Ecritures plurielles

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Les chapitre 17 et 18 de Nimrodh les oubliés en ligne sur le site d'Écritures plurielles !

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 Silence éphémère

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Lex
Vilain petit canard


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Date d'inscription : 26/07/2007

MessageSujet: Re: Silence éphémère   Ven 23 Jan - 21:13

« Lily ? reprit la voix de Siegfried. Pouvez-vous venir un instant ? Nous avons besoin de vous. »

Il s’était glissé discrètement près de nous.

« Vous aussi Karell, ajouta-t-il avec un regard bienveillant. »

Elle s’essuya les mains avant de rejoindre le reste du groupe. Je la suivis docilement.

« Bien, fit Neil Erua. Après une pénible discussion, nous avons décidé…

_ Ou plutôt nous n’avons pas décidé, rectifia monsieur Obéron avec un sourire ironique.

_ S’il plaît à monsieur…Nous n’avons pas décidé de ce que nous allons faire. Mais nous sommes face à deux alternatives, et nous sommes tous d’accord ici pour vous accorder le choix de notre destinée.

_ Enfin tous…maugréa monsieur Collin. »

Tout le monde me regardait l’air un peu gêné, mal à l’aise, comme s’ils culpabilisaient de m’avoir refilé une telle responsabilité.

« Quelles alternatives ? Demanda mademoiselle Oriloge.

_ Bâtir un nouveau monde à partir de rien, ici, ou ailleurs ; ou partir à la suite de nos visions pour découvrir leur source, et la raison de tout ceci, expliqua Siegfried. »

J’eus un hoquet de surprise. Suivre leurs délires, encore une fois, était une éventualité ?

« Je ne veux pas, fis-je sèchement. »

Personne ne parut surpris. Monsieur Collin arborait un sourire satisfait.
« Faut respecter sa volonté. Lily, c’est une brave fille, j’dis pas. Mais l’est trop jeune pour choisir pour nous tous.

_ Ce n’est pas la question Collin, et vous le savez, dit la baronne avec insistance. C’est la seule à ne pas avoir eu de vision. C’est la plus neutre dans cette histoire.

_ La plus neutre ?! Se récria monsieur Collin. Comment ça, la plus neutre ? C’te gamine ? Vous avez de la merde dans les yeux ou bien ?! »

Je n’avais pas vraiment compris leur dernier échange, mais cette dernière réplique m’avait un petit peu froissée. S’en rendant compte, monsieur Keystner intervînt :

« Pardonnez-le mademoiselle Lily, vous savez comme il est.

_ Oui, c’est ça, renchérit le voyou. En attendant, Lily a toujours clairement montré qu’elle en avait pas grand-chose à faire de nos visions. Alors, s’cusez moi, mais j’appelle pas ça être neutre !

_ Il a raison en un sens, acquiesça Siegfried, Je n’y avais pas spécialement pensé, mais je ne vois pas trop l’intérêt de lui poser la question alors que nous connaissons déjà la réponse.

_ Qu’est-ce que vous sous-entendez Siegfried ? protesta vigoureusement monsieur Obéron.»

La situation était redevenue tendue. À croire que ce groupe n’était vraiment pas fait pour s’entendre.

« Il sous-entend que la baronne a pu proposer ce moyen de résoudre le débat pour s’assurer discrètement de le gagner, soupira Neil Erua. Comme Lily ne croit pas aux visions et que la baronne préfère repartir de zéro… Mais ce n’est pas mon opinion, s’empressa-t-il d’ajouter en voyant le regard courroucé du pilote. Vous n’aviez pas pensé à ça je suppose, baronne ? »

Elle le regarda sans ciller.

« Je n’aurais de toute façon aucun moyen de vous en convaincre après ce qui s’est passé. »

Elle n’avait aucun moyen de nous en convaincre, mais à force de regarder son visage ferme, je finis par la croire sincère.

« Nous avions tous convenus que Lily trancherait sur cette question. Simplement parce que nous ne sommes pas en position de choisir. Jack l’a très bien expliqué.

_ Bon, alors, grinça monsieur Collin. Où allons-nous nous installer pour reconstruire le monde ? »

La tension était retombée et le groupe avait repris ce visage peiné de ceux qui envoient un proche au sacrifice.

« Je…Je ne veux pas choisir, répétai-je un sanglot dans la voix.

_ Allons bon, fit Neil Erua. Ce n’est pas dur quand même.

