous a fourrés dans ce pétrin, et vous faites comme si vous lui faisiez confiance pour vous en sortir? Je dis tout haut ce qu'on pense tous tout bas. On veut plus de toi, l'aristo. C'est parce que vous vous êtes là que j'ai pas une envie folle de partir dans les bois chercher l'autre salaud pour gifler son cadavre".

Mais Eileen n'écoute plus. D'ailleurs, personne n'écoute. Tout le monde entend mais personne n'écoute, tout le monde s'en fout. Siegfried guette peut-être le moment où je montrerai que je suis méprisable en ajoutant des insinuations aux accusations de Colin. Colin attend de moi que je le fasse. Mais je ne suis plus en colère. J'ai d'autres choses en tête.

"Vous en dites quoi, tous? Demande Colin."

Si je ne les avais pas fait quitter Altelorrapolis, ce ne serait pas arrivé. Je suis responsable du désastre; ils le savent bien. Eileen croyait en quelque chose, elle aussi. Seulement elle a eu une vie où il pouvait être envisageable d'agir comme elle l'a fait. A la rigueur, j'ai moins d'excuses. Mon double se fait de moins en moins net, derrière Eileen. Son aspect devenu fantômatique me donne la vision fugitive d'une fleur qui fâne, perdant ses pétales au gré du temps qui passe et des occasions perdues; c'est l'injonction du destin, dirait on. La petite voix végétale qui crie "Tu arrives au moment critique où il reste une seconde pour réagir; la seconde où le doigt n'a pas encore lâché le rebord, bien qu'il ne reste que la dernière phalange. La seconde où tout est perdu, mais où les choses n'ont pas commencé à dégringoler à toute vitesse, le moment où le dernier pétale, encore accroché au centre de la fleur, s'apprête à chuter sur le sol. Le moment où c'est trop tard, mais où c'est encore le moment". Comme si une fleur pouvait parler.

"Vous en dites quoi? Hurle-t-il."

Mais nous ne sommes pas au point de rupture, nous l'avons déjà passé. Nous sommes au moment où le pétale gonflé au gaz a chuté avec sa nacelle et ses passagers dans la jungle des tentatives échouées; celle où on voit généralement le squelette encore alourdi par son sac à dos, gisant sur le sable, à moitié enfoncé dedans. Mais alors pourquoi suis-je encore ici? Assis derrière Eileen à me regarder? Est-ce que le destin a appris la sagesse et a compris que les alternatives qui restaient donnaient toujours une chance de ne pas renoncer à faire quelque chose qu'on aurait voulu, à mieux y réfléchir? Ou est-ce simplement que c'est à mon tour d'apprendre la sagesse, de leur donner ce dont ils ont envie, mettant délicatement les chaises sur les tables avant que la lumière ne s'éteigne?
Ils veulent du spectacle? Ils en auront.

"Ce que j'en dis, réponds-je alors, c'est qu'on est dans la jungle, perdus au milieu de nulle part, et qu'on est tous punis de tout ce qu'on a fait. Si mes souvenirs sont exacts, bien qu'ayant déclenché la bagarre dans le dirigeable, ce n'est pas moi qui l'ai attisée jusqu'au moment où on s'est retrouvé à la verticale, et que vous avez tous mis un moment à vous en rendre compte. Ok, j'ai mes torts, ok, Eileen a les siens. Mais supposons qu'on élève le bûcher maintenant, et qu'on nous y mette tous les deux, il se passe quoi, après? Il se passe que vous vous serez rendus coupables du génocide de vingt-cinq pourcents de l'humanité; vingt-neuf pourcents si Ashran est mort. On est au delà de toute justice, ici, Colin. On va essayer de s'en sortir calmement. Pour je ne sais quelle raison obscure, Eileen a étudié le Bantou. Elle pourrait peut-être nous faire survivre ici jusqu'à ce qu'on trouve la solution si elle existe.
_ C'est toi qui la défends? Alors qu'elle t'a pourri encore plus que les autres? Me demande Colin d'un air énervé. T'es devenu son chien toi aussi? Ou alors quelqu'un a oublié de te mettre quelque chose dans les pochettes surprises, si tu vois ce que je veux dire.
_ Ce n'est pas un débat. Nous nous entraiderons pour survivre, nous n'avons pas le choix. Je ne trouve pas d'excuse à Eileen non plus, pas plus que je n'en ai moi. Tout ce que j'avais, c'était la certitude d'au moins vous avoir laissé le choix quand il en était encore temps. C'était sans compter Eileen et Ashran, c'est vrai. Mais il n'y avait pas de dirigeable à Altelorrapolis. Donc, c'est aussi de ma faute. A ce titre, si vous vous en prenez à Eileen, je la défendrai.
_ C'est vraiment bidon, ce que tu dis, tu sais?"