_ Calmez-vous Neil, ce n’est qu’une enfant, dit monsieur Siegfried.

_ Pourquoi moi ? Insistai-je.

_ Parce que vous êtes la seule à ne pas avoir de visions, répondit patiemment monsieur Keystner.

_ Je ne veux pas ! »

Je me détournai du groupe. Pourquoi fallait-il que je choisisse ? Je n’avais pas de vision ? Et alors ? Monsieur Collin avait raison ; je n’y croyais pas de toute façon. Alors pourquoi me demander de choisir entre les visions et le monde réel ? C’était absurde. Ils n’avaient pas besoin de moi. Je n’avais pas à porter cette responsabilité.

« Lily, me lança Siegfried. Personne ne vous en voudra, quelque soit votre choix.

_ Mais pourquoi moi ? Marmonnai-je encore une fois. De toute façon je ne suis là que par accident. La voilà la vérité. Je n’étais pas censé venir avec vous ; vous m’avez trimballé parce que j’étais blessée, mais au fond, vous n’avez jamais eu besoin de moi. Pourquoi d’un seul coup vous vous reposeriez sur moi, hein ?

_ Ne dites pas ça.

_ Ah non ? Et pourquoi ? Je…Je… »

J’étais en colère et désemparée. On me demandait ni plus ni moins de décider du sort de l’humanité toute entière.

« Bien, et maintenant. Que faisons-nous ? Demanda monsieur Collin d’un ton sarcastique.

_ Nous attendons, répondit la baronne. »

Je me mis à pleurer franchement. Mademoiselle Oriloge se tenait à mes côtés et tentait tant bien que mal de m’apaiser.

Je sentis un mouvement et, relevant la tête, j’aperçus Monsieur Keystner. Il s’assit en face de moi et fit un geste assez inattendu. Il me prit la main et la serra tendrement. Etrangement, ce contact m’apaisa un peu. Il avait un visage illuminé.

« Vos pleurs. Commença-t-il. Ce n’est pas clair. Mais. Vos pleurs. Je les entends… »

Déconcertée par ses élucubrations, je retins quelques sanglots. Mes pleurs ?

« Vos pleurs. Je les entends depuis ce jour. Là. L’incident.

_ Mes…Mes pleurs, répétai-je incrédule entre deux hoquets.

_ Attention, le prophète est en pleine illumination, ironisa monsieur Collin.

_ Oui. Vous n’y croyez pas. Mais. Il faut. C’est un signe. Vous comprenez ? Continua le dit prophète. »

On se levait derrière moi.

« Continuez, Jack, lui pria la baronne.

_ Vous êtes le Choix. Lily. Comme je suis la Voix. Comme Neil. L’Elu. Le Guide. »

Je n’avais jamais voulu être impliquée dans leurs délires mystiques, mais en voyant ce regard sincère s’enfoncer au plus profond du mien, je ne savais plus trop quoi penser.

« Nous avons besoin de vous depuis le premier jour, et c’est pour ça que je vous ai trouvée à Altelorrapolis, dit-il dans une des phrases les plus longues dont il nous ait jamais gratifiés. »

Il n’avait pas relâché ma main. Je tentai délicatement de la retirer, mais sa poigne était trop ferme. Il ne me faisait pas mal pour autant.

« Mais je ne crois pas à vos visions, dit-je doucement. »

Je finis par me dégager. Je ne croyais pas à ces histoires. Toute cette aventure n’avait pas de sens caché. N’avait pas de sens du tout. Nous étions les uniques survivants d’un aléa de la nature, par pur hasard, et il allait falloir faire sans les disparus, repartir à zéro.

Je n’ai jamais su pourquoi j’avais été épargnée par ces hallucinations. Peut-être étais-je trop jeune ? Au bon endroit au bon moment ? Si les autres avaient eu ces visions dans d’autres circonstances, y auraient-ils accordé la même importance, la même force symbolique ?

Je posai mon regard sur la belle Karell Oriloge. Elle qui avait été si bonne et qui montrait un tel pragmatisme, avait aussi eu des visions. Elle y croyait, sans doute. Je ne l’en aimais pas moins. Je dévisageai monsieur Keystner. Le silencieux. Quelle ironie qu’il s’autoproclame la Voix! Mais ça ne faisait rien. Au fond, je l’aimais bien aussi.

« Bien, fit Siegfried. La décision peut attendre demain. En attendant, nous ferions mieux de nous reposer et d’avoir une bonne nuit de sommeil. »

Ils étaient tous fous, mais je les aimais tous bien. Au fond.

« Je crois que nous devrions suivre ces visions, déclarai-je. »


Dernière édition par Lex le Dim 18 Oct - 0:14, édité 1 fois
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Kallisto
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Mer 11 Fév - 23:42

Karell Oriloge :


« Veuillez me pardonner, dis-je doucement au groupe, mais il semblerait judicieux pour nous de nous reposer, désormais. Après toutes ces émotions, le repos ne nous sera que bénéfique.
Lily me lance un regard qui, peut-être, transmet un remerciement. Nous sommes tous quelque peu tendus depuis l’accident du dirigeable, et je ne vois pas d’un très bon œil le débat qui point à peine.
Cette prise de parole me surprend, comme si j’avais osé donner un ordre, mais nos compagnons ne semblent pas s’être froissés de mes paroles.
_ Je crois que vous avez raison, Mademoiselle Oriloge, répond Monsieur Siegfried après un long silence.
_ Je suis d’accord, rétorque monsieur Obéron. Demain, nous pourrons réfléchir plus calmement et…
_ Et on va se barrer de ce trou, lance monsieur Collin ! Je sais pas pour vous, mais j’ai pas envie de croupir ici ! En plus on a presque plus rien à grailler.
J’effectue une légère courbette et souhaite un bon sommeil au groupe, avant de m’éloigner vers ma couchette, au creux de l’arbre.