Il a l'air de s'être un peu calmé. Il trouve ça grotesque. Il a raison, ça l'est. Toute la situation l'est. Ça l'est tellement que ça ne l'énerve plus. Tant mieux.

"Je sais, mais nous n'avons pas le choix. On vous compte toujours dans nos rangs?
_ Mouais. Je m'appelle pas Tenira de Miaou, moi.
_ Le faites pas exprès, ça se prononce... Vous avez raison, peu importe".

Après tout, Eileen a d'autres chats à fouetter. C'est bien ce qui m'inquiète. Elle ne pense qu'à son Obéron. Elle ne peut pas nous aider dans l'état où elle est. Ma décision est prise.

"Bon, Eileen, lui dis-je, assez bas, vous me détestez et je ne vous aime pas beaucoup non plus. Mais nous avons besoin de vous, et vous êtes trop obsédée par la disparition d'Ashran. Il est tard. Demain, à la première heure, s'il n'est pas revenu, je partirai à sa recherche. Seul. Je prendrai une bombonne de gaz avec moi et quelques vivres. Vous serez prévenue par fusée improvisée si je le trouve vivant. En espérant que ça vous redonne espoir".
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Lysander
Lecteur Assidu
avatar

Nombre de messages : 67
Date d'inscription : 29/09/2006

MessageSujet: Re: Silence éphémère   Mer 21 Jan - 1:39

L'impression de tomber est forte. La vitesse est vertigineuse. C'est grisant. Je n'ai pas envie que cela s'arrête.

Sentiment étrange de plénitude, d'avoir envie de tout oublier, de lâcher prise, de se laisser porter, ne plus avoir à réfléchir, oublier ce qu'on est, ce qu'on aurait pu devenir, confondre passé, présent et futur.

Abandonner cette carcasse de chair et de sang.

A ce stade là, suis-je encore humain ?

Je n'ai jamais craint la mort, mais là je sens son souffle glacé. Suis-je déjà mort ?

J'entends le crépitement des flammes. Je repense à tout ce que j'ai pris, tout ce que j'ai fait. Y avait-il vraiment une fois où je fut sincère avec moi-même?

J'en suis convaincu, la fin de tout est une sorte de plénitude. Je n'ai jamais cru en un être divin, en ces choses là, mais bizarrement je ne sentais pas dans la mort le souffle du vent ou le goût du sang dans la bouche. Suis-je mauvais ?

Tout autour de moi est désespérément sombre. Mon esprit vagabond surprend alors d'immenses ailes dans le ciel. Elles sont flamboyantes, d'une multitude de couleurs; elles supportent une magnifique silhouette qui me survole avec grâce. Mon esprit embrumé ne distingue pas le visage auréolé de lumière. Je dénie toute considération psychique, philosophique, toute cette absurdité de condition humaine, qu'on me laisse aller en paix.

Si je rêve, c'est le plus beau et étrange rêve que je n'ai jamais vécu. Si je suis en train de mourir, alors je peux partir tranquille.

Le premier sens que j'acquiers est le son. Tous les bruits alentour me parviennent. Je voie les ailes s'enfuir de mon regard, de mon âme, dans une mélopée mélancolique.

Je ne parviens pas à savoir si j'ai les yeux ouverts ou fermés; tout est si sombre. Les couleurs semblent revenir petit à petit. Je ressens le froid dans
différentes parties de mon corps. Je me sens lourd, engourdi et désorienté. Je n'arrive pas à bouger. Je perçois des insectes grouiller autour de moi. De l'eau croupie m'effleure la joue, entre dans ma bouche et en ressort en y laissant un goût granuleux de terre.

Mon œil droit refuse toujours de s'ouvrir,mais je parviens à contrôler partiellement le gauche. Je scrute les alentours; on dirait un sorte de grande forêt. Je suis dans un trou. Autour de moi des débris, de l'eau, des flammes qui consument des restes de débris. Je ne parviens pas à assembler tout ce bric-à-brac. Comment se fait-il que la forêt ne flambe pas? Comment suis-je arriver là? Ai-je rêvé de cette magnifique fée aux ailes flamboyantes?

Le froid mordant, m'a engourdi quelques parties du corps que je ne sens plus, pourtant je parviens à bouger ma jambe mécanique, cette chose que j'ai longtemps maudite, mais qui fait entièrement partie de moi désormais.

Bien que le reste de mon corps refuse toujours de fonctionner, je parviens a avoir les idées suffisamment claires pour ne pas avoir envie de rendre mon dernier souffle dans ce bourbier. Je pousse sur ma jambe. Elle grince. Je parviens à faire basculer mon corps sur le côté hors de l'eau. Je roule doucement à proximité d'un petit foyer formé dans un morceau d'épave. Je reste longuement auprès de cette source de chaleur. Le temps n'a plus d'emprise. Mes membres se réveillent. Mes doigts ont pris une teinte violacée et sont complètement endoloris.

Je parviens à m'assoir et après quelques efforts à me mettre debout. Je passe ma main dans mes cheveux. J'ai le crâne mouillé et poisseux. Je me retourne et m'observe dans une grande flaque d'eau.

Mon visage, hormis la crasse, est zébré d'une multitude de coupures. Ma veste est en charpies. Je la retire. Torse nu, je me sers des lambeaux pour faire des bandages de fortune autour de mes bras et de mes mains. Je ressemble à un cadavre de momie.

Après quelques minutes je parviens à me rétablir sur mes jambes. Je contemple de "haut" la forêts autour de moi. Je vois des morceaux d'épaves un peu partout,

j'ai beau réfléchir je ne parviens pas à remettre dans l'ordre tous les évènements, le cockpit de pilotage, l'affrontement qui s'en suivit, et un sentiment énorme de honte ou de culpabilité.

Tout cela importe peu désormais, je ne pourrais plus revenir en arrière, et cela ne servirait pas à grand chose. Difficilement je me trace un chemin dans la forêt. Le dirigeable a fait un carnage. Je me demande encore une fois comment j'ai pu m'en tirer vivant. J'évite des décombres saillants, des arbres calcinés. Au loin, je vois un léger filet de fumée. Peut-être que si d'autres ont survécu, se trouvent-ils par là.
En y réfléchissant bien c'est dans cette direction que la "fée" est partie. Alors ça me frappe comme un éclair, je ne l'avais pas reconnue car elle n'a toujours eu qu'une petite taille, mais c'est bien elle, j'en suis certain. Encore une chose mystérieuse (au-delà de voir une fée) à éclaircir.

Je marche. Courir me parait impossible et je n'en vois pas l'utilité. J'espère retrouver des gens, même si je me doute que je ne serai pas accueilli à bras ouverts...
Alors que quelque chose me pousse à marcher, à vouloir à tout prix les retrouver, pour la seconde fois cette sensation de comprendre quelque chose de vraiment important et crucial ressurgit. Je presse mon pas, toujours dans la direction de la fumée, ne cherchant plus à éviter les obstacles.

Mon pantalon en guenille également, j'arrive dans une sorte de clairière. Je me prends à espérer y trouver un marchand de vêtement, mais elle est complètement déserte.

Je marche, je marche, sans m'arrêter, me renfonçant dans les bois. Je ne sais même pas si c'est le matin ou l'après-midi. Je ne sais même pas où nous sommes. Nous...Vu dans quel état je me trouve, je suis bien fou de penser que les autres ont pu s'en sortir ...

Au bout de quelques kilomètres, alors que le soleil finit de tomber, j'entends faiblement des voix :

"_ Ce ..... débat. Nous n'avons pas le choix. Je ne trouve Eileen non plus, pas plus que je n'en ai moi. and il en était encore temps. Mais il n'y avait pas de dirigeable à Altelorrapolis. Donc, c'est aussi de ma faute. A ce titre, je la défendrai.
_ C'est vraiment bidon, ce que tu dis, tu sais?"

Mon cœur s'emballe. Ils sont vivants. Oui. Peut-être. J'espère. J'ai peur!


"_ Je, mais pas le choix. Rangs?
_ Mouais. Je pas Tenira de mort.
_ Le faites pas exprès. Vous avez raison, peu orte."


Je ne sais pas pourquoi, je m'arrête. Je tends l'oreille. J'ai peur d'avoir rêver... A cette distance je ne perçois que des bribes de phrase, des mots qui me font plus mal que je le pensais .

Je continue malgré une certaine angoisse née des paroles captées au grès du vent, mais fatigué comme je suis je n'arrive pas entendre la conversion. Finalement je les aperçois. Des silhouettes. Ils n'ont plus l'air de parler, je m'approche doucement, comme si je redoutais de me confronter à quelque chose de terrible.