C’est en défaisant le peu de draps formant mon lit, que j’aperçois le phonofilm, toujours protégé dans son cocon de tissu. Je le saisis délicatement et m’assois contre le tronc de l’arbre pour l’examiner.
Si monsieur Collin dit vrai, nous allons commencer une longue marche demain, et peut-être n’aurais-je alors plus le temps d’enfin visionner ce que contient cet appareil.
J’appuie doucement sur le bouton de démarrage, presqu’impatiente de découvrir le message enregistré.
Le petit haut-parleur se met à grésiller, puis une image floue, striée par l’usure du temps, apparaît. J’ai l’impression d’apercevoir un ciel étoilé.
« Test… Krrr… On dirait que ça marche…
Entre quelques perturbations, j’entends une voix. Elle est grave, fatiguée, mais empreinte d’une certaine gaieté.
_ Krrr… Karell… M’entends-tu ?
C’est lui.
Un buste entre dans le champ de l’image. Le visage, entouré d’une courte chevelure châtain, semble marqué par les semaines de combat. Toutefois, il arbore un sourire joyeux, presque enfantin.
_ Ici Venceslas. J’espère que tu me vois, Karell… Krrr…
On peut entendre le vent glacé derrière lui. Au loin apparaissent de longues formes blanches qui semblent être des icebergs.
_ Cela fait un moment que je voulais te donner de mes nouvelles… Krrr… mais ce n’est pas facile, surtout en ce moment. Les supérieurs limitent au maximum les courriers et les communications. Mais ne t’inquiète pas, surtout… Krrr… Je vais très bien.
La voix se veut rassurante.
_ Tu te souviens… Krrr… quand je te disais qu’on ne verrait que de la neige dans le Golfe de Montaullas… Krrr… J’avais tort en fait ! »
Je me souviens. Il me semble avoir déjà entendu cet enregistrement… tout ceci me paraît pourtant si flou.
L’écran s’obscurcit quelques secondes, comme si le film avait été coupé ; puis l’image d’un océan apparaît lentement. En approchant son regard, il est même possible d’apercevoir le mouvement doux et presque inaudible des vagues.
« Il fait à peine jour… Krrr… comme tu peux peut-être le remarquer, Karell. Ecoute bien, c’est un des rares moments où on peut les entendre.
« Les » ? Comment ça « les entendre » ?
Je vois la surface de l’eau bien plus près que précédemment, comme si… on voulait presque plonger le phonofilm dans la mer.
_ Ca y est ! Il y… Krrr… en a une !
En crescendo, un son, d’abord grave, retentit depuis les haut-parleurs de l’appareil. Il semble tellement profond que je crois ressentir des vibrations, dans mes mains. Un autre bruit, plus aigu, succède au second. Et enfin, tout un chant, presque irréel, se fait entendre. Cette mélopée… Non, cela n’est pas possible.
_ C’est un chant de baleine, Karell… Krrr… C’est… les mâles en ont un qui leur est propre, tu le savais ? C’est extraordinaire… Krrr… tout ce talent venant d’un animal !
Une baleine ? Cette plainte si humaine viendrait donc de cette créature ? Je l’avais lu dans une encyclopédie durant mon enfance, mais je n’avais jamais pût le vérifier. En tout cas, pas avant ce message… oublié…
_ Oh… Krrr… Il s’en va…
Et comme il était venu, le chant s’éteint, progressivement, laissant planer toutefois la même note grave qu’au début.
Un petit rire, gêné, perce le silence qui suit.
_ Tu… Tu sais, Karell… Ce que tu viens d’entendre… C’est un chant d’am…
Une coupure, nette, cette fois-ci encore. Que voulait-il dire ? J’ai l’impression de ne pas avoir totalement compris sa dernière phrase.
Cependant, ce chant, il faut bien me l’avouer, n’existe pas uniquement sur cet enregistrement. Je l’ai déjà entendu, bien après la fin du conflit, bien après la tempête qui nous a contraints à quitter la capitale.
Il s’agit d’une de mes hallucinations.
« Euh… Me revoilà, Karell.
Venceslas réapparaît à l’écran. Un certain laps de temps semble s’être écoulé depuis le film précédent.
_ Durant une nuit de garde, j’ai découvert… Krrr… quelque chose d’extraordinaire, tu sais ! D’après un autre soldat, ce que tu vas voir se passe… Krrr… qu’ici !
Le champ de l’image s’élargit alors, laissant apparaître d’étranges traînées lumineuses dans le ciel. Elles ressemblent à de longs lambeaux de tulle ou de gaze, se dispersant au gré du vent. Je suis interloquée, mon cœur s’emballe… Comment est-ce possible… ? Ceci également… ?
_ Ca ne se déroule que la nuit… Krrr… mais ça vaut le coup d’œil, non ? On appelle ça des aurores boréales.
Une… Encore une hallucination… ?
_ J’espère que ça te plaît. J’ai… pensé à toi… Krrr quand j’ai vu ça pour la première fois…
Son visage se fait plus ferme. Il semble chercher ses mots, et sa joie semble s’être envolée, tout comme ces effets de lumières célestes.
_ Karell…
Qu’y a-t-il ?
_ Demain… Krrr… nos supérieurs ont décidé de lancer l’assaut final contre l’ennemi.
Il baisse légèrement les yeux.
_ Dis, tu te souviens quand tu disais que… Krrr… tu avais peur pour moi… ?
Je… bien sûr. Mais, je ne comprends pas, pourquoi.
_ Euh… Je… Krrr… J’aurais aimé que tu me le redises. Mais… Krrr… tu n’es pas là.
Ce message… Je l’ai déjà entendu. Non ! Il faut que j’éteigne le phonofilm ! Il ne faut pas que je réentende…
_ Je sais que tu ne m’as jamais montré tes sentiments… Krrr… même lorsque je t’ai demandé en fiançailles… Krrr… Mais… au fond, je sais pourquoi.
Non ! Arrêtez !
_ Tu t’es toujours souciée des autres, et… Krrr… jamais de toi-même, ni de tes propres sentiments. Au début, je croyais que tu faisais semblant… Krrr… que tu t’adaptais à moi et à… ce que je ressentais.
Taisez-vous, Venceslas !
_ En réalité… Tu… Krrr… Krrr… n’est-ce pas ? »
Le phonofilm s’arrête. Le film est terminé, et un voile semble se déchirer devant mes yeux.
J’ai l’impression de voir le monde autour de moi de façon floue. Des larmes coulent tout doucement de mes yeux. Je ne comprends pas… Il… Il faut que je pense à autre chose.
Ces hallucinations, mes hallucinations, viennent de cet enregistrement. Cela est indubitable. Pourquoi ? Je l’ignore, ou plutôt, je souhaite l’ignorer.
Je n’avais jamais réfléchit au sujet de Venceslas, ni même encore à… Et pourtant, il faut que je me l’avoue, même si… s’il est mort tout juste après ce film.
Il est vrai que je me suis toujours occupée des autres, de façon à ce qu’ils soient heureux, pour le devenir également. Je n’ai jamais eu de sentiment propre. C’est ainsi que je devais être et agir.

« Tu… Krrr… Krrr… n’est-ce pas ? »

Mais malgré tout… Oui, je vous aimais…
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Lun 16 Fév - 20:36

Neil Erua

Dans ces cas-là, les anciens parlaient de dés jetés sur une table. Ce sinistre parcours initiatique devait-il s’achever, au terme d’un voyage sans fin à travers des déserts, des marais, et même des océans, par la décision d’une petite fille ? On pouvait s’indigner de cela ; car elle avait réussi ce que moi j’avais toujours raté. Proposer une marche à suivre sans qu’on décide de m’assassiner ainsi que tous ceux qui m’accompagnent. Nous allions donc, perdus au milieu de je ne sais quelle jungle de je ne sais quel continent, faire ce qu’on aurait pu faire dès le départ au chaud et au sec dans des villes. Villes auxquelles il faudrait sûrement retourner. Je ne suis jamais content, pourrait-on se dire. Mais on serait mécontent à moins, je pense.
Il fallait tout de même prendre des gants.
« Si je puis me permettre une suggestion, à propos de la marche à suivre, heu… Comment fait-on pour y aller ? Hm… Quelqu’un a pensé à prendre une boussole ? »
C’est stupide, je le sais. Mais il faut bien introduire l’idée qu’on va avoir du mal à sortir de là ; et la plus niaise des questions peut y pourvoir.
Un haussement d’épaules généralisé parmi ceux qui ont entendu me fait comprendre que nous y penserons demain, ou le jour d’après.
A quoi bon ? D’accord, ils ont demandé l’avis de Lily pour avoir un arbitre. Mais la plupart du temps, lorsque quelqu’un mise une décision sur un facteur indépendant de lui, c’est parce qu’inconsciemment, il recherche ce qu’il veut réellement faire, et la conviction que c’est ce qu’il veut, coûte que coûte. Pour cela, les gens jettent généralement une pièce en l’air, porteuse d’un choix qu’ils ne feront pas ; car pendant qu’elle est en l’air, en train d’osciller entre les deux positions, ils se rendent compte sur quelle face ils espèrent très fort la voir tomber ; et comprennent alors ce qui leur plait le mieux, ou leur déplait le moins. Ici, Lily était-elle la pièce ? Etaient-ils sincères, dans notre misère, en mettant notre route entre ses mains ? Ou jouent-ils à la pièce ? Mine de rien, c’est important. Et même si le moral des troupes doit être brisé pour que je le sache, qu’il en soit ainsi.
Mais je dois faire avec une précaution maximale.
« Excusez moi, j’aimerais que vous m’écoutiez tous, encore une dernière fois. Il y a une chose importante que l’on doit tous savoir avant de faire quoi que ce soit. Je vous ai fait faire tout le chemin d’Altelorrapolis à Ter-Nohiki-Nvales sans rien vous dire parce que je savais que vous ne seriez pas d’accord. Je n’ai rien dit aussi, car quand bien même la majorité m’aurait suivi, une minorité en désaccord, qui ne pouvait pas se séparer de la majorité et se condamner par là même à la solitude, aurait tout fait pour l’empêcher. Parce que nous valions quelque chose et que tenter de survivre valait le coup. Ensuite, nous sommes arrivés à la ville portuaire. J’ai tout avoué ; et les faits ont confirmé qu’une telle situation ne pouvait que mal se passer. Parce que, même au fond, nous sommes mal assortis ; parce que nous ne nous aimons pas. Parce que le monde dans lequel nous vivions nous a séparé, et ; c’est un fait, le fait encore aujourd’hui. C’est normal. Nous avons donc continué de nous détester, parce que nous valions encore quelque chose, et que notre survie en valait peut-être encore le coup. Or j’ai de fortes convictions. Eileen, de grandes idées. Et aujourd’hui, nous sommes là. Pourtant, nous avions tous dit accepter d’aller à la recherche des visions. Pourtant, habitués à la démocratie, nous nous en étions remis à la majorité. Mais la majorité ne suffisait pas. Pas pour des cas comme celui-ci, sans aucun détour possible. Pas lorsque nous ne sommes vraiment pas d’accord, et surtout, pas lorsque nous ne sommes que huit. Ici, ce n’est même pas la majorité qui a choisi. C’est Lily, sous convocation de la majorité. Pour autant, peut-on vraiment être sûr de ce qu’il va se passer maintenant ? Sommes-nous vraiment tous d’accord ou est-ce la dernière fois ? Ou pis encore, si quelqu’un n’est pas d’accord, va-t-il préférer le dire maintenant ou se taire à jamais mais agir contre nous ? Ceux-là, s’ils existent, j’aimerais