Tel un spectre je déboule des arbres, je perçois le regard inquisiteur de Collin, le soulagement de Karell, l'indifférence de Jack et Lily, le dégout de Erua, la bienveillance de Siegfried. Tout cela pour le moment m'importe peu. Je ne quitte plus des yeux la baronne. Elle ne cherche plus à se cacher. Moi non plus. Ne prêtant plus attention à rien, je m'avance doucement, la prends dans mes bras, l'enlace, et sans lui laisser le temps de dire un mot, aux yeux de tous, l'embrasse passionnément.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Lex
Vilain petit canard


Nombre de messages : 127
Date d'inscription : 26/07/2007

MessageSujet: Re: Silence éphémère   Ven 23 Jan - 21:03

Lily

Mademoiselle Oriloge avait retrouvé quelques vivres à peu près consommables parmi les vestiges du dirigeable. Peut-être était-ce pour échapper à la gêne provoquée par les deux tourtereaux, mais elle paraissait encore plus affairée que d’habitude depuis la brusque arrivée de monsieur Obéron.

Elle s’était mise à faire la cuisine et, ne sachant moi-même trop comment soutenir la tension du groupe, je m’étais jointe à elle. Je ne lui étais pas d’un grand secours, et le dépouillement dans lequel nous avait jetés l’accident ne semblait pas la gêner outre mesure. Elle avait installé en périphérie de notre camp de fortune un petit feu secondaire et s’était confectionnée une cuisinière avec quelques morceaux de tôle. Je trouvais cette cuisinière drôlement jolie, et ne put empêcher un sentiment de fierté m’envahir, alors même que je m’étais contentée de suivre gentiment mademoiselle Oriloge.

Monsieur Collin s’était montré étrangement coopératif et avait rapporté du bois de la forêt avec l’aide tranquille mais consciencieuse de monsieur Keystner.

« Tu veux pas presser l’allure ?!

_ J’ai…J’ai comme l’impression qu’il va y avoir assez de bois, remarqua le philosophe en contemplant la montagne de bois que monsieur Collin et lui avait déjà rapportée.

_ Hum…mouais. »

Le voyou partit d’un rire franc comme nous n’en avions jamais entendu de sa part, et gratifia son compagnon d’une grande claque dans le dos. Puis, s’apercevant sans doute qu’il était trop près du couple encore récent, il se renfrogna et s’éloigna sans chercher à cacher son dégoût.

« Je pense que ça va être bon, lança mademoiselle Oriloge à l’assemblée. Ce n’est pas grand-chose mais ça devrait tenir dans l’estomac.

_ Quoique ce soit, je suis affamé, dit monsieur Siegfried en insistant sur ce dernier mot. »

Il n’avait pas dit grand-chose depuis un moment, ni n’avait vraiment bougé. Lui qui d’ordinaire était de si bonne volonté, était resté assis près du feu, arborant un air méditatif.

Mademoiselle Oriloge, avec ma maigre assistance, avait cuisiné des galettes avec le peu de farine que nous avions retrouvée et de l’eau de pluie qu’elle avait savamment fait bouillir pour la purifier. Il y avait bien aussi un vestige de lard, mais nous avions décidé de le laisser pour les hommes, par pures considérations diplomatiques. C’est que l’humeur d’un homme repose sur son estomac, m’avait-elle expliqué.

Siegfried ouvrit de grands yeux et se fendit d’un large sourire à la vue du bout de lard, aussi petit fut-il.

« Vous êtes une fée, Karell. Je ne m’attendais pas à pouvoir manger du lard après ce qui nous est arrivé.

_ Remerciez plutôt la providence, monsieur Siegfried. Et savourez ce repas, lui dit-elle d’un air grave. Je crains que ce ne soit notre dernier festin avant longtemps, ajouta-t-elle en réponse à son visage étonné. »

Tout le monde, y compris monsieur Obéron et la baronne, était venu chercher sa part. Neil Erua n’avait pas quitté des yeux le couple et un torrent de pensée semblait s’agité dans sa tête. Étrangement, depuis l’arrivée du pilote et la première discussion qui s’en était suivie, personne n’avait plus fait de réflexion. Le couple était resté isolé, discutant à voix basses. Neil Erua et monsieur Siegfried avait vaguement échangé deux mots anodins sans réussir à lancer de réelles discussions. Finalement, les suiveurs s’étaient étonnamment montrés les plus actifs.

« Hum. »

Neil Erua s’éclaircit la gorge.

« Ashran, dit-il enfin.

_ Oui ? répondit l’intéressé sans vraiment faire attention.

_ Je pense qu’assez de temps s’est écoulé depuis vos retrouvailles.