les raisonner. Regardez autour de vous. Nous sommes les seuls. Les derniers. Condamnés à une mort lente dans la jungle, ayant perdu toute dignité, ayant perdu tout ce qui nous rattachait au continent. Y compris le continent lui-même. Nous pouvions intriguer les uns contre les autres autrefois car nous valions quelque chose. Aujourd’hui, nous ne valons rien. Si demain, nous voulons valoir quelque chose, il faut accepter qu’aujourd’hui, on ne vaut rien, et ne pas essayer de trouver notre voie par nous même. Même si on se déteste, les pièges dans la jungle –croyez moi, je les ai essayés-, les bêtes sauvages, les dangers géologiques, ils ne sont pas que huit. Il y en a bien assez pour tout le monde. Pour tout le monde ensemble. Qu’est-ce que vous en pensez.
-On a dit que Lily déciderait, dit Obéron, et Lily a décidé. On est tous d’accord. On est tous d’accord ? »
Un hochement de tête général lui répond. Puis chacun retourne à ses affaires, au campement, se détournant des autres sans dire un mot. Pas même la baronne. Pas même moi. Pour le meilleur et le pire, nous serons peut-être unis, désormais.
M’arrachant à mes pensées, un bruit intense retentit. Un bruit aigu et sourd, que je me souviens avoir déjà entendu une fois. Un bruit très reconnaissable, qui s’accompagne toujours –comme maintenant- d’un bruit morcelé et grave, lointain et proche à la fois.
« Tain, c’était quoi, ça ? Hurle Colin
-C’est rien, dis-je, c’est juste une baleine…. Une baleine ? »
D’un œil distrait, j’observe Karell.
S’il y avait eu la mer assez proche du camp pour qu’on puisse y entendre les baleines, on aurait entendu le raclement des vagues sur les galets bien plus tôt.
Comme en écho à l’appel de la baleine, le vent se met à hurler comme jamais je ne l’ai entendu hurler. Comme s’il fusait à toute vitesse sur des vitres imaginaires posées de part et d’autre du groupe.
Je regarde Siegfried se boucher fermement les oreilles. Je vois à l’expression des autres que nous sommes tous tentés de faire de même, étant donné l’ampleur de ce bruit terrifiant.
« Faites-le, dis-je. Comme ça, il verra qu’on l’entend tous ».
Comme pour attendre que la tempête passe, nous nous bouchons les oreilles et nous accroupissons, tournés vers la baleine imaginaire que le vent semble avoir fait cesser de gémir. Siegfried, comme pris du sentiment de ne pas être seul face à l’ouragan, se débouche les oreilles. Il se dispense de dire que c’était cela qu’il entendait, et qui lui faisait peur à ce point. Il sait bien qu’on a compris.
Et tandis qu’il se dresse, le ciel s’illumine. Karell est la dernière à regarder. Elle sait, comme moi, ce qu’il y a à voir. Une magnifique aurore boréale, en pleine région tropicale, pendant une tempête. Sa lumière semble diffuser depuis une ligne courbe située exactement au dessus de nous. Une énergie colossale semble y être maintenue prisonnière, comme attendant quelque chose, comme attendant une antenne capable de recevoir la lumière, comme l’éclair pendant l’orage. Aucune surprise n’est plus possible. Nous avons compris ce qu’il se passait, et nous savons ce qui manque. Mais où ces choses veulent-elles en venir ?
Comme surgie du sol à une vitesse si grande que je n’arrive pas à en voir les détails, une silhouette ailée fond comme une flèche vers l’aurore. Et stationne quelques instants au dessous de la vague lumineuse. Et l’espace de ces quelques instants, j’ai l’impression qu’elle nous fait face ; sans qu’il y ait aucune raison de le penser. Obéron la regarde, puis il regarde la baronne ; qui le regardait déjà. Comme nous tous, d’ailleurs ; le choc de cette brusque apparition passé.
Nous nous attendons à une retombée légère de toutes ces apparitions, mais ; d’un mouvement vif et violent, la lumière de l’aurore s’abat sur la silhouette ailée, qui s’étire encore et encore jusqu’à devenir un fil lumineux vertical reliant le sol à cinq mètres de nous à l’Aurore, qui disparaît, comme absorbée par le fil. Le fil dont l’extrémité, privée de la lumière de l’aurore, descend vers nous pour s’arrêter à environ sept mètres de hauteur. Nous avons tous un mouvement de recul. Bien que nous doutant que ce n’était pas dangereux, notre instinct prend le dessus.
Nous attendons tous la suite. Nous attendons le moment où le fil… Le fil quoi, au juste ?

Comme des émanations du fil lumineux, de grandes formes brillantes se détachent de l’apparition, et tournent comme des nuages de lumière autour du pivot ainsi constitué. Peu à peu, les deux nuages s’arrêtent de part et d’autre du fil, et, symétriquement par rapport à l’axe, prennent la forme de deux grandes mains ; une main droite à notre gauche, et une main gauche à notre droite. Deux mains comme celles de la baronne, reconnaissables à une paume fine mais large, avec de longs doigts peu épais relativement à leur longueur, mais suffisamment épais tout de même.
Suffisamment épais pour se rabattre sur le fil, le séparer en deux filaments ; saisir fermement chacun de ces deux filaments, puis se s’éloigner l’une de l’autre pour ouvrir le paysage, par le biais du fil, sur un horizon flou et lumineux.
L’intensité de la lumière nous pousse à nous éloigner de l’ouverture de deux mètres de large ainsi formée, et par la haie d’honneur que nous formons, nous pouvons m’observer courir effrénément vers la lumière, et passer entre les deux filaments comme au travers d’un portail, pour disparaître soudain vers l’horizon.
Ca, c’est de la porte.
Que se passe-t-il. Sommes-nous en train de devenir fous ? Fous tous en même temps, au point de tous voir la même chose au même moment ? Avons-nous vraiment tous vu ça, ou avons-nous vu quelque chose de différent chacun, qui aboutisse ou non à l’ouverture de cette porte ? Quelques instants, nous restons sans mot dire. L’ambiance régnant devant la porte est celle que l’on sait propice aux chuchotements d’une foule. Mais nous ne sommes pas assez nombreux pour être une foule, et nous ne chuchotons pas. Les autres sont sous le choc des événements ; ils ne savent pas comment réagir, même si la chose appelle clairement à ce qu’on entre.
Qu’est-ce que cela veut dire ? C’est pourtant évident. Je crois. La baronne voulait un monde à recommencer. Obéron voulait suivre la baronne. Siegfried voulait retrouver l’humanité. Colin voulait s’en sortir. Ce que Karell voulait, je ne suis pas sûr qu’elle l’ait su elle-même. Comme Jack ; sauf que lui, à part sauver l’héritage culturel, il ne voulait peut-être pas grand-chose. Lily voulait son monde, qu’elle n’a en fait jamais quitté. Et moi, je voulais juste les y mener. Nous avons voyagé longtemps pour trouver l’endroit où aller, et tout ce que nous avions à faire, c’était accepter que nous allions tous au même endroit.
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Hoshi
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MessageSujet: Re: Silence éphémère   Jeu 19 Fév - 2:29

Jack Keystner

Ainsi. C’en est ainsi. Cette succession de visions. Partagée. Évidemment. Par nous tous. Est-ce vision ? Est-elle réelle ? Finalement ?
Regard sur les autres. Et. Pour une fois. Semblons tous nous accorder. Nous sommes passés entre les deux. Réalité. Vision.
Avons tous vu. Le fil. Généré de l’aurore. Etiré par les mains. Juste après les chants. Après le vent. Et. Pour terminer. Erua. Enfin non. Pas Erua. Mais Erua. Malgré tout. Lui. Sans être lui. Un double. Passer travers la porte. Courir. L’avons tous vu. Tout ça. Est évident. Et nous voyons tous la porte. Stagnante. Désormais.

Et à ce moment. Précisément. Guidés par le Choix. Désormais. Accordés par le Choix. De les suivre. Les visions. Comprenons. Evidemment. Ce qu’avons à faire. Maintenant. N’ignorons rien. Rien de nos actes. N’ignorons que ce que trouverons. Derrière la porte. Mais. Le savons. Le Choix a parlé. Nous devons aller. Partir. Maintenant. Sort est jeté. Choix a parlé. Voilà.

Depuis le début. Sans doute. Aucun. Nous n’étions pas faits pour être ensemble. Ou. Contraire. Devions nous trouver ensemble. Voix. Choix. Elu. Traitre. Trop coïncidences. Vérité telle. Nous étions faits. Par notre incompatibilité. Pour être ensemble. Paradoxe. Certes. Mais vérité. La preuve est là. Les hallucinations. Visuelles. Sonores. Toutes réunies. Pour cette porte. Tel est la fin. Inévitable. Celle qui nous était réservée. On ne sait pourquoi. Ne l’avons pas dit.

Ils croient tous. Je pense. Que personne n’était fait pour être avec les autres. Et. N’ont pas tort. Cependant. C’est par cette vérité que nous étions liés. Et c’est en cela. Que notre groupe a été soudé. Malgré tout. Logique paradoxale. Je ne sais pas si je me comprends. Vraiment. Moi-même. Pour cette explication. Finalement. Ce n’est pas important. Pas besoin de mots. Nous comprenons. Sans explications. J’espère. Du moins. Qu’ils ressentent ça aussi. Je ne sais. Ce n’est précisé.

Comme pour suivre son double. Erua s’avance. Quelques pas. Seulement. Pas plus. Vers la porte. N’ignorons pas. Que devons faire. Seulement. Il semble que personne ne décide. A y aller. Premier. Soit par peur. Soit par politesse. Quoique. Je ne pense pas qu’elle soit encore d’usage. Mais. Qui sait. Peut-être. En souvenir au monde qui nous a quittés. Ou que nous avons quitté. Cela non plus. Ce n’est pas précisé...

« Bon…
Colin lance.
_On y va ? Y m’semble qu’on a dit qu’on allait suivre les visions ? Non ? Selon le choix de mademoiselle…
Un « mademoiselle ». Très exagéré. Au ton. Ironique.
_ ... Mademoiselle Lily !

Ah. Lily. Lily. Comme elle avait dû être secouée. Par ces derniers événements. Ah. Où qu’allions. Je n’oublierai pas. Le contact de sa main. Même si elle était réticente. Le contact de sa main. Je ne saurai l’oublier… Je divague.

_C’est donc le bout de notre chemin, du chemin que j’ai voulu suivre… Dit Erua.

_Hum… Je vous prie… Erua… Nous ignorons… A vrai dire… S’il s’agit là de la fin… Ou du début… »

Cela non plus. Est vrai. N’est pas indiqué. Finalement. Dans cette entreprise. Qu’est ce qui était indiqué..? Des paradoxes. Juste paradoxes. Réunis par le Choix. En conclusion. Rien de clair. A part. En cet instant. Nos visions. Nos visions.
Regard sur Lily. Elle. Qui semblait ne rien voir. Qui semblait ne rien entendre. Est-ce qu’elle voit ? Il semble. Son regard est posé. Comme nous tous. Exception moi. Sur la porte. Et. D’ailleurs. Comme une minuscule interférence. Qui vient troubler un flot homogène. Ici. Le flot des regards. Comme une minuscule interférence. Pourtant minuscule. Mon regard décalé. Vers Lily. Elle le ressent. Se retourne vers moi. Je me rends compte. Jambes légèrement molles. Impression de chaleur. Vite. Bien vite. Je détourne les yeux. Comme pour corriger cette erreur…

« Lily…
Voix de Siegfried.
_C’est à vous qu’appartient le choix, nous avons ainsi décidé de suivre les visions, d’aller dans la direction de ces visions. Cette porte semble être la direction en question, mais c’est à vous de nous dire si nous devons la traverser…

_Heu…
Elle hésite. Pourtant. Le Choix ne doit plus hésiter.
_Puisque ce sont les… Visions qui l’indiquent, alors c’est qu’il faut y aller…»
Un léger tremblement. Cependant. Dans la voix.

Soudain. Comme pour approuver. La mer se déchaîne. Brise le silence. Qui suit le choix de Lily.
Alors. Obéron et la Baronne. L’un à coté de l’autre. S’avancent. Sans jeter un œil derrière. Et passent la porte. Suivis par Erua. Qui nous lance un regard. Invitation ? Un au revoir ? Un adieu ? Nous ne savons pas. Car nous ignorons. Tout simplement. Ce qu’il y a derrière. Enfin. Il disparaît. Puis. Après avoir échangé. Chacun. Un bref regard. Mademoiselle Oriloge. Siegfried. Lily. Colin. Et moi. Avançons. A la suite d’Obéron. A la suite de la Baronne. A la suite d’Erua. Ceux qui ont voulu être les Guides. Celui qui a dû être le Guide. En est ainsi.
Nous approchons de la porte. Siegfried. Puis Karell. Puis Colin. Puis Lily. Puis moi-même. Passons la porte. Accompagnés par la mer. Et. Peut-être pour la dernière fois. Les pleurs de Lily…
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Silence éphémère
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