_ Oui ? Et bien... De quoi voulez-vous parler ? fit monsieur Obéron sur la défensive. »

Neil Erua se déplaça autour du feu pour pouvoir regarder son interlocuteur sans être ébloui par la lumière du foyer.

« Votre fée, là, elle vous a juste conduit ici ?

_ Oui. Où voulez-vous en venir ?

_ Je ne sais pas trop, répondit le guide avec une moue contrariée. J’avais espoir qu’elle nous donne quelques indications sur la direction à prendre.

_ Quelle direction, Erua ? Intervint subitement la baronne. Vous avez encore l’intention de nous mener aux grés de vos fantaisies ?

_ Pourquoi faut-il toujours que vous preniez les choses comme ça ? Gémit son interlocuteur en faisant la grimace.

_ Peut-être l’expérience m’a-t-elle rendue méfiante, grinça madame Tenira de Myahault. »

L’atmosphère ne s’était pas vraiment arrangée avec toutes les récentes émotions.

Soudain, le visage de Siegfried s’illumina. Il me décocha un clin œil mais il ne fit pas mine de vouloir intervenir. Je ne comprenais pas ce qu’il avait voulu me dire.

« Nous n’irons pas loin si nous continuons cette confrontation, baronne, reprit Neil Erua. »

Elle fit mine de lui répondre quelque chose de cinglant puis se ravisa. Elle resta un moment sans rien dire, puis se redressa et dit simplement :

« Oui. Vous avez raison sur un point. Il nous faut agir maintenant que tout le monde est réuni, sauf, et relativement sain. Les vivres ne nous permettrons pas de tenir longtemps et si je ne me trompe pas, nous approchons de la saison des pluies.

_ Ah ! Madame je-sais-tout-j’t’embrouille est de retour, claqua monsieur Collin.

_ Collin, s’il vous plaît, soupira Neil Erua en le réprimandant du regard.

_ Quoi, vous n’allez pas me dire que…

_ Nous avons déjà eu cette conversation, coupa le guide. »

Leur éternelle joute me lassait profondément. Je décidai de m’écarter du groupe et de rejoindre mademoiselle Oriloge qui s’affairait, comme toujours, à l’écart du groupe. Elle nettoyait les grandes plaques de tôle qui avaient servies à cuire les galettes. Je m’assis sur un rocher à proximité et la contemplai.

« Pourquoi nettoyez-vous cette cuisinière de fortune ? Lui demandai-je finalement.

_ Oh. Parce que ça doit être fait je suppose ?

_ Mais si nous partons, ça ne sert à rien, lui dis-je avec conviction.

_ Bien…Je pense que je n’aimerais pas partir en me disant que j’ai laissé quelque chose derrière moi dans cet état. Déjà qu’avec le dirigeable…

_ Vous êtes bizarre mademoiselle Karell, remarquai-je en grimaçant.

_ Sans doute…Pour être franche, c’est aussi pour m’occuper l’esprit, tout simplement, ajouta-t-elle avec un petit rire cristallin. Les récents évènements nous ont tous un peu bouleversés, c’est important de se distraire l’esprit.

Je la regardai fixement puis me levai d’un bond.

« Oh, je vous adore, lançai-je dans mon élan. »

Mademoiselle Oriloge rosit légèrement sur le coup, puis sourit délicatement. Je me glissai à côté d’elle et me mis à l’ouvrage sans discuter plus avant.

Je ne prêtais qu’une oreille distraite au débat qui se poursuivait autour du feu.

« Lily »

Mademoiselle Oriloge avait tenu à ranger soigneusement les plaques de métal et à nettoyer le feu secondaire. Toute l’ardeur qu’elle mettait à accomplir ces simples taches ne trahissait aucunement d’un désespoir face à notre situation. Je crois qu’elle avait naturellement l’amour du travail bien fait, et je dois bien avouer qu’elle avait raison quand elle disait que cela distrayait l’esprit. Mais j’éprouvais malgré tout une légère mélancolie à la voir aussi digne dans ce monde où plus rien n’avait d’importance.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Silence éphémère   

Revenir en haut Aller en bas
 
Silence éphémère
Revenir en haut 
Page 3 sur 4Aller à la page : Précédent  1, 2, 3, 4  Suivant
 Sujets similaires
-
» Albert Cohen : Belle du Seigneur, Le livre de ma mère, etc.
» Notre Mère la guerre de Kris et Maël
» Ô Belgique, ô mère chérie, à toi nos coeurs ...
» moment éphémère
» [Pagnol, Marcel] Le château de ma mère

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Ecritures plurielles :: Nos histoires au propres-
Sauter vers: